Podemos : crise ouverte... Fin de cycle ?

Podemos aura pu, « sí podemos » (oui, nous pouvons), réduire à peu de choses l’espoir indigné d’offrir un début de sortie d’une terrible crise sociale (sans parler de son échec dramatique à peser pour le droit d’autodétermination de la Catalogne) et d’un régime qui ne se survit que par défaut.

L’irruption de Podemos lors des élections européennes de 2014, décrochant 5 député-es (avec 8% des voix) alors qu’il n’avait que quatre mois d’existence, avait été interprétée comme l’avènement du débouché politique qui avait fait défaut à la radicalité indignée qui s’était exprimée en 2011-2012 dans l’occupation des places espagnoles mais aussi dans les mobilisations multiformes des "marées" comme dans l’éducation ou la santé. Cinq ans après le constat est amer pour tous ceux, toutes celles qui s’étaient enthousiasmé-es pour le projet de « prendre d’assaut le ciel », comme l’avait exprimé « au tout début », en reprenant une expression de Karl Marx, la principale figure de ce parti, Pablo Iglesias.

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Eh, eh ! L’assaut du ciel c’est par là ! (eldiario.es)

Comme le résume cruellement le dessin ci-dessus paru hier sur le site d’information eldiario.es, il s’est produit littéralement un effondrement progressif et depuis quelques jours accéléré, de l’espoir que Podemos justifie son nom autrement que par des pratiques exprimant des volontés, centripètes mais ces derniers temps  surtout centrifuges, toujours plus affirmées, de prise de pouvoir. Prise de pouvoir depuis un centre autour duquel a proliféré vertigineusement un appareil qui en remontre en démarches personnelles et verticalistes, en méchantes luttes de clans, à tous ces vieux partis dont il fut question initialement de les renvoyer aux poubelles de l’histoire. Cela fait un moment, en fait dès les premiers mois ayant suivi le succès des Européennes, que sont apparus les signes d’une dérive institutionnaliste, reléguant de plus en plus ce qui s’annonçait, dans la logique des Indigné-es, comme la matrice quasiment libertaire du parti, les cercles de base.

Le premier congrès (Vistalegre 1), en 2014, avait vu, d’emblée, phase centripète, la coagulation d’un noyau dirigeant autour de Pablo Iglesias, Juan Carlos Monedero, Carolina Bescansa, Íñigo Errejón ou Irene Montero, opérant manoeuvres et tripatouillages, parfois de dernière minute, pour marginaliser le courant anticapitaliste, emmené par Teresa Rodríguez, dont la logistique avait pourtant été essentielle pour rédiger, dans l’urgence, le programme électoral et assurer le lancement de la candidature européenne de 2014. On peut dater de cet événement précoce ce qui en ce moment, passés les enthousiasmes militants autorisant de fermer les yeux sur les premières anomalies de fonctionnement, est en train de faire exploser (phase centrifuge) un parti ayant trop vite perdu ses signes d’identité initiaux contestataires : l’aboutissement aujourd'hui de ce processus qu’il n’est plus exagéré de qualifier de décomposition politique (1) est lié à celui qui a longtemps fait figure de numéro 2, derrière Pablo Iglesias, Íñigo Errejón, candidat à la présidence de la Communauté Autonome de Madrid, qui vient de s’émanciper du label Podemos pour intégrer, aux côtés de la maire « convergences municipalistes » de Madrid, Manuela Carmena, la coalition Más Madrid (Plus Madrid) dont la caractéristique est de s’opposer de plus en plus frontalement aux exigences de Pablo Iglesias et de sa fraction dirigeant le parti de prendre la place qu’il juge mériter dans la liste « carméniste » candidatant à conserver la mairie de Madrid aux prochaines municipales.

