Charlie Hebdo et ses dessins. La position d'Alain Gresh, le communiqué du NPA et un retour sur la dérive de Charlie !

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« Charlie Hebdo », la liberté d’expression et l’islamophobie

(Le Monde diplomatique, 20 septembre 2012)

[On trouvera ci-dessous, après le communiqué du NPA, le communiqué commun de Philippe Poutou et Philippe Corcuff]

Dans un éditorial du Figaro (19 septembre), « Islamisme : le devoir de réagir » (accessible aux abonnés), Yves Thréard conclut par ces mots : « les pouvoirs publics doivent interdire [les prochaines manifestations], s’interposer, condamner leurs instigateurs », avant de lancer son cocorico : La France ne peut se laisser marcher sur les pieds. ». Et le quotidien titre sur trois colonnes à la « une » : « Les islamistes veulent encore manifester à Paris. »

Paradoxalement, les mêmes qui se mobilisent pour la liberté de la presse et pour Charlie Hebdo appellent à interdire les manifestations des « islamistes ». Rappelons que le petit rassemblement tenu devant l’ambassade des Etats-Unis a regroupé à peine deux cents personnes, pour la plupart de jeunes Français qui ont fini au poste ; qu’il n’y a eu aucune violence. C’est vrai, il n’était pas autorisé. Mais est-ce si grave, au point de justifier ce déferlement médiatique ? N’y a-t-il jamais eu en France des manifestations non autorisées d’ouvriers en grève ou de porteurs de multiples revendications ? Je confesse que ma première manifestation non autorisée a eu lieu en 1965 devant l’ambassade des Etats-Unis justement, sur cette même place de la Concorde, contre les bombardements américains sur le Nord-Vietnam. Elle m’a valu un coup de matraque et m’a coûté une paire de lunettes…

Mais, bien sûr, dans ce cas il s’agit d’« islamistes », terme assez vague pour englober les Frères musulmans et les salafistes, le Hezbollah et Al-Qaida. « Ils » sont donc coupables parce qu’ils sont islamistes, clament ceux-là même qui défendent la liberté d’expression, le blasphème et toute idée iconoclaste. Il est vrai que ces islamistes « menacent Paris d’une nouvelle manifestation », toujours selon Le Figaro. Et le droit de manifester ?

Décidément, la liberté d’expression et de manifestation est à géométrie variable. Charlie Hebdo, qui s’en réclame pour publier de nouvelles caricatures (quel courage !), a viré un de ses dessinateurs vedettes, Siné, sur des accusations mensongères d’antisémitisme. On peut retrouver le dossier dans « Affaire Siné : les points de vue de Charb et Cavanna, historiques de “Charlie Hebdo” » (Le Nouvel Observateur, 27 juillet 2008). Et lire, en particulier, les pitoyables arguments de Charb pour expliquer et justifier le licenciement de Siné.

Ivan Rioufol, dont les chroniques dans Le Figaro et sur son blog sont une défense et illustration des thèmes de l’extrême droite anti-immigrés et islamophobe, explique dans son dernier opus du 19 septembre pourquoi « “Charlie Hebdo” sauve l’honneur de la presse ». Pourtant, même en acceptant l’idée que l’islamisme (au singulier) est une idéologie totalitaire, faut-il interdire « les démonstrations de force, comme celle qui s’annonce sur le Net pour samedi à Paris en défense du Prophète » ? Et pourquoi laisse-t-on un parti comme le Front national, bien plus influent que les quelques groupes radicaux islamistes, s’exprimer librement et sans contrainte ? Qui menace vraiment la démocratie ?

