Etat espagnol. Emprisonnements politiques, procès politique, exilé-es politiques...

Montpellier solidaire des prisonniers politiques catalans. C'est samedi 6 heures pour leur libération avec Lluis Llach... Trop de gens approuvent ce cours ultra répressif en faisant référence à l'obligation de respecter la légalité en vigueur mais en oubliant d'interroger ladite légalité, en particulier pour l'Espagne, pour comprendre d'où et comment elle a émergé

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C'est le 12 février que s'est ouvert le procès intenté par l'Etat espagnol à 18 responsables politiques ou associatifs catalans pour rébellion et/ou sédition et/ou malversation en lien avec le référendum d'autodétermination du 1er octobre 2017, qui s'était tenu malgré la répression policière et avait donné, dans les conditions exceptionnelles que l'on imagine, une majorité pour l'indépendance de la Catalogne. Indépendance qui, proclamée au Parlement de Catalogne le 27 octobre, avait en fait immédiatement été suspendue dans l'espoir vain qu'un dialogue avec l'Etat la rende possible sans heurts. On se rappelle que la riposte de Madrid fut la suspension de toutes les institutions de l'Autonomie catalane par le recours à l'article 155 de la Constitution espagnole et la convocation d'une élection législative autonomique le 21 décembre qui vit la reconduction de la majorité absolue de l'indépendantisme. Le camouflet reçu à cette occasion par l'Etat central l'amena, en compensation de l'obligation d'enterrer "le 155", à renforcer la réponse policière et judiciaire dont l'actuel procès, prévu pour durer jusqu'en juin, est la culmination.

Pour bien cerner ce qui est en jeu dans ce procès, il faut relever que, parmi les 12 accusé-es déféré-es devant le Tribunal Suprême (Madrid), 9 sont en prison préventive depuis des mois (certains depuis octobre 2017 !) : le plus connu est Oriol Junqueras qui était le vice-président de la Généralité, cinq sont d'anciens consellers (ministres du Govern), puis l'on trouve Carme Forcadell, l'ex présidente du Parlament et enfin les deux "Jordis", les dirigeants  des deux puissantes associations civiles du catalanisme, l'Assemblée Nationale de Catalogne et l'Omnium Culturel. Ils encourent de lourdes peines de prison (entre 16 et 25 ans)  Les trois autres accusé-es, anciens consellers aussi, sont en liberté sous caution et encourent des condamnations à 7 ans d'emprisonnement. Par ailleurs six accusé-es, tous en liberté sous caution, sont déféré-es devant le TSJC (Tribunal Supérieur de Justice de Catalogne) et risquent des peines d'inéligibilité et des amendes. Quatre responsables de l'ordre public, dont le responsable de la Police catalane, sont également poursuivis mais par le tribunal de la Audiencia Nacional (l'héritière du TOP, le Tribunal d'Ordre Public du franquisme)

Pour faire bonne mesure, les procédures contre l'indépendantisme catalan se multiplient comme le montre, tout récemment, la nouvelle charge ouverte contre 28 des 30 hauts responsables (dont ceux des principaux médias publics catalans) déjà poursuivis pour malversation, désobéissance, prévarication et falsification de documents : le Ministère Public (représentant de l'Etat espagnol) souhaiterait leur imputer aussi le délit de participation à une organisation criminelle (lire ici en espagnol)! On n'oubliera pas, pour que le tableau détestable de l'Etat espagnol soit complet, les sept exilés-es politiques catalanistes, parmi eux, rien moins que l'ex président de la Généralité Carles Puigdemont.

Trop de gens, face à une telle situation, approuvent ce cours ultra répressif en faisant référence à l'obligation de respecter la légalité en vigueur mais en oubliant d'interroger ladite légalité, en particulier pour l'Espagne, pour comprendre d'où et comment elle a émergé : la Constitution, donc l'expression suprême de la légalité, approuvée par référendum en 1978, l'a été dans des conditions politiques qui n'autorisent pas à considérer qu'elle signe une normalité démocratique indiscutable. Sans entrer dans des détails, il faut avoir en tête que le ver non-démocratique qu'a été ce qu'il est convenu d'appeler la Transition est toujours dans le fruit de la démocratie espagnole. C'est en effet sous la conduite des démocrates frais émoulus qu'étaient les franquistes Adolfo Suárez (responsable du parti unique avant de devenir le premier président du gouvernement démocratique) et Juan Carlos de Bourbon (le roi, désigné par Franco) - on laisse de côté le troisième larron que fut Torcuato Fernández Miranda (le dernier président des Cortes, le "parlement" franquiste) - que cette Transition a réussi à manoeuvrer, sous le chantage d'une armée franquiste restée intacte, pour faire approuver la nouvelle légalité. Cela a fonctionné pendant 30 ans, 30 ans où, vaille que vaille (tant pis pour les sacrifié-es de la purge modernisatrice), les "Espagnols" ont joué le jeu de l'intégration à l'Europe jusqu'à la crise de 2008 qui a fait émerger en 2011 le grand mouvement des Indigné-es et des Marées contestatrices de l'austérité et de l'Etat qui en était l'instigateur.

