La démocratie espagnole de Pedro Sánchez sous le signe guerrier de saint Jacques ...

L'Espagne ne parvient pas à se dépêtrer de l'esprit d'une Transition démocratique qui ne donne plus le change d'une crise de confiance, sans vrai débouché politique encore, dans un régime monarchique gangréné par la corruption et un autoritarisme, que l'avènement du gouvernement socialiste n'a pas les moyens (ni la volonté) de circonscrire.

L'Espagne compte depuis peu un gouvernement inattendu, socialiste, après 7 ans de domination, certes déstabilisée, du Parti Populaire à la tête de l'Etat. Il aura fallu que la Justice se décide enfin (lire Espagne. Gouvernement, PP... les corrompus condamnés ... ) à mettre les points sur les i judiciaires, de fait politiques, et à incriminer ce que tout le monde savait depuis longtemps, le parti de Mariano Rajoy est corrompu jusqu'à la moelle, pour qu'enfin il laisse la place politique libre.

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Pedro Sánchez avec, à sa droite, Margarita Robles, la Ministre de la Défense, dont il est question en fin de billet et par où s'explique le titre de celui-ci.

Donc revoilà le PSOE au gouvernement mais son chef n'a pas de majorité au Congrès des députés hors une convergence hétéroclite qui va de Unidos Podemos aux nationalistes basques et... catalans. Ceux-ci sont en effet devenus soudainement fréquentables, alors que Pedro Sánchez n'avait pas de mots assez durs pour, en coïncidence quasi totale avec le PP, dénoncer leur séparatisme et appeler à la répression la plus sévère... L'imbroglio politique est donc au rendez-vous au lendemain d'une passation de pouvoir qui confirme que le régime ne s'est pas remis de l'ébranlement de la révolte indignée de 2011. Finie l'ère des majorités stables par rotation des deux partis d''alternance agréés, depuis 1978, par le système mais aussi, tant bien que mal, par le vote des Espagnols. Le PP hier, le PSOE aujourd'hui, ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes et se retrouvent ballottés par les aléas de la conjoncture avec, cerise sur le mauvais gâteau, une crise catalane qui n'a pas dit son dernier mot et, en lien plus ou moins direct avec elle, la crise d'image de ce qui avait servi de "cohésionneur" idéologique du système, la monarchie.

Exhumer

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L'ex Roi Juan Carlos au banquier suisse : En 40 ans, ils ne sont pas encore parvenus à exhumer [les restes de Franco] dans la Vallée des Morts... Il peut donc bien s'écouler encore 40 ans avant qu'ils ne se décident à exhumer ici, vous ne croyez pas ?

Les scandales se succèdent désormais, avec, mis au centre tout récemment, l'ancien roi Juan Carlos, si longtemps magnifié comme l'emblème de l'exemplarité morale et politique de la démocratie espagnole, celle qui avait, nous serinait-on, réussi le miracle d'avoir surgi immaculée de la pourtant immonde nuit franquiste. En tirant le fil du récent scandale sur les tripatouillages financiers dudit roi désigné, sans rire, "émérite", qui a amené, piètre concession des socialistes, à l'audition aujourd'hui, devant une commission parlementaire tenue au secret, du responsable du renseignement et du contre-espionnage (lire ici), c'est tout ce schéma de la Transition qui, de force, est revisité par l'Espagne : l'affairisme de la maison royale (c'est bien la fortune de la monarchie, et non du seul Juan Carlos, qui est le coeur de cible du scandale), comme la corruption du Parti Populaire mais aussi de quelques socialistes et quelques autres représentants politiques qui "indignent" en Espagne, trouvent leur origine dans ce moment clé. Celui où la rupture institutionnelle avec le régime de Franco, s'est doublée d'une reconduction, par l'amnistie dont elle a bénéficié, d'une très grande partie de son personnel économique, politique, policier, judiciaire... se vautrant dans un immense sentiment d'impunité quant à son droit de continuer à faire ses affaires capitalistes de toujours et à défaire, sans prendre des gants, les oppositions.

La Très Sainte Trinité de la Monarchie espagnole

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A gauche, le Père, Juan Carlos, le roi émérite, avec ses valises, dont l'une porte l'étiquette Suisse, débordant de billets de banque.

Au milieu, le Fils, Felipe VI, le Roi en exercice, tendant à la main de la petite-fille de Franco le titre de Duchesse de Franco qu'il lui a renouvelé, suite à la mort de sa mère.

Et, à droite, l'Esprit Saint, Franco, tout à son affection reconnaissante pour le Roi.

Dans les révélations qui sortent aujourd'hui et crèvent enfin le secret de polichinelle qu'était la richesse trouble des Bourbons d'Espagne, on repère la place qu'occupe toute une mafia policière, ayant sévi, pour partie, dans la sinistre affaire criminelle des GAL (Groupe Antiterroristes de Libération) sous le socialiste Felipe González : avec, au centre, le sulfureux commissaire Villarejo, qui cherche à échapper aux poursuites judiciaires et à son emprisonnement en mouillant les puissants du régime qu'il tient par ses écoutes et qui est à l'origine de la lumière crue qui est faite sur la face cachée du juancarlisme. Tout ce beau monde, comme la richesse royale, est lié, de près ou de loin, comme le révèle l'enquête vidéo sur les "Egouts du Ministère de l'Intérieur" à ce que la démocratie espagnole a cru bon de conserver du régime auquel elle succédait : des pratiques affairistes à peine imaginables et des praticiens n'hésitant pas à recourir aux pires coups tordus ! Il faudra bien que les Espagnols se rendent enfin à l'évidence de la nécessité de se défaire de toute cette mythologie "démocratique" de la Transition pour que l'actuelle démocratie se reconfigure sur des paramètres ayant pleinement à voir avec le "démos", tant sur le terrain des droits sociaux que politiques qui sont actuellement largement bafoués pour prix à payer, par des millions de personnes, pour une crise économique, "malencontreusement" advenue politique et morale, dont profitait et profite, malgré tout, la caste dont nous parlons.