Pour éviter tout procès d’intention, je tiens à dire que l’on ne saurait tolérer des menaces contre quelqu’un qui a usé de la liberté d’expression, même à mauvais escient. Les lois protègent ce droit et il n’est pas question d’accepter leur remise en cause. Même les imbéciles ont droit à la parole…

Mais laissons là l’hypocrisie d’une droite et d’une gauche qui agitent le chiffon rouge de l’islamisme depuis des années à longueur de déclarations et de colonnes de journaux, mais qui n’expliquent pas comment les quelques millions de musulmans (trois, quatre, cinq ; personne ne sait vraiment, parce que personne ne sait définir un « musulman ») pourraient menacer la République, eux qui sont ostracisés, dont une fraction est reléguée dans de lointaines banlieues, qui sont en plus profondément divisés (socialement, politiquement et même religieusement). Dans un pays qui connaît un chômage et une pauvreté de masse, où le gouvernement socialiste accepte les politiques d’austérité, où les riches s’enrichissent, comme il est commode de retourner la colère populaire contre ces gueux, qui ne sont même pas de « vrais » Français. Rappelons que la première mesure prise par la nouvelle majorité socialiste du Sénat avait été une loi contre les nounous voilées...

Le tollé autour de Charlie Hebdo est bien sûr une autre diversion, mais peut-on laisser sans réponse ce type d’attaques ?

Imaginons, en 1931 en Allemagne, en pleine montée de l’antisémitisme, un hebdomadaire de gauche faisant un numéro spécial sur le judaïsme (la religion) et expliquant à longueur de colonnes, sans aucune connotation antisémite, que le judaïsme était rétrograde, que la Bible était un texte d’apologie de la violence, du génocide, de la lapidation, que les juifs religieux portaient de drôles de tenues, des signes religieux visibles, etc. Evidemment, on n’aurait pas pu dissocier cette publication du contexte politique allemand et de la montée du nazisme, et écarter d’un revers de main, comme le fait Charb dans Libération du 20 septembre, les conséquences de telles prises de position.

Nous vivons en Europe la montée de forces nationalistes, de partis, dont l’axe de bataille n’est plus, comme dans les années 1930, l’antisémitisme, mais bien l’islamophobie. Un climat malsain s’est installé et les idées hostiles à l’immigration et particulièrement aux musulmans se répandent dans les formations de droite comme de gauche. Notre ministre de l’intérieur Manuel Valls ne se différencie que peu de son prédécesseur. Bien sûr, tout cela ne prouve pas que l’on est à la veille de la prise de pouvoir du fascisme, et en dehors de quelques illuminés (comme Breivik), personne ne réclame un génocide des musulmans. Mais peut-on faire comme si ces forces n’existaient pas ? Peut-on reprendre le discours et les propositions de ces groupes, accepter le terrain sur lequel ils se placent, sans risques sérieux ?

Je reviendrai dans un autre billet sur la dimension internationale de cette crise.

L'article sur le site du Monde diplomatique 

Caricatures de Charlie Hebdo

(communiqué du NPA jeudi 20 septembre 2012)

Dans un contexte de provocations réciproques, de l’extrême droite intégriste chrétienne américaine auquel répond l’extrême droite intégriste musulmane, Charlie Hebdo a cru devoir prendre part à cette situation en publiant dans son dernier numéro des caricatures de Mahomet déclenchant une polémique pour le moins exagérée. Charlie Hebdo a atteint son objectif, faire parler de lui, mais, ce faisant, il participe à cette agitation démagogique, politique des tensions et de diversion à laquelle les médias se complaisent à donner la plus grande publicité. 

La liberté d’expression n’est pas en cause pas plus que la liberté de critiquer ou de se moquer des religions, bien évidemment. Le délit de blasphème n'existe pas, cependant, à sa manière, Charlie Hebdo participe à l’imbécillité réactionnaire du "choc des civilisations". Plus qu'une maladresse. Les peuples, et particulièrement ceux qui depuis la révolution tunisienne jusqu’à celle de la Syrie, se sont soulevés pour leur émancipation, méritent mieux que ces surenchères démagogiques.