Il faut préciser qu’il y a de l’arroseur arrosé dans ce qui arrive à un Pablo Iglesias menant d’une main de fer de plus en plus autoritaire la vie interne de Podemos : après avoir abandonné le projet prométhéen initial de voler le feu céleste au profit d’un « tacticisme » rase-motte de plus en plus électoraliste, faisant le constat que la logique institutionnaliste sous-jacente à cet électoralisme ne permettait même pas de conserver l’habillage radical d’un « sorpasso » visant à devancer en voix le PSOE pour lui imposer ses conditions politiques, le nouveau Podemos théorisait qu’il était possible de jouer les mouches du coche socialiste, donc en position subalterne pour… piéger électoralement la vieille gauche dans un jeu d’impuissances mutuelles à gouverner seul : les diverses élections ont en effet amené chacun des partenaires possibles à conclure que seule une coalition « de gauche » pourrait (conditionnel de rigueur car cela ne s’est pas encore vérifié) rassembler les voix nécessaires pour obtenir une majorité parlementaire et donc gouvernementale. On passera sur les résistances, jusqu’à récemment maintenues, du PSOE à se ranger à cette option encore trop radicale pour lui car dérangeant sa volonté de maintenir sans la moindre retouche ses attaches structurelles avec le régime monarchiste : Podemos sentait encore le soufre de ces premières déclarations antisystème et les socialistes cherchèrent même, en vain, à poser un garde-fou à une éventuelle coalition avec les podémites en leur imposant de faire trio avec un Ciudadanos déjà si clairement extérieur à la gauche, y compris la plus molle. Trop difficile à faire digérer aux bases de Podemos encore dans l’illusion que l’alliance avec le PSOE était un mauvais moment à passer mais sans pousser plus loin le bouchon des reniements : Pablo Iglesias se refusa à faire de Podemos le troisième larron de cette improbable union.

Tout ceci nous permet de revenir à la crise du jour : en effet Manuela Carmena, devenue maire de Madrid, avait alors marqué ses distances avec un Pablo Iglesias rejetant toute compromission avec Ciudadanos, et s’affirma favorable, au contraire, à ce que Podemos fasse équipe avec celui-ci. Manuela Carmena, qui n’est pas membre de Podemos, est une « pièce rapportée » du podémisme par la volonté personnelle de Pablo Iglesias de construire, autour de ce qu’il croyait pouvoir rester son noyau dirigeant l’opération, la formule des convergences municipalistes (il y en aura d’autres dont l’une des plus importantes est celle de Barcelone) avec des "indépendants" permettant d’asseoir la nouvelle stratégie de conquête du pouvoir par le bas, par les villes, puis les Autonomies, avant d’accéder au Congrès des député-es et au gouvernement. La démarche connut un succès marquant à Madrid mais aussi à Cadix, Barcelone, Saint Jacques de Compostelle… Mais le revers de la médaille que n’a pas vu venir le toujours sûr de lui dirigeant de Podemos est que ces espaces municipaux conquis (au demeurant avec l’obligation de compter, pour faire majorité, avec les voix socialistes) ont eux-mêmes favorisé la constitution d’appareils ancrés sur les logiques locales et, par là, capables de défier le pouvoir hors sol d’un parti fonctionnant de plus en plus autour des détenteurs d’un appareil déconnecté radicalement de ses cercles de base. Aujourd’hui, arroseur arrosé, Pablo Iglesias, si dominateur en interne, se confronte à une Carmena ayant goûté elle–même aux plaisirs de la domination dans la gestion d’une équipe municipale où elle n’a pas hésité à neutraliser ses « trublions » fortement connotés indigné-es (Guanyem Madrid et Anticapitalistas) qui vitupéraient ses choix urbanistiques (Operación Chamartín) mais surtout, tout se tient, son refus d’organiser une « démocratie municipale d’assemblées de base ». Plus iglésiste qu’Iglésias lui-même, elle l’a pris à son propre jeu du pouvoir personnel en posant que le choix de reconduire son équipe municipale aux prochaines élections serait de son ressort exclusif. Plus même, elle a refusé net que Podemos revendique la deuxième position sur la liste, place dont le règlement prévoit qu’elle est celle d’un éventuel successeur à la maire dont tout le monde pense que son âge avancé et sa santé précaire ne devraient pas lui permettre d’aller au bout de son mandat. Pire encore pour Pablo Iglesias : alors qu’il reléguait tous/toutes les élu-es podémites de l’actuelle équipe municipale, soupçonnés d’être désormais plus carménistes que podémites, à des places non-éligibles de la liste officielle, iglésiste pour bien me faire comprendre, aux primaires pour la candidature municipale, lesdit-es élu-es, en geste de défi, se sont retiré-es de ces primaires. Ce qui leur a valu d’être illico suspendu-es d'appartenance à Podemos, à quoi Carmena a répliqué que, de toute façon, elle les intégrait d’office dans sa propre liste qui, quoi que dise Iglesias, sera la liste définitive ! Mais l’arroseur iglésiste n’avait pas fini d’être arrosé…

