Pétain on y revient

La sortie en DVD du film de Jean A. Chérasse (alias Vingtras pour le Club), La Prise de pouvoir par Philippe Pétain (1979), tombe à pic tant les temps se prêtent à une démonstration pédagogique et militante : à qui profite l'effondrement démocratique ?

Jean A. Chérasse, bien connu des lecteurs du Club de Mediapart où il tient chroniques de blog sous le pseudonyme de Vingtras, après avoir réalisé le chef-d’œuvre documentaire Dreyfus ou l’intolérable vérité (1975), tournait en 1979, toujours avec Henri Guillemin comme intervenant : La Prise de pouvoir par Philippe Pétain.

Ce film vient d’être édité sous la forme d’un DVD et il apparaît encore plus actuel qu’il y a quarante ans, tant notre époque trouble et troublée s’apparente, à bien des égards, aux années 1930.

Il y a les derniers mots qui reviennent à Henri Guillemin. Ils sonnent comme une pierre anticipatrice dans le jardin du minus habens Éric Zemmour, à propos du mythe Pétain : « Les yeux se sont ouverts, le dessillement s’est accompli, il ne faut pas permettre que se referment aujourd’hui ces yeux. »

Il y a surtout le propos de ce long métrage – quand il sortit en salles, il contribua puissamment à conscientiser une génération d’étudiants (dont l’auteur de ces lignes qui le vit au Studio Cujas à Paris) : « Examiner sans passion le processus qui a conduit tout un peuple à renier ses traditions républicaines et à se jeter dans les bras d’un homme providentiel. »

Riche d’archives rares – dont certaines exhumées pour la première fois –, la démonstration commence avec le récit détaillé du procès engagé en 1945 contre le vieux traître, que l’on voit ensuite dans sa cellule de l’île d’Yeu en train de s’affairer sur le drap du dessus de son plumard (comme on fait son lit on se couche devant l’Allemagne hitlérienne ?).

Mais déjà son avocat Jacques Isorni (1911-1995), avec ce phrasé pompeux du barreau (raccord avec les documents sonores de Pierre Laval et consorts qui vont suivre), use de toutes les ficelles rhétoriques pour faire pleurer Margot sur la « vie extrêmement malheureuse » du ci-devant maréchal de France en captivité.

Et dans la mesure où prennent la suite Henri Amouroux – qui aurait écrit Quarante millions de pétainistes « pour [se] sentir moins seul » selon le mot cruel que devait décocher en 1997 l’avocat Gérard Boulanger lors du procès Papon –, puis Jacques Benoist-Méchin, collaborateur achevé, l’on est en droit de se demander s’il ne s’agit pas d’une hagiographie de Pétain, que les archives montrent déjà, en 1919, sur un cheval blanc à rendre aujourd’hui jaloux le dictateur nord-coréen Kim, qui caracole volontiers sur de tels canassons.

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L’apparition d’un ancien membre du PPF de Doriot, Pierre Andreu, qui raconte le 6 février 1934, puis d’un autre doriotiste de jadis, le très distingué Alfred Fabre-Luce, fait de plus en plus écarquiller les yeux, d’autant que vient en renfort un défaitiste pétainiste de la première heure : François Lehideux.

Mais de même que Jean Chérasse donnait la parole à des vieillards anti-dreyfusards clamant, quatre-vingts ans après l’affaire, que le capitaine juif était coupable, forcément coupable (Dreyfus ou l’intolérable vérité), il offre ici à comprendre l’indécrottable culte pétainiste dont la France fut abreuvée, à travers la vision de buttes-témoins continuant d’entretenir la flamme en douce.

Cependant, déjà Henri Guillemin reprend le dessus, brisant ce gluant sens commun, épaulé par les socialistes historiques Charles-André Julien et Daniel Mayer, ainsi que par des militants communistes exceptionnels, au premier rang desquels Roger Pannequin, qui crève l’écran (il y a aussi Jean Chaintron, plus effacé, que l’on aimerait entendre davantage – un bonus avec les chutes de tels entretiens serait le bienvenu).

Cependant Jean A. Chérasse n’est pas non plus un communiste béat, même si son commentaire (dit en grande partie par une femme, Guylaine Guidez) met les pieds dans le plat de la lutte des classes – le « prolétariat ouvrier », le « grand capital », ou les « classes possédantes » ne sont pas des mots tabous. Et il suffit d’une courte séquence pour comprendre jusqu’où mène l’abomination stalinienne, quand Roger Garaudy, pourtant alors déjà exclu du PCF, justifie encore et toujours le pacte germano-soviétique d’août 1939.

Aux antipodes d’une telle avanie, la dignité d’un communisme rebelle, réfractaire et résistant surgit subrepticement sous les traits de Charles Tillon. Ce film transplante dans une époque incarnée : nous sentons le temps passé, soudain d’une incroyable présence.

De longues minutes en viennent à constituer le documentaire dans le documentaire : la naissance puis l’échec du Front populaire – avec en particulier l’épisode funeste de la fusillade de Clichy, raconté par le père du cinéaste, le général André Chérasse. Or le triomphe de Pétain, nous fait clairement comprendre le film (« le 10 juillet 1940, c’est un 6 février 1934 réussi »), s’explique par le fiasco du Front populaire ayant rendu la République « incapable de mobiliser les forces vives puisqu’elle les avait laissé exclure de la nation ». À méditer d’urgence…

L’éternelle lâcheté européenne s'illustre avec le piteux ministre des affaires étrangères Georges Bonnet : « Il faut déclencher l’orage vers l’Est. » La duplicité de la Russie (Staline ayant deux fers au feu : Hitler et les démocraties parlementaires) est en miroir de l’insensibilité démocratique britannique (laisser gagner Franco sans lever le petit doigt). Toutes ces occasions manquées, à partir de la remilitarisation de la Rhénanie en mars 1936, aboutissent à une machine infernale au rythme implacable : mars 1938, Anschluss de l'Autriche ; septembre 1938, accords de Munich ; mars 1939, occupation de la Tchécoslovaquie ; septembre 1939, invasion de la Pologne.

Pétain, aux aguets, compte les points et engrange les ralliements, se mêlant de politique tout en prétendant se tenir à l’écart. Embusqué, prêt à s’imposer sous couvert d’être appelé en recours, il attend son heure – sous l'égide hitlérienne. Paul Reynaud le fait entrer au gouvernement en misant sur un paravent galvanisateur et ne trouve qu’un liquidateur défaitiste.

Les archives montrant Reynaud, entouré de tous les caciques francs-maçons de la IIIRépublique subclaquante assistant à une messe de la dernière chance à Notre-Dame en mai 1940, sont à la fois désolantes et désopilantes. La France sombre dans le ridicule avant de s’abîmer dans l’horreur. À méditer d’urgence (bis)…

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La Prise de pouvoir par Philippe Pétain, de Jean A. Chérasse (115 mn), éditions HK vidéos, commercialisation courant janvier 2020.

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