Montreuil, le 20 septembre 2012

Le communiqué sur le site du NPA 


Communiqué de presse de Philippe Poutou et Philippe Corcuff

Contre l'islamophobie, pour le droit à la caricature de Charlie Hebdo

Un climat inacceptable de stigmatisation et de discrimination vis-à-vis des musulmans perdure en Occident, relancé par l'ignoble film islamophobe Innocence of Muslims. Cela alimente et renforce les divisions parmi les opprimés du monde entier dont les classes dominantes ne peuvent que se réjouir à un moment où elles imposent des cures drastiques d'austérité aux peuples. L'islamophobie doit ainsi impérativement être combattue comme toute forme de racisme. Mais cela ne justifie aucunement ni les violences intégristes, ni le détournement des révolutions démocratiques et sociales arabes par des groupes conservateurs.

Contrairement aux amalgames entretenus par les fondamentalistes, les caricatures publiées dans Charlie Hebdo n'ont rien à voir avec cette islamophobie ambiante. Charlie Hebdo critique régulièrement au moyen de la dérision et de la caricature l'ensemble des églises et des religions. Il n'y a rien là de discriminatoire vis-à-vis des musulmans, et donc à proprement parler d'islamophobe. Nous soutenons donc la liberté d'expression et le droit à la caricature de Charlie Hebdo, qui n'a pas du tout dépassé les bornes illégitimes de la xénophobie.

Lutter contre l'islamophobie est bien aujourd'hui nécessaire afin de recréer des convergences parmi les opprimés. Toutefois, il ne faut pas accepter l'extension indéfinie de cette notion promue par les intégristes, auxquels, ne l'oublions pas!, nous nous opposons sur le terrain des valeurs démocratiques, antiracistes, laïques et progressistes.

Nos ennemis, ce sont
les inégalités sociales, la logique d'oppression du capitalisme, la misère et le chômage, les discriminations racistes, sexistes et homophobes, les violences policières ou les régimes autoritaires et corrompus, ce ne sont surtout pas ni les musulmans, ni Charlie Hebdo!

Le 20 septembre 2012,
Philippe Corcuff, sociologue, membre du NPA
Philippe Poutou, ouvrier, candidat du NPA à l'élection présidentielle de 2012

Tiré du blog  sur Mediapart de Philippe Corcuff : http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff/200912/contre-lislamophobie-pour-le-droit-la-caricature-de-charlie-hebdo


Illustration de tête d'article : elle détourne une des unes les plus célèbres (voir ci-contre) de Hara-Kiri qui lui valut d'être interdit, interdiction d'où naquit Charlie. La une détournée cible celui qui, à la direction de Charlie Hebdo, allait se découvrir toujours plus sarkocompatible, Philippe Val : valtragique.jpg et Bal+Tragique+

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Rappel : 

En novembre 1970, l’hebdo Hara-Kiri sort avec pour couverture : « Bal tragique à Colombey : 1 mort » suite à la mort du général de Gaulle.

Ce choix de titre faisait référence à un fait divers du 1er novembre de la même année : l’incendie d'un dancing, le « Cinq-Sept », à Saint-Laurent-du-Pont (Isère) où 146 personnes moururent. Ce fait divers avait été la semaine précédente rebattu par une presse plus préoccupée de spectacle que d’information. Elle employait unanimement le terme de « bal tragique » repris de façon parodique par Hara-Kiri.(tiré de Wikipedia)

Sur la dérive de Charlie Hebdo :L’obscurantisme beauf (Le tête-à-queue idéologique de Charlie Hebdo) de Mona Chollet texte paru en 2006 mais éclairant parfaitement, à partir des "caricatures danoises", la dernière "trouvaille" d'une équipe qui  fait du Philippe Val sans Philippe Val : en effet celui-ci a été promu par Sarkozy, en 2009, à la direction de France Inter d'où il a d'ailleurs viré, avec la complicité de son pote de "gauche", le directeur de Radio France, Jean-Luc Hees, nommé aussi par Sarkozy, les humoristes S Guillon et D Porte, mais, parti le chef, la bande à Charb et Luz reste fidèle à son logiciel éditorial réac-provocateur comme le montre leur actuel coup médiatique-politique !


