Catalans : plus unis qu'on ne le dit !

Joe Brew est analyste de données. Il se penche sur les résultats d'une enquête-sondage menée en septembre qui montrent que, si les Catalans sont divisés sur l'indépendance, ils sont largement d'accord pour que se tienne un référendum d'autodétermination et pour refuser l'emprisonnement des dirigeants politiques et associatifs que, depuis lors, la Justice espagnole a condamnés.

De tels résultats mettent à mal l'un des principaux leitmotivs électoraux du Président du Gouvernement espagnol, le socialiste Pedro Sánchez qui refuse d'entamer un dialogue de sortie de crise avec le Président de la Généralité catalane en invoquant que ledit dialogue doit se faire entre les Catalans pour résoudre ce qui les divise radicalement. Or les chiffres parlent : si effectivement l'indépendance divise les Catalans, ils sont une forte majorité pour penser que cela doit se régler démocratiquement, autrement dit par un référendum d'autodétermination. Retour de balle donc vers le Gouvernement espagnol : qu'ils soient indépendantistes, anti-indépendantistes ou indifférents vis-à-vis de ces deux options, le point d'accord entre les Catalans c'est le vote, l'exercice du droit de vote pour que se vérifie qui veut quoi, précisément ce que Pedro Sánchez, sans parler du PP ou de Ciudadanos, refuse et qui l'amène à mobiliser sans hésiter la justice et la police pour que force (et la réalité dépasse le mot) reste à la loi.

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Ils/elles étaient 350 000 à manifester pour la Liberté ce samedi dans Barcelone

La question centrale dans la crise catalane n'est en effet, ni plus ni moins, que celle de la démocratie, question que l'argument de la légalité n'épuise pas et même contredit (lire Catalogne. "La démocratie n’est pas le respect de la loi" !) : la Constitution espagnole, qui interdit tout référendum d'autodétermination, date de 1978 et, selon ses partisans, elle est intouchable, absolument intouchable. Pourtant ces mêmes constitutionnalistes radicalisés n'ont pas vu d'inconvénient à ce que l'on modifie, mais par vote parlementaire, loin du bruit et de la fureur populaire, l'article 135, en 2011, année de la révolte indignée (tiens donc !), pour graver dans le marbre l'impératif absolu de la stabilité des comptes publics, autrement dit la "maîtrise" des dépenses publiques dont on connaît l'effet de ciseau sur la satisfaction des besoins vitaux particulièrement en temps de "crise" ! Où l'on peut voir que l'immuabilité revendiquée de cette Constitution a une profonde motivation antidémocratique, que ce soit sur le terrain des droits sociaux pour lesquels s'étaient levés les Indigné-es, ou sur celui des droits nationaux, précisons, celui de décider de son destin, d'un peuple comme celui de la Catalogne.

De ce puissant choix en faveur du droit de décider qui se dégage de cette enquête, découle que, de façon ici aussi très majoritaire, les Catalans désapprouvent l'emprisonnement (devenu désormais condamnation) des responsables politiques et associatifs pour avoir organisé le référendum d'autodétermination le 1er octobre 2017.

Examinons les chiffres de plus près à partir des tableaux de l'enquête (on notera que Vox, extrême droite, n'est pas présent dans les échantillons de ce sondage. Aux élections générales d'avril dernier il n'avait obtenu en Catalogne que 3,60% des voix) .

Considérez-vous justes l'emprisonnement et l'exil des personnalités politiques catalanes ?

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Bleu : non

Gris : ne sait pas/ne répond pas

Rouge : oui

Seuls 18% des Catalans approuvent l'emprisonnement et l'exil de leurs représentants politiques, 14% ne s'expriment pas sur le sujet et les deux tiers voient injuste cet emprisonnement et cet exil.

Même question posée aux électeurs pris selon leur choix partidaire

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De haut en bas :

PPC : Parti Populaire de Catalogne, droite conservatrice-libérale autoritaire.

Cs : Ciudadanos (Citoyens), passé du centre à la droite libérale autoritaire.

PSC : Partit dels Socialistes de Catalunya, gauche social-libérale, ayant perdu beaucoup de ce qui lui donnait, pour partie, une identité catalane.

Comuns : Communs, regroupant des héritiers des Indigné-es et des militants issus de la gauche, surtout communiste.

PDeCAT/Junts : Parti Démocrate Européen Catalan, centre droit libéral indépendantiste; Junts per Cat : Ensemble pour la Catalogne, fondé par l'ex président de la Généralité, en exil, Carles Puigdemont, il inclut le PDeCAT mais s'ouvre à des individus pour élargir l'assise de l'autonomisme dont il est issu et qui a prévalu jusqu'en 2012, au moment du basculement vers l'indépendantisme.

ERC : Esquerra Republicana de Catalunya (Gauche Républicaine de Catalogne), de tendance social-démocrate indépendantiste.

CUP : Candidatura d'Unitat Popular (Cabndidature d'Unité Populaire), anticapitaliste indépendantiste.

 Seuls les électeurs des deux partis de la droite dure du nationalisme espagnol, PP et Ciudadanos, approuvent les emprisonnements et les exils. Il y a, en revanche, sans surprise, unanimité des électeurs des partis indépendantistes pour s'y opposer. Mais le plus significatif est la réponse des électeurs des deux partis de la gauche unioniste qui sont 92% dans l'espace des Communs (son aile indépendantiste les a quittés) et 58 % dans celui du PSC à considérer injustes les deux atteintes aux droits des personnes.

