Mélenchon et Montebourg, dérapage mal contrôlé

Jean-Luc Mélenchon écrit sur son blog le 14 octobre (1) : "Montebourg ne leur [= Aubry et Hollande] fait pas davantage de cadeaux après qu’avant. Un communiqué a clos les rumeurs qui le disaient prêt à soutenir François Hollande. Il reste donc autonome et indépendant. [...] Montebourg est sorti du rôle de gauche d’appoint à la direction du PS. Il a donc élargit l’espace de la gauche dans l’opinion. Au contraire de ceux qui se sont enfermés dans une impasse, de façon incompréhensible comme Benoît Hamon et Henri Emmanuelli en soutiers de Martine Aubry ou Robert Hue en porteur de sacoche du côté de François Hollande. Montebourg lui, a porté le débat de ligne sur la place publique de façon autonome. Certes cela reste une position personnelle. [...] Je souris en recopiant son appréciation sur le sens du vote de ce dimanche 19 octobre: « Tout le monde comprend maintenant que Martine Aubry et François Hollande, c’est la même chose. La seule chose qui les distingue, c’est le tempérament. Or, on ne dérange pas 2 millions d’électeurs pour une querelle de tempérament ! »"

Jean-Luc Mélenchon écrit deux jours plus tard (le 16) (2) : "En se rangeant derrière elle et en renonçant à exister, la gauche du Parti Socialiste, certes affaiblie par notre départ, s’est condamnée au rôle dérisoire qu’on lui connaît. Elle est à présent réduite au rôle de faire valoir sans influence ni rôle. Montebourg un temps a relevé le gant. A présent la vie du PS reprend, avec sa grisaille et son eau tiède, ses batailles d’organigramme de campagne et ses luttes de places au futur gouvernement. [...] Les dernières heures de la primaire socialiste ont failli me jouer un mauvais tour. La prise de position de Montebourg pouvait prêter à confusion si on le prenait pour notre porte-parole. Il ne l’est pas. Il n’a jamais dit qu’il l’était, et nous non plus ne lui avons jamais donné ce statut. Si je le précise c’est bien parce que je constate dorénavant tant de simplification dans les commentaires politiques ! Si je regarde son entretien avec le journal « Le Monde » je suis étonné qu’on en n'ait retenu que l’annonce de son vote. Car le reste tout de même ne respirait pas l’enthousiasme ! Je n’entre pas dans le détail de ce qu’il a dit. Mais c’est son affaire de s’en expliquer. Je crois que c’est une erreur de sa part. Rien n’exigeait qu’il se prononce personnellement. Ma note avait été rédigée et publiée avant de connaître ce rebondissement."

 

On a connu Jean-Luc Mélenchon plus teigneux envers ceux qui, comme vient de le faire Arnaud Montebourg, retournent leur veste (3). On comprend cependant sa gêne car, quoi qu'il dise maintenant en se référant à ses précautions oratoires cherchant à retenir l'enthousiasme montebourgien de certains de ses proches, c'est bien lui, Jean-Luc Mélenchon qui a écrit des éloges des valeurs de gauche défendues par Arnaud Montebourg au cours de cette primaire, valeurs dont bien évidemment il a été dit qu'elles étaient celles du Front de Gauche au point, est-il avoué, que " la prise de position de Montebourg [en faveur de Hollande] pouvait prêter à confusion si on le prenait pour notre porte-parole " ! (4) On me répondra qu'en effet c'est bien à gauche que s'est installé le député de Saône-et-Loire dans cette primaire : indépendamment de ce que ce positionnement n'est en aucune façon une rupture avec cet ordre capitaliste dont on mesure les terribles méfaits antipopulaires, indépendamment de ce qu'il participe de l'illusion de pouvoir réguler ledit (dés)ordre, limitation qui le rapproche pour le coup du programme du Front de Gauche, le reproche que l'on doit faire à Jean-Luc Mélenchon c'est d'avoir laissé croire que le discours d'Arnaud Montebourg avait du sens en dehors des jeux internes de la primaire.

 

Le ralliement du chantre de la démondialisation au héraut de la mondialisation "civilisée" (pardon pour l'oxymore) qu'est François Hollande n'est une surprise, voire une déconvenue, que pour celui qui croit aux mots des socialistes quand, depuis des lustres, ceux-ci ne croient qu'aux faits établis de l'inévitabilité du capitalisme, aux contraintes imposées par l'économie de marché, toutes choses qui invalident les mots généreux tenus juste donc pour gagner les élections. C'est une loi établie du social-libéralisme que la parole socialiste soit opportuniste et démagogique (Hollande : "J'ai la volonté de réussir le changement", «C'est le rêve français que je veux réenchanter») en temps d'élection avant de fonctionner à l'hypocrisie et au cynisme, ces deux frères ennemis que les gens de Solférino savent si bien marier en temps de pouvoir, parfois avant d'y parvenir car il arrive à la machine à mystifier d'avoir des ratés (pour le cynisme : «Il y a ce que les gens ont compris, ce que dit le PS, et ce qu’on fera. C’est trois choses différentes.», paroles d'un proche de Hollande sur les retraites) (5).

 

Tous les tortillements du dernier écrit du blog de Jean-Luc Mélenchon pour cacher la douche froide que vient de lui infliger Arnaud Montebourg doivent servir d'avertissement sur ce que charrie la stratégie biaisée du Front de Gauche malgré les effets de tribune suraigus : le Parti Socialiste reste dans l'horizon des alliances (ce que le candidat du Front de Gauche a reconnu récemment chez certains partis de son alliance mais pas...pour lui ! [6]) et pour cela un Jean-Luc Mélenchon est à l'affût du moindre signal socialiste pouvant justifier d'un rapprochement. Aujourd'hui c'était avec Montebourg, demain tout bonnement avec Hollande et son gouvernement, puisque, après tout, il sera dit qu'il s'agit de "réenchanter le rêve"? Encore des mots, toujours des mots. Les mêmes mots. Rien que des mots....Paroles, paroles et paroles, chantait Dalida !

 

La trajectoire de gauche à droite toute d'Arnaud Montebourg (7) dans l'espace interne socialiste pourrait bien servir d'emblème de ce qui guette toute volonté de mettre le doigt dans l'engrenage d'une énième union de la gauche : le socialiste, tout socialiste...même de gauche, tire à droite (Montebourg n'a pas mis une semaine pour en faire la démonstration) ! Pensons à Jean-Luc Mélenchon quand il était ministre de Jospin sans critiquer le moins du monde le record de privatisations mis en oeuvre ! C'était en 2000-2002.

(1) Pourquoi s’en mêler ?

(2) Les socialistes désignent leur ancien premier secrétaire

(3) Arnaud Montebourg a estimé dimanche soir que le PS avait acquis "un leader incontesté" en la personne de François Hollande, au terme d'un "extraordinaire processus de rénovation du parti". (François Hollande: «C'est le rêve français que je veux réenchanter»)

(4) Lettre de réponse à Arnaud Montebourg

(5) Aubry-Hollande, blanc bonnet, bonnet blanc...la prime de la primaire ... un bonnet d'âne

[6] Jean-Luc Mélenchon dit non à Bayrou pour dire oui au PS !

(7) Partisan du non au Traité établissant une Constitution pour l'Europe, mais sans faire campagne dans ce sens car il s'était soumis au vote pour le oui de son parti, en 2005, Arnaud Montebourg a soutenu la "ouiste" Ségolène Royal, lors de la présidentielle de 2007 (lire : Montebourg, l’homme qui ne s’aime toujours pas !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.