Larges extraits : Balayer d’un revers de main, ou ne même pas voir, depuis son pavillon cossu de la banlieue parisienne, les conditions de vie et les spoliations subies par les perdants du nouvel ordre mondial ; s’incommoder de ce que les opprimés, décidément, aient une manière tout à fait malséante d’exprimer leur désespoir, et ne plus s’incommoder QUE de cela ; inverser les causes et les conséquences de leur radicalisation (il n’y a pas d’attentats en Israël parce qu’il y a une occupation, mais il y a une occupation parce qu’il y a des attentats), et, au passage, accorder sa bénédiction à la persistance de toutes les injustices qui empoisonnent le monde ; parer l’Occident de toutes les vertus et l’absoudre de tous ses torts ou ses crimes : non, il fut un temps où on n’aurait jamais trouvé dans ce journal une pensée aussi odieuse.

Mais c’était à une époque où Charlie vivait et prospérait en marge du microcosme médiatique, qu’il ne fréquentait pas, et qu’il narguait de sa liberté de ton et de ses finances florissantes - quand il ne lui adressait pas de splendides bras d’honneur. L’équipe, dans sa grande majorité, se satisfaisait parfaitement de cette situation.... Mais pas Philippe Val, à qui la reconnaissance du méprisable ramassis de gauchistes que constituait à ses yeux le lectorat du journal suffisait de moins en moins - avant de finir par carrément l’insupporter. Son besoin de voir sa notoriété se traduire en surface médiatique devait le pousser d’abord à nouer un partenariat avec Libération, en convenant d’un échange d’encarts publicitaires entre les deux journaux. Pour justifier la chose aux yeux d’un lectorat très hostile à la publicité, il se livra à des contorsions rhétoriques dont la mauvaise foi fut impitoyablement disséquée par Arno sur Uzine (« Charlie se fait cobrander », 10 janvier 2001). [...]

S’étant peu à peu aliéné son lectorat d’origine, et ayant vu ses ventes baisser dangereusement, Charlie Hebdo en est désormais réduit, pour exister, à multiplier les coups de pub aussi lucratifs qu’insignifiants et à développer le « cobranding » [Le cobranding est un partenariat de marques entre 2 ou plusieurs fournisseurs dans le cadre d'une opération commerciale ou publicitaires.] tous azimuts. Après d’innombrables tentatives infructueuses pour créer un « buzz » médiatique autour du journal, comme en témoignaient semaine après semaine les titres d’un sensationnalisme maladroit étalés dans l’encart publicitaire de Libération, avec les caricatures danoises, enfin ! ça a pris. Le créneau ultra-vendeur de l’islamophobie, sur lequel surfe déjà sans vergogne l’écrasante majorité des médias, permet de copiner avec les puissants et de flatter les plus bas instincts des masses tout en se prenant pour Jean Moulin : bref, c’est idéal. Sauf que, en s’y précipitant comme sur une aubaine, le journal achève sa lente dérive vers un marécage idéologique dont la fétidité chatouille de plus en plus les narines.

Dans son éditorial de ce fameux numéro publiant les caricatures danoises, Philippe Val écrit doctement que « le racisme s’exprime quand on rejette sur toute une communauté ce que l’on reproche à l’un des membres » (ce qui lui permet de conclure que « quand un dessinateur danois caricature Mahomet et que dans tout le Moyen-Orient, la chasse aux Danois est ouverte, on se retrouve face à un phénomène raciste comparable aux pogroms et aux ratonnades »). Or, « rejeter sur toute une communauté ce que l’on reproche à l’un des membres », c’est exactement ce que fait le dessin danois représentant Mahomet avec un turban en forme de bombe. Par une amère ironie du sort, Charlie Hebdo, ancien journal du combat antiraciste, a donc érigé en symbole de la liberté d’expression une caricature raciste. Dans le Monde diplomatique de ce mois, Alain Gresh cite le journaliste Martin Burcharth : « Nous, Danois, sommes devenus de plus en plus xénophobes. La publication des caricatures a peu de relations avec la volonté de voir émerger un débat sur l’autocensure et la liberté d’expression. Elle ne peut être comprise que dans le climat d’hostilité prégnante à tout ce qui est musulman chez nous. » Il précise aussi que le quotidien conservateur Jyllands-Posten, qui a fait paraître les caricatures de Mahomet, « avait refusé, il y a quelques années, de publier une caricature montrant le Christ, avec les épines de sa couronne transformées en bombes, s’attaquant à des cliniques pratiquant l’interruption volontaire de grossesse ». Et c’est dans ce journal-là que Charlie Hebdo vient de publier la version anglaise de son « manifeste » !

