Nicaragua si violemment opprimée, réprimée...

Daniel Ortega, hier courageux révolutionnaire antidictatorial, devenu l'implacable dictateur réprimant violemment son peuple, est la triste expression condensée de ce qu'il est advenu des espoirs incarnés par la révolution sandiniste : leur absorption-destruction dans la logique liberticide et antisociale du nouvel ordre mondial ultralibéral. La crise pandémique accentue le désastre.

Pour sortir de la mauvaise conscience qui pourrait troubler les nuits et les jours de ceux et celles qui, en France comme dans le reste de l'Europe, croyant hier en la révolution sandiniste, penseraient, tout compte fait, comme s'échinent à le proclamer les propagandistes du régime ortéguiste, que les critiques formulées contre celui-ci, participeraient de la désinformation "impérialiste" (1), lisons ceci :

"Avec les mêmes arguments que Donald Trump et que Jair Bolsonaro (des modèles de progressisme, on en conviendra !), selon lesquels il faut préserver l’économie coûte que coûte, le gouvernement du Nicaragua a exclu toute mesure de confinement ou de « distanciation sociale ». Dans cette logique, un accord tripartite a été signé avec les investisseurs (principalement étrangers) et les syndicats officiels, le 25 mars. Au prétexte de protéger les travailleurs, cet accord tente surtout d’assurer la continuité du travail dans les maquilas, ces usines d’assemblage en zone franche où s’entassent des centaines de milliers de travailleuses et travailleurs (123 800 avant le début de la crise), et de préserver les intérêts de ces entreprises. Ce document, tout en prônant le respect des mesures sanitaires, accorde le droit aux entreprises de « déclarer une suspension collective [ou individuelle] des contrats de travail », s’appuyant sur un article du Code du travail qui permet de renvoyer les salariés chez eux avec seulement six jours de salaire en attendant la reprise. En effet, la pandémie est venue secouer ce secteur : beaucoup de ses industries textiles ont, depuis mars, vu leurs commandes chuter et deux avaient déjà fermé et arrêté la production fin mars (à Masatepe et à Rivas). Ainsi, 62 000 salariés (chiffres du 4 avril fournis par le mouvement de femmes Maria Elena Cuadra), surtout des ouvrières, se retrouvent en « vacances » forcées avec en tout et pour tout six jours de salaire jusqu’à l’éventuelle reprise après Pâques ; 9 700 toucheront 50 % du salaire minimum et enfin 3 000 autres voient leur contrat « temporairement suspendu ». Enfin, 2 155 salariés ont été tout simplement licenciés.

Si sur les droits sociaux, le « chantre du progressisme » en Amérique centrale se différencie peu de ses voisins hondurien et guatémaltèque, la différence s’opère sur le plan idéologique : il s’agit pour le régime de démontrer qu’au Nicaragua « tout est normal » et que les appels à prendre des mesures de distanciation sociale pour protéger la population auraient pour but de porter atteinte a l’image du pays (et de mettre en cause ses dirigeants « omniscients et omnipotents »)." Tiré du billet Dans le déni face au COVID-19, le régime du Nicaragua mise sur l’intervention divine publié le 14 avril dans le club de Mediapart.

(1) Dans l'histoire, la particularité involontairement ironique des dirigeants révolutionnaires s'étant retournés contre leur peuple, dont ils ont initialement retiré leur légitimité, est le maintien de leurs références "libertaires" premières : par  là se déploie la terrible dichotomie orwellienne de mots émancipateurs instrumentalisés en vecteurs d'oppressions et d'exploitation. Avec Daniel Ortega, Staline est toujours là, à la différence près qu'il est, lui, totalement immergé, certes en position subordonnée, dans la logique capitaliste-impérialiste dont jouiront seulement les successeurs poutinistes du second. "Détails" d'une méchante histoire "retournée" sur lesquels les soutiens sincèrement démocrates du Nicaragua devraient faire retour critique, voire autocritique, si leur préoccupation est bien ce qu'il en est de la situation du peuple de ce pays.

Ces lignes préliminaires sont ici pour inviter à lire le tout récent bulletin spécial de SOS Nicaragua dont voici les premières pages (l'ensemble du bulletin est consultable par le lien du pdf qui se trouve à la suite de ces pages)  :

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(pdf, 12.3 MB)

Note : le titre choisi pour ce billet est une parodie amère du titre d'un célèbre essai du grand Julio Cortázar, Nicaragua tan violentamente dulce (Nicaragua si violemment douce), qui réunit en 1984 tous ses écrits favorables au peuple nicaraguayen et à sa révolution. Certains des mots, adressés à un ami pour lui proposer son livre, résonnent comme une invitation paradoxalement actuelle à garder le cap de la solidarité avec ce peuple contre ses oppresseurs dont il n'eut pas le temps de voir (il est mort cette même année 1984) qu'ils émergeaient de ceux et celles qu'il pensait appelés à rester ses libérateurs : "Je t'envoie, comme tu le vois, ces pages sur le Nicaragua. Leur raison essentielle d'être réside dans la nécessité de susciter la solidarité avec le peuple nicaraguayen, une solidarité qui, à ce jour, ne s'est en rien montrée généreuse". (Julio Cortázar, Lettre à Francisco J. Uriz ["Carta a Francisco J. Uriz"], Paris, 18 novembre 1979, in Lettres 1977-1984 ["Cartas 1977-1984"], Tome 5, Buenos Aires, Alfaguara, 2012, p. 215).

Recueillons l'invitation de l'écrivain argentin à la solidarité enfin généreuse avec le peuple du Nicaragua en commençant par cesser de fétichiser un processus révolutionnaire et émancipateur qui a débouché sur sa négation, son reniement, la capitulation de certain.e.s de ses dirigeant.e.s regroupés autour de celui qu'ils ont intronisé Chef Suprême... Chef incontestable au sens où il ne peut aucunement être contesté !

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