De Nafissa Sid Cara à Rachida Dati

En lisant dans les gisements, les couches, les filons (on ne saurait écrire dans les colonnes !) de Mediapart l’article consacré à Rachida Dati et les commentaires qu’il suscite, on pense soudain à une figure bien oubliée : Mlle Sid Cara.

En lisant dans les gisements, les couches, les filons (on ne saurait écrire dans les colonnes !) de Mediapart l’article consacré à Rachida Dati et les commentaires qu’il suscite, on pense soudain à une figure bien oubliée : Mlle Sid Cara. Née en 1910 à Saint-Arnaud (désormais El Eulma), professeur de lettres, élue députée d’Alger le 30 novembre 1958, Nafissa Sid Cara fut l’une des sept (7 !) femmes ayant participé au gouvernement de la France entre 1946 et 1974 (une seule eut rang de ministre). Aucune représentante de « l’autre moitié du ciel », par exemple, ne figura dans le gouvernement de Pierre Mendès France en 1954-1955. Et parmi les quatre-vingt-trois ministres et secrétaires d’État nommés sous Charles de Gaulle, en plus de dix ans de pouvoir, Nafissa Sid Cara est l’une des deux (2 !) seules « personnes du sexe », avec Marie-Madeleine Dienesch.


De 1959 à 1962, Michel Debré étant à Matignon, Mlle Sid Cara fut secrétaire d'Etat auprès du Premier ministre chargée des questions sociales en Algérie et de l'évolution du statut personnel de droit musulman.
Michel Debré considérait que renforcer l’amarrage de l’Algérie à la France devait être la priorité de son gouvernement. Pacification et promotion économique ou sociale, étaient les deux mamelle de sa politique. Il consacra beaucoup d’efforts à lancer le Plan de Constantine qui, par le truchement de Nafissa Sid Cara, obtint quelques résultats dans le domaine de la scolarisation des Algériens, la formation de cadres locaux et la promotion de la femme (voir ici une vidéo distraite des archives de l’Ina).
Le 4 février 1959, une ordonnance signée par Michel Debré et Nafissa Sid Cara fait date sur la condition de la femme musulmane. Le document stipule que « les mariages se contracteront par consentement verbal et libre des deux époux ». Il précise que « la répudiation unilatérale de la femme par le mari est interdite et le divorce judiciaire instauré ». Sophie Bessis rappelle comment la fraction la plus archaïque du FLN, qui devait l’emporter, réagit violemment par la voix d’El-Moudjahid à la promulgation d’une telle ordonnance : « Ainsi, des Français, au surplus chrétiens ou de confession israélite comme l’est, paraît-il, M. Michel Debré, ont osé de propos délibéré porter atteinte au Coran, de par son essence immuable, et imposer par le sabre aux musulmans d’Algérie les lois laïques de France et ce dans la matière la plus sacrée, à savoir le statut personnel. »
Nafissa Sid Cara était donc une politicienne arabo-musulmane favorable à l’Algérie française, qui se comporta et fut utilisée comme une « supplétive » politique. Son frère, le docteur Cherif Sid Cara (1902-1999), rejoignit même les plus ultra de l’OAS et entra dans la clandestinité aux côtés du général Salan et de quelques autres putschistes. Et Nafissa avala bien des couleuvres. Sa lettre à Roger Frey, ministre de l’Intérieur, une semaine après les « paponnades » du 17 octobre 1961, est pathétique, dans laquelle elle exprime son « amertume » et son « inquiétude ».


Lors du conseil des ministres du 21 février 1962, elle intervient, la voix nouée, pour attirer l’attention sur le sort qui attend ses coreligionnaires demeurés fidèles à la France. Charles de Gaulle lui réplique : « Croyez-vous vraiment, Mademoiselle, que sauf les exceptions dont nous avons le devoir de nous occuper aujourd’hui, dont nous devons nous préoccuper demain, la grande majorité des Musulmans ne soit pas favorable à l’indépendance, qu’elle ne leur apparaisse pas comme la solution inévitable ?... » La science du mot redoutablement exact du général est toute là. Les exceptions sont bien sûr les harkis. S’en occuper aujourd’hui, s’en « préoccuper » demain…