Alors, pour conclure ces lignes, il nous faut mettre en évidence que cette dialectique du nouveau par où se glisse largement de l'ancien qui caractérise le processus de Transition et la démocratie espagnole qui en est issue, est toujours à l'oeuvre : le gouvernement de Pedro Sánchez se démène pour mettre fin à cet incroyable anachronisme, pour parler poliment, qu'est la présence des restes de Franco dans le mausolée planté au coeur de l'Espagne, tout près de la capitale, qu'est le Valle de los Caídos, oui, la Vallée de ceux qui sont tombés...pour le franquisme. Face au projet d'exhumation et de déplacement du "corps" de Franco, ce sont tous les nostalgiques de ce grand homme qui se mobilisent avec, à leur tête, oui, oui, la Fondation Franco (vous imaginez en Allemagne une Fondation Hitler ?), largement subventionnée du temps du PP ! Voilà pour la nouveauté qui signerait aujourd'hui, soit tardivement, une rupture pourtant inscrite en loi avec la Mémoire Historique de 2007 mais neutralisée, asphyxiée financièrement, par Rajoy. Une nouveauté qui permettrait de se dédouaner d'une continuité austéritaire préconisée par l'UE et à laquelle, sur le fond, le PSOE ne veut pas déroger : je vous donne, semble dire Pedro Sánchez à Pablo Iglesias, la "tête", enfin le corps, de Franco, lâchez sur la rigueur budgétaire... Cependant, concommittament, le même Pedro Sánchez a annoncé qu'il s'opposerait à la création d'une commission d'enquête parlementaire sur la fortune de Juan Carlos pourtant réclamée par tous ses aléatoires soutiens parlementaires ! Et, dans la foulée, il se refuse à publier la liste des amnistiés fiscaux par Rajoy, publication qu'il avait promise, haut les coeurs, du temps où il était dans l'opposition. Ainsi les Espagnols seraient privés de vérifier si l'ex roi Juan Carlos et, qui sait, d'autres membres éminents de la famille royale (et, susurrent quelques mauvais esprits du type El Jueves, ce percutant hebdo satirique, quelques magnats socialistes ?) ne feraient pas partie de ceux et celles qui ont rapatrié leurs fonds occultes de Suisse ou du Panama en échange de l'amnistie. Voilà pour la continuité par où le PSOE ne parvient pas à basculer, comme le voudrait tellement Podemos, dans des formes démocratiques présentables sans pour autant rien trop révolutionner. Le populisme de gauche de Pablo Iglesias n'en est plus en effet à demander la lune, comme il appelait, en ses glorieux débuts, à "prendre d'assaut le ciel" ! Entre gens raisonnablement démocratiques, pas plus, Pedro Sánchez, il suffirait de raboter, juste ce qu'il faut (on ne parle pas, comme les Catalans, de République, hein !), l'existant de quelques scories royales et politiciennes !

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Le Ministère de la Défense fête le saint patron de la section à cheval de l'Armée de Terre en usant du cri de la Reconquête "Santiago, Espagne, à l'attaque !".

Ah, encore ceci qui justifie le titre de ce billet : impossible de terminer sans rapporter la perle du jour. La Ministre de la Défense, une socialiste historique, laïque bon teint, a aujourd'hui donné le feu vert pour que l'apôtre Saint Jacques, le saint patron de l'Espagne, de la Galice et de la section à cheval de l'Armée de Terre, soit solennellement, belliqueusement (voir la photo du tweet ministériel ci-dessous) et ... religieusement fêté au cri de "Santiago y cierra España" (lire ici), "Vive Saint Jacques, Espagne, passe à l'attaque !". Soit le cri de guerre médiéval de la Reconquête chrétienne contre les Maures qui est devenu un des signes de reconnaissance de la dictature et est revendiqué aujourd'hui par l'extrême droite, qu'elle soit dans le PP, y compris désormais plus affirmée que jamais avec le nouveau secrétaire national de ce parti, ou, directement à la Le Pen, dans Vox ou Manos Limpias [Mains Propres], qui, en octobre 2017, appelaient les forces répressives à aller "a por ellos" ("aller les casser"), en parlant des Catalans. Ils auraient pu dire "Santiago y cierra España" ! Par cette simple décision du jour, le gouvernement de Pedro Sánchez montre qu'il est toujours fidèle au modèle bipartiste, avec le PP, des années 80-2000, en phase avec ce fichu esprit de la Transition où, derrière le paravent transitionnel, la démocratie laisse pointer, voire aujourd'hui éclater, ce qu'elle de plus adémocratique... (la précédente ministre de la Défense, du PP donc, avait, il y a peu, agi comme fait aujourd'hui, à sa main, sa successeure socialiste : lire Cette Espagne qui célèbre militairement le Christ ! ).

Le point de rupture, qui n'a pas été trouvé, en Espagne, en 1978 (vote de la Constitution démocratique), reste encore introuvable... Pendant ce temps les contradictions s'aiguisent... Jusqu'où, jusqu'à quand sans éclater ?

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 Le tweet de la Ministre de la Défense socialiste...

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