Mais peu importe, car le créneau islamophobe a un autre avantage, qui, dans le cas de nos amis, s’avère particulièrement précieux : il est tellement en phase avec la bien-pensance majoritaire qu’il permet de raconter plein de conneries, ou de recourir au terrorisme intellectuel le plus éhonté, sans jamais être discrédité ou sérieusement contesté. S’il en allait autrement, Val pourrait-il affirmer par exemple à la télévision que, si on fait l’amalgame entre islam et terrorisme, c’est de la faute des terroristes islamistes - un peu comme si on rendait responsables du vieux cliché sur les juifs et l’argent, non pas les antisémites, mais les juifs riches ?! [...]

Le plus comique, c’est peut-être les tentatives désespérées de l’équipe pour nous faire croire que, malgré tout, elle reste de gauche. Dans son dernier opus, La tentation obscurantiste, consacré à l’épuration de la gauche telle qu’elle la rêve (168 pages avec que des listes de noms, un livre garanti sans l’ombre du début d’une idée dedans !), Caroline Fourest se désole parce que, dans un article, j’ai osé douter de sa légitimité à prétendre incarner la « vraie » gauche (par opposition à celle qui refuse de partager ses fantasmes d’invasion islamique). Outre le fait que la pensée qu’on a décrite plus haut, et que propage désormais Charlie, est une pensée d’acquiescement passionné à l’ordre du monde, ce qui n’est pas très « de gauche », nos vaillants éradicateurs devraient examiner d’un peu plus près le pedigree de leurs nouveaux amis. Caroline Fourest et Fiammetta Venner - elle aussi « journaliste » à Charlie - sont adulées par le Point et l’Express (lequel publie lui aussi le « manifeste »), deux titres, comme chacun sait, furieusement progressistes. Elles sont copines avec Ayaan Hirsi Ali, députée néerlandaises, amie de Théo Van Gogh intronisée en politique par le très libéral Frits Bolkestein, qui « fut le premier [aux Pays-Bas] à déclarer incompatibles, au début des années 1990, les valeurs des immigrés musulmans et celles de son pays » (lire l’article d’Alain Gresh, « Bernard Lewis et le gène de l’islam ») ; Ayaan Hirsi Ali a elle aussi signé le « manifeste ». Fiammetta Venner ne voit aucun problème à donner une interview à un site répondant au doux nom de « Primo-Europe », créé par des « citoyens qui considèrent que l’information sur le Moyen Orient est, en Europe en général et en France en particulier, diffusée en fonction de préjugés manichéens où le commentaire l’emporte sur le fait », et sur lequel elle figure aux côtés d’un Alexandre Del Valle, par exemple.

Mieux : comme l’a relevé PLPL, Venner et Fourest écrivent désormais aussi dans le Wall Street Journal, « organe de Bush, des néoconservateurs américains, de la droite religieuse et de Wall Street » ; elles s’y alarment de l’« incapacité des immigrants arabes à s’intégrer » et de la « menace pour les démocraties occidentales » de les voir rejoindre des « cellules terroristes islamistes » (Fourest, Wall Street Journal, 2 février 2005). La tribune dont sont extraites ces lignes s’intitule « War on Eurabia », « Eurabia » étant l’un des termes de prédilection d’Oriana Fallaci (dont le livre avait d’ailleurs été encensé dans les colonnes de Charlie par Robert Misrahi). [...]