Cette semaine, son frère ennemi, hier son ami de moins de 20 ans mais tout de même ami ce qu’il y a de plus proche, Íñigo Errejón, en conflit ouvert avec lui lors du second congrès (Vistalegre 2), en 2017, battu à plate couture mais magnanimement remis à flot pour devenir le candidat du parti violet à la présidence de la Communauté Autonome de Madrid en cette nouvelle année, lui a réservé un chien de sa chienne : sans crier gare, alors qu’il avait été confirmé candidat dans une primaire boycottée, car antidémocratique, par Anticaptalistas et en tension maintenue avec les iglésistes mais aussi avec Izquierda Unida partie prenante de la liste, il vient de coécrire avec Manuela Carmena une lettre annonçant qu’il se présentait désormais sous les couleurs de Más Madrid, en tandem avec celle-ci, l’un pour la Communauté, l’autre pour la mairie de Madrid. Et cela… sans rien renier évidemment de son engagement pour Podemos. Mais en soulignant qu’il fallait désormais sortir des logiques strictement partidaires dont la récente élection andalouse et la déconvenue subie, à cette occasion, par Podemos avaient démontré l’échec irréfutable. La stupéfaction a été totale dans la direction podémite. Tout le monde y a retenu son souffle dans l’attente, comme il est de règle, de la décision du chef : elle vient de tomber à travers une lettre par laquelle il décide qu’à son tour, après les élu-es de la mairie de Madrid, Íñigo Errejón s’est mis de lui-même hors de Podemos et que celui-ci lui opposera sa propre liste. Ce qu'il ne fera pas contre une Carmena qui sera seulement privée d'un soutien violet à sa campagne. Ce positionnement a immédiatement déclenché, comme d’habitude, l’approbation des fidèles retrouvant enfin leur langue. Dans le même temps Íñigo Errejón se refuse à démissionner de son poste de député pour Podemos et réaffirme qu’il est toujours le candidat du parti. Quant à Izquierda Unida, elle ne se considère plus tenue par l’accord conclu avec… Iglesias sur Madrid et annonce, sur le mode couteau sans lame, qu’elle…va travailler à construire l’unité de la gauche !

Sur une ville et une région dont il est inutile d’insister sur l’importance politique qu’elles revêtent, cet enchaînement de réorientations politiques au couteau (à lame affutée !) et d’exclusions qui portent le sceau d’une guerre des chefs réduisant à la passivité spectatrice les militant-es, sympathisant-es et électeurs/-trices, finit d’ajouter de la crise à une crise qui n’en finit pas et qui se traduit, depuis un certain temps, sur le terrain privilégié par l’iglésisme, les élections, à des échecs ou des stagnations. En Galice, Cantabrie, Navarre, La Rioja et bien d’autres endroits le parti est, par ailleurs, en proie à des tensions, des accusations de manipulations de votes se doublant de conflits de personnes, parfois sordides, induisant même des accusations pénalement répréhensibles (harcèlement sexuel), des structures locales sont suspendues et mises sous tutelle depuis Madrid… Catastrophique dans un contexte de poussée de l’extrême droite et de menace, pour les libertés, les droits sociaux et démocratiques, qu’une coalition de celle-ci avec les droites du PP, malgré sa corruption, et de Ciudadanos, malgré les virevoltes de sa ligne d’alliances, devienne majoritaire à la prochaine législative centrale.

Il est à cet égard incontournable de relever que l’institutionnalisation d’un parti comme Podemos, son arrimage stratégique désormais ouvert à un PSOE parvenu au gouvernement central en position de fragilité politique extrême et que l’élection autonomique d’Andalousie, son fief historique, a sanctionné sévèrement au profit de la droite et de l’extrême droite, l’entraînent dans le rejet général de gauches ayant failli à incarner une alternative crédible. L’actuelle tentative désespérée du gouvernement d’acheter, d’une part, les votes parlementaires indépendantistes catalanistes (sans rien céder sur la question de leurs prisonniers politiques) et, d’autre part, l’appui des secteurs populaires par de « belles » promesses budgétaires dont il est fort à parier qu’elles seront retoquées par les instances européennes gardiennes de l’orthodoxie austéritaire, aura vu Podemos jouer la carte des gentils émissaires portant la bonne parole socialiste auprès des rétifs. Toute une synthèse de l’instrumentalisation systémique d’un parti en déficit accéléré d’une radicalité initiale retentissante à forte connotation anticapitaliste (voir le programme européen de 2014 –2-). Déficit qui raidit des élites dirigeantes se découvrant des divergences tactiques à traiter au fer rouge, sur fond, pourtant, d'un accord total sur  une plate stratégie réformiste des petits pas institutionnels et bon gestionnaires (on paye la dette municipale rubis sur l'ongle !) qui actent (en y contribuant largement !) la fin de la force propulsive de l'Indignation.