 "Il faudrait que se tienne un référendum en Catalogne pour que les Catalan.e.s décident quelle relation ils/elles veulent établir entre la Catalogne et l'Espagne"

Degré d'accord avec cette phrase

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Bleu foncé : tout à fait d'accord.

Bleu clair : plutôt d'accord.

Gris : ne sait pas/ne répond pas/Ni-ni

Orange : plutôt en désaccord

Rouge : totalement en désaccord

Seuls 21,2 % sont opposés au référendum. Plus des deux tiers y sont favorables. Sans compter les 11% des sans opinions, on arrive à 76% pour le référendum. Ce résultat confirme une tendance relevée depuis des années, par tous les sondages, autour plus ou moins de 75% de favorables au référendum.

 "Il faudrait que se tienne un référendum en Catalogne pour que les Catalan.e.s décident quelle relation ils/elles veulent établir entre la Catalogne et l'Espagne"

Degré d'accord avec cette phrase. Par parti.

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Mêeme signification des couleurs que précédemment.

Moins de 10% des Communs s'opposent au référendum, tandis que les électeurs du PSC, à l'opposé de la position de la direction de ce parti, sont majoritairement pour !

 Degré d'accord sur un référendum d'autodétermination par courant idéologique en Catalogne

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 Bleu : antiréférendum.

Gris : ni pour, ni contre.

Rouge : proréférendum.

Ligne du bas du tableau, de gauche à droite : extrême gauche, gauche, centre-gauche, centre, centre-droit, droite, extrême droite

Le soutien est très fort à l'extrême gauche et à gauche, bien plus fort qu'au centre et au centre-droit qui, cependant, l'appuient majoritairement. Ce n'est qu'à l'extrême droite que les opposants l'emportent sur les favorables !

Degré d'accord avec un référendum d'autodétermination suivant le lieu de naissance

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 Même signification des couleurs que précédemment. Colonne de gauche "en Catalogne", colonne du centre "dans le reste de l' Espagne", colonne de droite "à l'étranger".

En Catalogne ce sont 78,5% de ceux qui y sont nés qui soutiennent le référendum contre 15% qui s'y opposent. Sont majoritaires, dans le même sens mais avec une marge bien moins importante, les Catalans nés hors de l'Etat espagnol ou à l'étranger.

En conclusion si l'on s'accorde à dire qu'en gros les Catalans divergent pour moitié sur le choix ou pas de l'indépendance, il n'en reste pas moins qu'ils souhaitent très majoritairement le faire valoir dans des votes conduits dans les règles, ne serait-ce que pour que le verdict des urnes mette fin aux vives tensions à l'intérieur de la Catalogne et à celles autrement violentes entre celle-ci et l'Etat espagnol.

Il est important qu'en France comme en Europe, nous ne nous laissions pas piéger par la confusion sur la Catalogne et l'indépendantisme, parfois loufoque quand on invoque leur racialisme, entretenue par Madrid et largement diffusée hors de l'Espagne. Dans un paradoxe qui est tout à son honneur l'indépendantisme est un courant de pensée revendiquant une option politique bien délimitée, celle d'une Catalogne reconnue comme une république indépendante, mais s'ouvrant, pour faire valoir cette délimitation, à, pour le dire de façon osée et volontairement redondante, l'illimité de l'universel qui régit les droits démocratiques : les indépendantismes se battent, ils l'on montré, et comment, sous les coups de matraques, en 2017, pour disposer les urnes et permettre que tout le monde, sans exclusive, s'exprime en acceptant ce qui s'en dégagera comme volonté populaire ! Exactement ce que ne peut admettre, même avec un Gouvernement de gauche, un Etat espagnol ayant refusé de rompre totalement, tant socialement que politiquement, tant policièrement que judiciairement, avec la dictature franquiste et ayant nié la nécessité de laisser aux "Espagnols" le choix de revalider (ou pas), dans l'exercice plein des droits démocratiques, l'option républicaine, détruite en 1936-39; ayant nié aussi que, à la hauteur de la barbarie subie, soit rendu l'hommage et accordée la reconnaissance dus aux victimes de ladite dictature. La Catalogne, par et par-delà sa revendication nationale démocratique, porte le poids d'avoir mis, crime de lèse majesté, l'Etat espagnol devant le miroir de son historique incomplétude démocratique que ne règle pas, en l'absence de décisions touchant aux institutions, le récent transfert des restes du dictateur hors de son mausolée public. Cela devrait suffire à valoir à ce courageux peuple en lutte autre chose que l'abstention complice d'une Union Européenne vis-à-vis des dénis de démocratie que lui impose un de ses éminents Etats membres, autre chose aussi que la faible, voire, à ce jour, dérisoire, implication des démocrates et gens de gauche dans l'expression de la solidarité élémentaire avec les défenseurs des libertés qui est (devrait être), inscrite pourtant dans l'ADN même de l'être démocrate et de gauche.

 

Antoine

 

Ce billet s'est appuyé de façon libre sur l'article (et les tableaux qu'il reproduit) du site en langue catalane Vilaweb : Catalunya no té una societat ‘dividida’ (Il n'y a pas en Catalogne de société "divisée").

 

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