Retraites. Hollande, Mélenchon ou le syndrome de la paille et de la poutre dans l'oeil (gauche) de l'autre

Nous pouvons lire dans l'article de Mediapart François Hollande en plein réalisme socialiste! ces lignes fort justement ciblées politiquement  parlant : "Co-présidente du Parti de gauche, Martine Billard craint, pour sa part, que «la nouvelle proposition sur les retraites [de François Hollande], revienne à entériner le passage aux 41 ans et demi de cotisation, ce qui enterre, sans le dire, le droit à la retraite à 60 ans»."

Oui, cette crainte est très juste et retrouve l'esprit de ce qu'écrit Laurent Mauduit dans un autre article mediapartien au titre éloquent : Un projet social au souffle court

Mais voilà, la poutre du reniement politique que la dirigeante du Parti de Gauche craint de repérer dans l'oeil du candidat socialiste, l'empêche (?) de voir l'autre poutre, celle, certes plus petite, mais bien épaisse, qui traverse l'oeil de son camarade candidat pour le Front de Gauche, Jean-Luc Mélenchon. Lequel Mélenchon, comme je l'ai mis en évidence récemment sur ce blog, joue du "clignement d'yeux", de l'ellipse, sur cette question, fondamentale s'il en est pour les salariés, des retraites, pour ne rien laisser voir de ladite poutre. Rappelons en effet brièvement ce que j'écrivais avec renvoi à des vidéos ...parlantes (1) : Jean-Luc Mélenchon accepte le passage aux 40 années de cotisation imposées par la contre-réforme des retraites de Fillon et Sarkozy. Il ne pousse pas la dérive jusqu'à s'aligner sur l'acceptation par François Hollande du passage aux 41,5 annuités édictées par les mêmes duettistes de la droite, pour ainsi mieux marquer, à peu de frais, sa différence à gauche.

Mais, si l'on retient que la référence revendicative de défense des positions du salariat, nourries aux analyses de la fondation Copernic ou d'Attac, est le retour aux 37,5 annuités ou, en suivant les propositions du socialiste de gauche (ah! la magie des mots) Gérard Filoche, un abaissement à 35 annuités, nous pouvons mesurer ce qui différencie une posture électoraliste, doublant petitement le PS sur sa gauche, d'un ancrage ferme sur une politique d'alternative au capitalisme.

Notons cependant que, malgré les effets de manche déployés sur les estrades et sur les plateaux de télévision, la radicalité du Front de Gauche s'assume essentiellement antilibérale et a, pour cette raison même, fait capoter l'unité avec l'anticapitalisme du NPA. Il reste que nombre de salariés, emportés par le verbe mélenchonien, doivent penser que cet antilibéralisme est le nom de code d'un anticapitalisme qui leur restituerait pas mal de ce que la droite leur a enlevé.  Le positionnement "réel" de Jean-Luc Mélenchon en faveur des 40 annuités n'est en effet quasiment jamais repérable dans ses déclarations de campagne. Il faut, pour neutraliser ce brouillage, aller chercher les rares effusions de sincérité captées par les images et le son des vidéos que je mentionne plus haut. Et cela, même dans la logique de l' antilibéralisme, pose la question délicate entre toutes de l'honnêteté : ils seraient bien déroutés les partisans du Front de Gauche qui découvriraient, derrière l'apparence gratifiante de la référence à un retour aux 60 ans et aux 75 % (pour plus de détail lire mon article), que se cache, c'est bien, hélas le mot, la triste réalité que devraient subir ceux qui, sous un gouvernement (improbable) du Front de Gauche, n'auraient pas cotisé 40 ans au moment d'arriver à l'âge "magique" (fatidique !) de 60 ans : à savoir l'obligation d'aller bien au-delà pour pouvoir prétendre à une retraite pleine. Façon, comme le dit, avec une ironie antimélenchonienne involontaire, Martine Billard, à propos de la position de François Hollande sur les retraites, "d' enterrer, sans le dire, le droit à la retraite à 60 ans" entérinant exactement la situation que, un temps donné, la droite avait  imposée au peuple travailleur, avant d'aggraver encore les choses. Avec force menaces de décotes pour les récalcitrants au nouvel ordre salarial d'activité et de continuité (Bernard Friot développe l'idée que la retraite est/devrait rester un "salaire continué"). Certains se rassureront  peut-être en apprenant de quelques responsables du Front de Gauche que les intolérables décotes seraient supprimées mais ils oublieraient que c'est, malgré tout, la même logique de l'acceptation des 40 annuités "honteuses" qui serait à l'oeuvre : celle qui permet d'être juste un peu plus à gauche que le PS et de sauver une proximité autorisant le PCF, au moins, à continuer à rêver de sa perspective de construction d' un "programme partagé" de toute la gauche. Avec le PS. Mais, inévitablement, sans le NPA. Pour une énième remise en route d'une gestion de gauche (plus ou moins unitaire) de l'existant qui aura tôt fait de remiser, au nom des supposés incontournables et tout libéraux équilibres budgétaires, les velléités de changement esquissées au placard des promesses perdues ! Comme ont pu, ont su, faire Mitterrand ou Jospin et leurs alliés "radicaux" du moment...en suscitant un désarroi et une désespérance populaires inévitablement propices au  retour d'une droite toujours plus dure.

Voilà, en quelque sorte la vérité de ce jeu politicien biaisant avec cette pourtant très sérieuse question du "salaire continué", si essentielle pour faire retrouver un minimum de bien-être et de dignité à ceux qui souffrent d'être agressés au travail et à l'après du travail ! Seuls Philippe Poutou pour le NPA et Nathalie Arthaud pour LO gardent le cap d'un retour au triptyque historique mais toujours actuel (sous réserve d'une actualisation vers les 35) des 37,5/60/75 qui permettrait de sortir de ces jeux de compromis(sions) que les rhétoriques électoralistes cherchent à masquer. C'est incontestablement autour de l'une ou l'autre de ces deux candidatures que doit se fixer le maximum de voix  (2) pour rendre compatibles le "dégagement" du pouvoir, via les élections, de la droite, le refus d'un engagement mortifère avec la gauche d'adaptation au capital (avec d'emblée le reniement "partagé" sur les retraites) et la mise en oeuvre d' un rebond du mouvement social ouvrant sur une alternative au système en place. Toutes choses urgentes pour libérer le regard émancipateur des poutres de toutes tailles et des quelques pailles dérisoires encombrant la perception de l'horizon politique.

(1) Le Front de Gauche et les retraites : Mélenchon est pour les 40 ans de cotisation !

(2) Mon choix va vers Philippe Poutou qui articule un discours clair d'alternative à l'appel pragmatique et sans ambiguïté à battre Sarkozy dans les urnes à défaut de pouvoir le faire actuellement dans la rue. Mes divergences persistent avec l'actuelle majorité du NPA sur la nécessité, selon moi, de maintenir une démarche unitaire de principes envers le Front de Gauche malgré le refus opposé, à cette présidentielle, par celui-ci à une candidature clairement indépendante du PS, refus dont on peut mesurer le sens au détour de ce "détail" des retraites. Ces divergences ne suffisent pas cependant à me faire perdre de vue que la campagne de Philippe Poutou reste dans un cadre anticapitaliste comme le démontre précisément ledit détail.

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