Les mots ne veulent-ils plus rien dire ? Une telle question concerne, penserez-vous peut-être, la querelle de l’orthographe – récemment resurgie de manière déplacée, absurde et sans grand intérêt. L’indignation s’est alors emballée, nous en avons causé voilà une quinzaine.

L’exaspération a depuis continué sur sa lancée. L’écrivaine Cécile Ladjali publiait ainsi, dans Le Monde daté du 19 février, une tribune nantie de cet avertissement définitif : « Avoir oublié les mots, leur sens, leurs racines, c’est avoir bu l’eau d’un Léthé  monstrueux. »

Le Léthé, fleuve des enfers, avait donc la propriété de faire oublier leur passé terrestre aux morts – plus exactement à leur ombre ou à leur âme –, qui s’y abreuvaient.

Si quelques rectifications orthographiques plutôt vénielles provoquent un tintouin pareil, quelle ne devrait pas être la fureur de Cécile Ladjali concernant l’oubli des mots et de leur sens manifesté par les séides de Nicolas Sarkozy, après les dernières mésaventures judiciaires d’icelui !

Bref rappel des faits : mardi dernier 16 février, l’ancien président de la République a été mis en examen. Je cite le communiqué du procureur de la République : « Financement illégal de campagne électorale pour avoir, en qualité de candidat, dépassé le plafond légal de dépenses électorales. »

Cela concerne donc l’élection présidentielle de l’an 2012, marquée par l’affaire dite Bygmalion, du nom de cette société pratiquant allègrement la double facturation afin de masquer les dérapages pécuniaires du président sortant. M. Sarkozy, le 16 février, a du resté été, je cite à nouveau le communiqué du procureur de la République, « placé sous le statut de témoin assisté des chefs d’usage de faux, escroquerie et abus de confiance ».

Bien. Très bien même, parfait, sublime : alléluia, hosanna au plus haut des actes du juge d’instruction !

Petit florilège de déclarations symptomatiques – ou quand les mots sont perdus pour l’intelligence. Thierry Herzog, avocat du mis en examen : « Après deux ans d’enquête, huit heures d’audition par les enquêteurs et onze heures dans le cabinet du juge Tournaire, l’affaire Bygmalion a été considérée comme ne concernant pas Nicolas Sarkozy. »

Le trésorier du parti Les Républicains, Daniel Fasquelle, jubile : « Nicolas Sarkozy est tout à fait blanchi dans l’affaire Bygmalion. » Le député LR Edouard Courtial se frotte les mains : « La route de la candidature de Nicolas Sarkozy est ouverte. » 

« C’est paradoxalement une bonne nouvelle », selon Valérie Debord, porte-parole du parti Les Républicains et remplaçante de Nadine Morano. La voici qui gazouille (twitte) : « Le statut de témoin assisté de Nicolas Sarkozy reconnaît son innocence des chefs d’accusations d’escroquerie et d’abus de  confiance. »

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Une telle anthologie ne saurait oublier le fidèle Brice Hortefeux : « L’honnêteté et la probité de Nicolas Sarkozy sont reconnues. »

Revenons à l’évidence, donc aux textes. Qu’est-ce qu’une mise en examen ? La décision d'un juge d'instruction de faire porter ses investigations « sur une personne contre laquelle il existe des indices graves ou concordants, qui rendent vraisemblable qu'elle ait pu participer, comme auteur ou comme complice, à la réalisation d'un crime ou d'un délit ».

Qu’est-ce qu’un témoin assisté ? Un citoyen à l’encontre duquel existe « des indices rendant vraisemblable qu’il ait pu participer à la commission des infractions dont le juge est saisi ».

Les délires langagiers mis au jour dans cette chronique ne sont-ils pas plus fâcheux que la disparition d’un trait d’union, l’escamotage d’un accent circonflexe, ou l’abrogation d’une consonne redoublée ? Je vous laisse juges...

Chronique diffusée sur France Culture à 12h45 dimanche 21 février 2016 :
http://www.franceculture.fr/emissions/le-monde-selon-antoine-perraud/voler-au-secours-de-nicolas-sarkozy-en-vidant-les-mots-de

À lire l'article de Mathilde Mathieu mis en ligne dès le 17 février sur Mediapart :
https://www.mediapart.fr/journal/france/170216/affaire-bygmalion-la-defense-par-labsurde-des-sarkozystes

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