Tout se tient hélas dans Podemos : une dégénérescence précoce de la démocratie interne et l’inscription dans une logique prétendant réformer de l’intérieur le système –celui d’un capitalisme incapable, depuis 2008, de continuer à se légitimer par l’héritage de la Transition démocratique et tenté en conséquence de proposer une cure néofranquiste au pays - tout en reproduisant les tares politiques dudit système et permettant ainsi à celui-ci, comme on peut le lire dans les éditoriaux de la presse mainstream, de se réjouir d’avoir gagné, c’est-à-dire d’avoir pris dans ses rets celui qui visait à le prendre d’assaut. Podemos aura pu, « sí podemos » (oui, nous pouvons), réduire à peu de choses l’espoir indigné d’offrir un début de sortie d’une terrible crise sociale (sans parler de son échec dramatique à peser pour le droit d’autodétermination de la Catalogne) et d’un régime qui ne se survit que par défaut. Défaut d’alternative (malgré des résistances internes rendues difficiles par le verrouillage bureaucratique, celle des anticapitalistes – 3 - et des quelques héritiers de l’indignation à refuser encore de partir) se nourrissant des défauts rédhibitoires d’un Podemos qui en est réduit à offrir le lamentable spectacle de sa déconfiture politique, à dynamique politicienne (4), de ses divisions, de son clanisme interne, de la désaffection ou passivité induites d’une base militante affaiblie numériquement mais aussi politiquement, et sidérée par tant de gâchis. Le Podemos mutique.

Très symptomatique : la grave crise actuelle de Podemos inquiète vivement le gouvernement et le PSOE (dont certains "barons", notons-le au passage, rejoignent la droite et l'extrême droite pour exiger que l'état d'exception du 155, que Pedro Sánchez avait au demeurant appuyé en 2017-2018, soit rétabli pour une durée indéfinie en Catalogne !). Avec qui les socialistes - caressant pour certains l'idée que l'occasion serait belle d'aller voir enfin au centre, autrement dit du côté, si, si, de Ciudadanos, au moins sur Madrid - pourront-t-ils obtenir la majorité aux prochaines législatives si Podemos éclate et devient une force marginale ? De l'importance des béquilles politiques...

 (1) El harakiri de Podemos –inutile de traduire -, Podemos camina hacia la nada - Podemos va vers le néant -, Asaltar los cielos para pelearse en el barro – Prendre d’assaut le ciel pour finir par se cogner dessus dans la boue -, Podemos, ese arma de autodestrucción masiva, - Podemos cette arme d’autodestruction massive).

(2) Mover ficha: convertir la indignación en cambio político (Déplacer les pièces de l'échiquier : transformer l'indignation en changement politique)

(3) Députée et porte-parole régionale de Madrid, elle démissionne et quitte Podemos

11 représentants de structures territoriales de Podemos, réaffirmant leur autonomie par rapport à la direction centrale, se sont retrouvés récemment à Saragosse pour échanger, depuis des positions politiques allant des errejonistes aux anticapitalistes, sur le fonctionnement interne du parti et défendre que les termes des choix d'alliance électorale locale avec des partis comme Equo ou Izquierda Unida ou des regroupements locaux étaient de leur strict ressort, plus clairement dit, devaient être dépourvus de ce qui est considéré par eux comme des ingérences inacceptables de la direction centrale. Lire ¿Podemos también tiene 'barones'? Crece la tensión entre la dirección y los territorios en vísperas de la campaña electoral (Podemos a-t-il aussi des "barons" ? La tension augmente entre la direction et les territoires à la veille de la campagne électorale)

(4) Ce que peut Podemos ... et qu'il ne devrait pas faire... et Podemos, une histoire qui file du mauvais coton...

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