La déclaration de Luz (attribuée par erreur à Philippe Val) selon laquelle la rédaction de Charlie, dans son choix des caricatures qu’elle allait publier, avait « écarté tout ce qui était mou de la bite », avait mis la puce à l’oreille du blogueur Bernard Lallement : « Toute la tragédie est là. Faire, comme du Viagra, de l’islamophobie un remède à son impuissance, expose aux mêmes effets secondaires indésirables : les troubles de la vue ; sauf, bien sûr, pour le tiroir caisse. » La volonté agressive d’en découdre, de « ne pas se dégonfler », suinte de partout dans cette affaire. Val affirme que ne pas publier les dessins serait aller à « Munich » - comme le faisait déjà Alain Finkielkraut, dont il partage la paranoïa identitaire, lors des premières affaires de voile à l’école. On n’est pas dans la défense des grands principes, mais dans cette logique d’escalade haineuse et guerrière, « œil pour œil dent pour dent », qui constitue le préalable indispensable de tous les passages à l’acte, et les légitime par avance.[...]

Lors de l’éclatement de la seconde Intifada, déjà, [Philippe Val] avait décrété que Charlie devait défendre la politique israélienne, parce qu’Israël était une démocratie et parce que tous les philosophes importants de l’Histoire étaient juifs, alors que quand même, tous ces pays arabes grouillant de dictateurs (moue dégoûtée et geste de répulsion), c’était très loin de nous, tandis que son équipe effarée - il faut dire que sa composition était alors assez différente - tentait d’évaluer en un rapide calcul le nombre d’erreurs grossières, de raccourcis vertigineux et de simplifications imbéciles qu’il était ainsi capable d’opérer dans la même phrase. Pour ma part, abasourdie de devoir en arriver là, je m’étais évertuée à le persuader qu’il existait aussi des « lettrés » dans le monde arabe ; je m’étais heurtée à un mur de scepticisme réprobateur. Prôner la supériorité de sa propre civilisation, et faire preuve, par là même, d’une vulgarité et d’une inculture assez peu dignes de l’image qu’on veut en donner : c’est le paradoxe qu’on avait déjà relevé chez Oriana Fallaci, qui écrivait dans La rage et l’orgueil : « Derrière notre civilisation il y a Homère, il y a Socrate, il y a Platon, il y a Aristote, il y a Phidias. (...) Alors que derrière l’autre culture, la culture des barbus avec la tunique et le turban, qu’est-ce qu’on trouve ?... »  [...]

Par les temps qui courent, raisonner à partir de telles approximations, en se contentant de manier des clichés sans jamais interroger leur adéquation au réel, peut s’avérer rien moins que meurtrier. Il est stupéfiant que, dans un « débat » comme celui suscité par les caricatures danoises, tout le monde pérore en faisant complètement abstraction du contexte dans lequel il se déroule : un contexte dans lequel un certain nombre d’instances de par le monde tentent de dresser les populations les unes contre les autres en les persuadant que « ceux d’en face » veulent les anéantir. En Occident, ces instances sont celles qui tentent de faire du musulman le bouc émissaire de tous les maux de la société, la nouvelle menace permettant d’opérer une utile diversion. Dès lors, de deux choses l’une : soit on adhère à cette vision, et alors on assume sa participation active à cette construction, avec les responsabilités que cela implique ; soit on la récuse, et on estime que la nécessité de l’enrayer - ou d’essayer de l’enrayer - commande d’observer la plus grande prudence. Laquelle prudence ne signifie pas qu’on est « mou de la bite », mais plutôt qu’on a peu de goût pour les stigmatisations déshumanisantes, sachant à quoi elles peuvent mener. Le courage ne commanderait-il pas plutôt de résister aux préjugés majoritaires, et la véritable défense de la démocratie, de refuser cette logique du bouc émissaire si utile aux démagogues qui veulent la subvertir à leur profit ? Ce qui est sûr, c’est qu’en aucun cas on ne peut se dédouaner en écrivant, comme le fait Philippe Val, que « si la Troisième Guerre mondiale devait éclater, elle éclaterait de toute façon », et que « l’amalgame entre racisme et critique de la religion est à peu près aussi cohérent que l’était, à l’époque de Franco, l’amalgame entre critique du fascisme et racisme anti-ibérique » : voilà vraiment ce qui s’appelle jouer au con.
En décembre dernier, toujours pour essayer de faire parler du journal, les caricaturistes de Charlie Hebdo avaient postulé par dérision à la succession de Jacques Faizant. Qu’ils se rassurent, ils ont toutes leurs chances : en matière d’ethnocentrisme rance, ils n’ont déjà plus rien à envier au défunt dessinateur du Figaro.

