S’en prendre à Valls et laisser braire

Explications pour un public de bonne foi (au sens déconfessionnalisé de l’expression) quant à la possibilité de mener de front : une critique radicale de Manuel Valls, la lutte contre le terrorisme, le refus de l’antisémitisme et l’inacceptation que les musulmans de France soient traités en citoyens de seconde zone…

Dans Mediapart, j’ai écrit une charge documentée concernant les dérives des « néo-socialistes » français des années 1930, combattus par Léon Blum avec une lucidité si prémonitoire que les propos du leader socialiste de jadis viennent aujourd’hui gifler, comme par ricochet, Manuel Valls. Celui-ci verse en effet dans le prurit identitaire et alimente la répulsion de l’islam dans une France toujours si peu au clair avec ses minorités.

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Le lien entre Manuel Valls et les « néos » du siècle passé ne fait aucun doute aux yeux de publicistes divers, comme le politologue Philippe Marlière ou le journaliste Claude Askolovitch – cf. son dernier livre Comment se dire Adieu ? (JC Lattès) –, qui ont également pris la peine d’étudier une telle matière historique et idéologique.

L’excellent Raphaël Enthoven, mimant l’inintelligence – suivi par une meute électronique surchauffée mimant l’intelligence ! –, me reproche de m’aveugler sur le djihadisme en visant Manuel Valls. Un raisonnement tordu, ou plutôt comprimé par Twitter, se fait ainsi jour : Manuel Valls se posant en symbole ostentatoire de la lutte contre l’antisémitisme et contre le terrorisme islamiste, l’attaquer c’est nier voire favoriser de telles plaies.

Je n’ai jamais cessé de traquer l’antisémitisme depuis que je suis journaliste : à Télérama (où je publiai en octobre 1990 le seul article de la presse française sur le cinquantenaire de l’infâme premier statut des juifs instauré par Vichy), à France Culture (pourrait en témoigner Michaël Prazan notamment, invité à l’émission « Tire ta langue » à propos de son livre sur l’antisémitisme en style et en discours : L’Écriture génocidaire) et bien entendu à Mediapart (lire ici par exemple).

Le djihadisme, avec ses pulsions détestables (à bas l’intelligence et vive la mort !), me révulse sans pour autant m’empêcher de le (faire) penser : l'illustre ainsi l’entretien mené avec la philosophe Marie José Mondzain au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo (lire ici). Voilà pour l’islamisme pris dans le sens de terrorisme islamiste.

L’islamisme politique (un projet réactionnaire et obscurantiste mené au nom de masses aliénées par une religion tenant alors du lavage de cerveau) me heurte de plein fouet. Et j’ai rendu compte dans Mediapart du dialogue entre « l’incrédule » Edgar Morin et le « dévot » Tariq Ramadan, pour vanter la « liberté de pensée » du premier, qui tranche d’avec « le catéchisme » que refourgue le second dans leur livre : L'Urgence et l'essentiel (Don Quichotte).

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Tout cela va certes de soi, mais ne saurait constituer un horizon indépassable, une butée de la réflexion civique, un truisme astiqué pour le sens commun – au-delà desquels Raphaël Enthoven voudrait nous interdire de nous aventurer. Le chroniqueur d’Europe1, cramponné à son catéchisme républicain, me dénie le droit de relever comment Manuel Valls, en jouant sur la peur et les préjugés, entretient dans l’esprit public la confusion entre djihadisme, islamisme et islam. Enthoven et tutti quanti ne supportent pas le parallèle historique, pourtant fondé, renvoyant la stratégie de l’ancien premier ministre de François Hollande à la tentation de ses ancêtres idéologiques : ces néo-socialistes (Marcel Déat, Adrien Marquet et consorts), magistralement récusés par Léon Blum.

Reprocher à Manuel Valls de mener une Reconquista démagogique en soufflant sur de vieilles braises ne saurait nuire à la lutte contre l’antisémitisme, ni favoriser le terrorisme ! Les esprits de bonne volonté devraient être capables de mener de front une quadruple offensive, qui n'a rien de la quadrature du cercle : le refus absolu du djihadisme, le rejet de l’islamisme politique, le combat sans faille contre l’antisémitisme, mais également une résistance vertueuse à la lepénisation – devenu zemmourisation – des esprits. C'est-à-dire cette fixation identitaire – aux relents racistes –, cette suspicion prompte à se transformer en aversion à l’égard de la religion musulmane et des musulmans de France perçus en parias. En de telles manœuvres malsaines, se laisse entraîner, de toute évidence, Manuel Valls (dont je pointe les excès depuis 2012 pour Mediapart : lire ici).

Dénoncer un tel état de fait politique m’apparaît légitime, nécessaire et judicieux. En me contestant ce droit en raison de la menace du « fascisme islamiste », Raphaël Enthoven, fort de sa myopie manichéenne, se rapproche des réactions de l’ordinateur soviétique d’une vieille blague de l’époque brejnevienne. Moscou invite un officiel de Washington pour lui présenter un ordinateur flambant neuf du socialisme réel. Vicelard, le représentant du capitalisme yankee interroge la machine sur le nombre de chômeurs en URSS. Aussi sec, l'ordinateur conscientisé réplique : « Aux États-Unis, on bat les nègres ! »

Trop de Français et de Françaises, dans leur rage, leur peur ou leur déréliction, « raisonnent » désormais comme l'ordinateur soviétique…

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