La revendication catalane d'indépendance doit être lue comme une branche collatérale de cette remise en cause par le mouvement des places des équilibres de la démocratie de la Transition qui avaient permis à ceux d'en haut d'obtenir sans trop de frais une  longue hégémonie politique sous le régime du bipartisme gauche (PSOE)-droite (UCD puis PP) consensuel sur l'essentiel. En parlant de collatéralité entre la revendication catalaniste et l'indignation du 11M (11 mai 2011 date du début du mouvement), il n'est pas question de passer par pertes et profits l'opposition de la Généralité catalane aux contestataires de la Plaza de Cataluña : il faut seulement souligner la rupture qui s'est opérée, en une désynchronisation avec le mouvement des places, dans la Généralité et l'ensemble du catalanisme qui, pour le dire vite, ont basculé, de leur intégration (certes tendue) austéritaire et autonomique au régime espagnol, à l'indépendantisme se radicalisant toujours plus. Et cela en croisant, en synchronisation différée et inattendue avec la logique politique enclenchée par l'Indignation, les exigences sociales et sociétales de la nouvelle force émergente des anticapitalistes/indépendantistes de la CUP (Candidatures d'Unité Populaire) décidés à faire payer cher leur acceptation, incontournable pour faire majorité au Parlament, d'intégrer l'arc indépendantiste ! Par où le nouveau cours indépendantiste, contrairement aux sornettes entendues maintes fois, a amené le Parlement catalan, loin de "l'austéritarisme" antérieur, a adopter des lois combattant la pauvreté énergétique, créant un droit au logement, luttant contre le réchauffement climatique et promulguant la fermeture des centrales nucléaires sur 10 ans, appuyant les droits des migrant-es... (1) Nombre de ces lois ont, au demeurant, été abrogées sur saisine du gouvernement de Madrid par le Tribunal Constitutionnel. La Constitution, comme on la retrouve... dans toute sa capacité à se mettre en travers des aspirations à l'égalité et à la liberté !

Il n'est pas perdu de vue ici ce qui a ouvert cet article : le procès politique que subissent des catalanistes où le parti fasciste Vox (ami de la toute légale Fondation Franco) occupe, mais oui, une place dans l'accusation (2). Au vrai, ce procès, pour peu que l'on veuille bien, y compris à gauche, cesser de reproduire les clichés favorisant les dominants et divisant les "subissants", est un révélateur des dangers que recèle un Etat qui, au nom d'une Constitution portant les stigmates d'un processus antidémocratique d'avènement de la démocratie espagnole (lire ici) et restée jalousement intouchée depuis 30 ans (sauf pour intégrer dans son article 135 qu'aucune raison sociale ne devait prévaloir sur le paiement rubis sur l'ongle de la dette ! On dit merci au socialiste Zapatero ?), use d'une violence inouïe pour empêcher un vote d'autodétermination correspondant au besoin démocratique du moment ! Dangers d'un Etat qui, malgré les déboires judiciaires subis auprès de certains tribunaux européens refusant les demandes d'extradition des exilé-es catalanistes, reste soutenu dans sa dynamique liberticide par l'écrasante majorité des présidences et gouvernements européens, avec, en pôle position le couple Macron-Philippe. Pire, à méditer en cette veille d'élections européennes coïncidant, terrible hasard du calendrier politique, avec la tenue du mégaprocès de Madrid, l'Etat espagnol configure, en cet exceptionnel centre de gravité politique qu'est ce procès, un modèle offert à l'Union Européenne, celui d'une démocratie hyper-autoritaire capable de mater, avec un degré extraordinairement élevé de violence, les contestations antisystème que l'application exponentielle de la loi du capital suscite. En quoi Macron, dans son (mal)traitement des Gilets Jaunes se donne à voir comme l'élève zélé d'un Rajoy lâchant ses fauves galonnés contre le peuple votant de Catalogne. En quoi, enfin, l'Espagne pourrait bien être en train de délivrer à une Europe des élites à l'écoute, le si tentant message subliminal qu'une Transition c'est finalement réversible : une démocratie peut bien s'accommoder de tant et tant d'outils terroristes chers aux dictateurs (3). Au risque d'aller jusqu'au bout ? En un méchant retour de l'histoire, par où la récente "victoire" électorale (voir le lien ci-dessous) de socialistes espagnols ayant montré en Catalogne leur capacité à s'aligner intégralement sur la défense de l'Etat central, pourrait n'être, au mieux, qu'un épiphénomène, au pire, un facteur de démobilisation de la vigilance démocratique face aux dangers mentionnés plus haut et un dynamiseur de la dérive évoquée .

Oui, la libération des prisonniers politiques catalans dépasse de loin la simple question de l'indépendance de la Catalogne. Elle est, elle doit devenir un enjeu de première importance pour freiner la dynamique liberticide des démocraties largement mises en oeuvre en Europe ! Et pas seulement par les Orban ou Salvini !

Antoine

(1) L'articulation entre revendication nationale et revendications sociales, qui est la condition même de l'élargissement de la base sociale et politique de l'indépendantisme, a cependant été loin, la preuve par l'échec du "procès" (stratégie indépendantiste) de septembre-octobre 2017, d'avoir atteint la masse critique permettant d'envisager la construction d'un processus constituant par le bas pour relever le défi posé par l'Etat espagnol.

(2) L'un des deux avocats de Vox (et candidat à la mairie de Madrid), Ortega Smith, qui, aux côtés des représentants de l'Etat, va chercher des poux dans la tête des accusé-es ou des témoins de la défense, est l'auteur d'un article faisant l'éloge du chef phalangiste José Antonio Primo de Rivera, fusillé par les Républicains pendant la Guerre Civile. Lire ici et ici en espagnol

(3) Ne voit-on pas un parti "libéral", comme Ciudadanos, un temps approché par les macroniens pour faire équipe aux Européennes (lire ici), s'acoquiner avec les fascistes de Vox pour gouverner l'Andalousie (avec aussi le PP mais c'est déjà moins atypique) : lire Ce centrisme espagnol qui bascule vers l'extrême droite ? L'importation du modèle espagnol a des limites mais, en deçà de ces limites, il y a beaucoup à glaner...

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