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Eléments de discussion avec Philippe Corcuff

Voici ce que j' ai [Antoine (Montpellier)] posté sur le blog de Philippe Corcuff à la suite du communiqué qu'il a cosigné avec Philippe Poutou :

J'ai reproduit ce communiqué des "Philippe" dans mon billet Charlie Hebdo et ses dessins. La position d'Alain Gresh, le communiqué du NPA et un retour sur la dérive de Charlie ! mais je trouve qu'il sous-estime tout ce qui a trait à la dérive de Charlie Hebdo que je pointe. Il n'est pas question de porter atteinte au droit d'expression mais, cela étant acquis ici (mais toujours à défendre partout), le droit à la critique reste tout aussi de mise : ne tombons pas dans l'erreur symétrique de ceux qui pour défendre les musulmans défendent les islamistes. Défendre le droit de Charlie à faire ce qu'il fait ne peut pas nous amener à baisser la garde sur la portée politique de ce qu'il publie. Dire cela n' affaiblit pas le droit d'expression de Charlie alors qu' indéniablement la publication de ce numéro dudit Charlie ajoute des difficultés à la résistance à l'islamophobie. Je reste pour ma part persuadé, comme le met en exergue Mona Chollet dans le texte que je cite dans mon billet, que l'équipe de Charlie est plus marquée (c'est un euphémisme) que ne le laisse entendre ce communiqué par la ligne éditoriale que Philippe Val a imprimée à son ex journal.

En résumé le communiqué ci-dessus reste trop abstraitement sur une position (en elle-même nécessaire) d'équilibre des droits et passe à côté du concret des situations et des combats pour le droit d'expression et la lutte contre l'islamophobie. Le communiqué du NPA me semble mieux ajusté à la situation.

La réponse de Philippe Corcuff

21/09/2012, 11:39 par Philippe Corcuff

A @Antoine (Montpellier)

Cher Antoine,

Il y a un risque dans les textes que tu cites d'amalgamer l'islamophobie (qui doit être radicalement combattue) et toute critique des religions. C'est cet amalgame que nous nous efforçons avec Philippe Poutou de mettre en cause, en clarifiant la notion d'islamophobie. Par ailleurs, il y a dans les textes que tu cites une sous-estimation de la question de la liberté d'expression, comme du rappel du clair combat contre les fondamentalismes. Là aussi nous essayons avec Philippe Poutou, dans le cadre limité d'un court texte faisant office de communiqué de presse, de tenir les différents morceaux d'un problème compliqué, à l'écart des langues de bois concurrentes.

Quant à Charlie Hebdo, il y a une erreur à assimiler l'équipe actuelle du journal à "la ligne éditoriale que Philippe Val a imprimée à son ex journal".  J'ai été chroniqueur de Charlie Hebdo d'avril 2001 à décembre 2004, alors que Philippe Val était directeur de publication. J'ai quitté Charlie Hebdo en décembre 2004 à cause de désaccords importants avec l'orientation que Philippe Val donnait au journal, dont la tendance à la diabolisation de l'islam et les amalgames entre musulmans et islamistes, qui se manifestaient notamment par les papiers de Fiammetta Venner et de Caroline Fourest, alors récemment arrivées à Charlie (voir mon communiqué de presse : "Philippe Corcuff quitte Charlie Hebdo", communiqué de presse, site Bellaciao, 3 décembre 2004). Mais aujourd'hui Philippe Val est parti, Fiammetta Venner et Caroline Fourest ne sont plus membres de l'équipe, et Charlie Hebdo exprime simplement, non pas cette diabolisation discriminatoire de l'islam, mais un vieux courant libre-penseur et athée militant critiquant l'ensemble des religions et des églises. Ce n'est pas ma culture (je suis agnostique et non pas athée, et la critique des religions ne m'intéresse guère), par contre je suis attaché à la laïcité en tant que séparation des pouvoirs politiques et religieux ainsi que garantie publique des croyances et des incroyances.