Ce sera du reste le destin de la secrétaire d’État éjectée du gouvernement le 14 avril 1962. Inspectrice générale des affaires sociales jusqu'en 1975, elle devient, en 1979, membre de la Commission nationale chargée de l'étude des problèmes des Français musulmans (traduction : les harkis). Nafissa Sid Cara est élevée, le 2 janvier 2001, commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur. Elle meurt le 1er janvier 2002, à 91 ans.
Sa disparition du gouvernement s’inscrit dans une volonté de « blanchir » la France après les traumas coloniaux, estime l’universitaire américain Todd Shepard, qui rappelle la haine dont le Noir Gaston Monnerville, Président du Sénat, fut victime de la part du pouvoir gaulliste, qui l’ostracisa : « Ainsi, durant les six années où il a occupé les fonctions de chef du gouvernement, Georges Pompidou n’est jamais apparu devant le Sénat. Et quand, en 1968, Gaston Monnerville prononça son dernier discours en tant que président du Sénat, le seul membre du gouvernement présent, le gaulliste Jacques Chirac, quitta ostensiblement la salle. »
Et Todd Shepard va très loin dans un raisonnement terrible : « La mise à l’écart de Monnerville prend tout son sens dans le nouveau contexte institutionnel issu de l’indépendance algérienne. Alors que celle-ci était désormais à l’ordre du jour, le gouvernement avait écarté de l’assemblée nationale tous les hommes et femmes « de couleur ». Le 3 juillet 1962, une ordonnance présidentielle (n° 62-737) mit ainsi fin aux mandats électoraux de tous les élus d’Algérie (auparavant le Parlement français comptait 55 élus « Français musulmans d’Algérie » dont son Vice-président, Bachaga Saïd Boualem ; entre les élections de 1958 et juillet 1962, presque 9,5% des membres de l’Assemblée Nationale et du Sénat étaient comptés comme « musulmans algériens »). En avril 1962, Nafissa Sid-Cara, la première femme musulmane d’Algérie à être nommée à un poste de cabinet fut également évincée.
On ne peut pas appréhender ces évictions dans le seul cadre de l’abandon des départements algériens ; leur signification profonde est sans doute révélée par les propos tenus à la veille du référendum par l’ancien premier ministre Michel Debré, ainsi que par d’autres responsables gaullistes, affirmant explicitement que les nouvelles institutions qu’ils appelaient de leurs vœux étaient censées tirer avantage du nouveau caractère
« européen » du corps politique français. A de multiples reprises, Debré fit ainsi référence à cette nouvelle situation pour justifier sa propre conversion à l’élection au suffrage universel direct du Président de la République (alors qu’initialement le projet constitutionnel, à l’élaboration duquel il avait contribué, ne prévoyait pas ce mode d’élection). Dans un entretien à Paris-Match, il expliquait sans détours les raisons de son revirement : « Le suffrage universel ne pouvait pas se concevoir en 1958. Le corps électoral était le corps électoral de l’Union française, avec tous les Africains et les musulmans d’Algérie ». Dans ces conditions, ajoutait-il, « l’élection au suffrage universel était impossible » »
Jusqu'au 8 mai 2002, il n’y aura aucun ministre, secrétaire d'Etat, député ou sénateur d'origine maghrébine musulmane en France. Jusqu’à ce que le gouvernement provisoire de droite (avant le deuxième tour des législatives de juin) confié par Jacques Chirac au sénateur Jean-Pierre Raffarin n’inclut l'eurodéputée Tokia Saïfi, née en France de parents algériens musulmans, en 1959 et donc avant l'indépendance de l'Algérie, au poste de secrétaire d'Etat au développement durable. Après les élections législatives de juin 2002, un second secrétaire d'Etat d'origine algérienne musulmane, Hamlaoui Mekachera, né en 1930, officier en retraite de l'armée française, a quant à lui reçu le portefeuille des Anciens combattants.


Et Rachida Dati, en quoi est-elle en bout de chaîne ? La réponse est dans le blog de Benjamin Stora, sur Mediapart. Le 18 mars, après les élections municipales, Stora écrivait un billet sur « l’arrivée d’une nouvelle France ». Il affirmait : « Je fais l’hypothèse que l’élection de Nicolas Sarkozy le 6 mai 2007 a été une des dernières tentatives de la droite classique, en s’alliant avec l’extrême droite, de freiner ce processus de passage à une société multiculturelle. » Et Benjamin Stora ajoutait : « Si bien que l’arrivée au gouvernement de jeunes femmes issues de la diversité a pu être vue, au mieux, comme une réponse à ce mouvement, au pire comme une manœuvre pour entraver, casser, différer cette marche en avant. Ces personnalités d’ailleurs, comme on a pu le voir lors de ces élections municipales de mars 2008, censées représenter au plus près possible le terrain des communes, ont été soit battues, comme Rama Yade à Colombes, soit élues dans les beaux quartiers, comme Rachida Dati dans le 7e arrondissement de Paris, ou bien se sont réfugiées dans le silence, comme Fadela Amara, dont le mouvement Ni putes ni soumises est en voie de marginalisation dans les quartiers. »
Rachida Dati, à un demi-siècle de distance, est engluée dans le même combat perdu d’avance que Nafissa Sid Cara : servir de rustine (in)délicate à une droite française passée maîtresse dans l’art de ravager sous prétexte de promouvoir.

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