Le rappel de l'importance des  "situations" (qui est toujours nécessaire, c'est pourquoi notre communiqué de presse commence par une critique de l'islamophobie ambiante : nous prenons bien en compte le contexte) ne doit pas nous faire oublier les principes, non pas "abstraits" mais vus comme une boussole provisoire à confronter aux complications des situations et se reformulant au contact de ces situations.

bien à toi

Ma réponse à Philippe Corcuff

Salut Philippe,

Je n'assimile pas la bande à Charb à Val : je dis, certes de façon imprécise, que celui-ci a marqué celui-la malgré les désaccords qu'ils ont pu avoir (j'ai quand même trouvé Charb assez faux-cul lors de l'affaire Siné). Je crois que Charb (sous ce nom je simplifie et renvoie à l'équipe même si elle est probablement assez hétérogène) s'inscrit, certes à sa façon, dans le décrochage qui s'est opéré ces dernières années entre la défense de la laïcité et la "gauche". Le paysage idéologique s'est brouillé et la laïcité est revendiquée par la droite et l'extrême droite pour leur politique de stigmatisation type "choc des civilisations" où l'islamophobie occupe une place déterminante. Les affaires du voile ont cristallisé ce brouillage en happant au passage certains secteurs du féminisme. Val, avec Fourest/Venner, a contribué à ces recompositions depuis Charlie. L'actuelle équipe du journal, au nom du maintien de la tradition iconoclaste-libertaire de Hara-Kiri, ne pense pas ce tournant idéologique de leur canard et les implications politiques du contexte actuel et prétend travailler "hors sol" sauf qu'elle a les pieds bien au sol et que ce sol est miné. Les deux affaires de caricature dans Charlie n'ont peut-être pas exactement la même signification mais se réclamer de la critique de l'intégrisme catho, dans un pitoyable jeu d'équilibre avec le ciblage de l'intégrisme islamiste, pour se justifier, qui plus est dans la polémique actuelle provoquée par le film islamophobe, c'est, chez Charb and Co, raisonner de façon simpliste dans l'abstrait et, pour le coup, reproduire du "valisme" . Les cathos résisteront sans peine à l'amalgame possible (et pratiquement sans effet réel) avec leur intégrisme. Pas les musulmans, de par la place qu'ils occupent (et que certains leur assignent) dans une société comme la française, pour ne parler que d'elle.

Alors, Charlie a le droit de jouer sans réserve sa partition dans l'éthéré exercice du droit absolu à tout (ou presque) critiquer. Nous, nous avons le droit et peut-être le devoir de dire que Charlie "dérape" en soulignant la portée politique et pratique de ce dérapage. Tout en défendant le droit au dérapage ! Ce serait grave de poser l'incompatibilité des deux démarches par ailleurs, je le reconnais, peu faciles à concilier dans les actuels positionnements "campistes" : je défends donc le droit de Charlie à publier ces dessins comme j'affirme mon droit à dire que, sans être islamophobe, il travaille à obscurcir encore plus les enjeux de la laïcité dans son rapport à l'islam.

Merci, Philippe, pour tes précisions.

Réponse de Philippe Corcuff

22/09/2012, 01:28 par Philippe Corcuff

Ta position est tout à fait légitime! Et elle m'apparaît raisonnée et raisonnable, à la différence de nombre de positions "campistes" qui s'expriment avec violence (verbale sur internet) sur le sujet Et elle n'est pas en contradiction avec notre texte et avec mes précisions.

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