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Billet de blog 25 oct. 2021

Faut-il censurer Madame Bovary ? 3/4 Puissances et impuissances de la fiction

Peut-on ou doit-on porter un regard politique sur les œuvres d'art et les représentations, ou bien la description d'événements « réels » les protège-t-elle de toute considération morale ? Considérons, à travers la figure de Flaubert, une question éminemment contemporaine.

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On a vu précédemment comment les scènes décrites dans Madame Bovary tombaient certainement sous le coup d’une condamnation morale dans le contexte qui était celui de la parution du roman (billet 1/4), et l’on a vu que l’alibi réaliste, pour puissant qu’il est, pose aussi des problèmes particuliers (billet 2/4). Envisageons maintenant un nouvel argument, parfois mobilisé pour soutenir la liberté de l’artiste et l’irresponsabilité de l’œuvre. Pour plus de clarté, il faut au préalable peut-être distinguer plusieurs sortes de morales, que nous avons toutes confondues jusqu’à présent. On distingue généralement trois types d’éthiques (mais je suis loin d’être spécialiste de la question), et le procès Flaubert semble se décliner selon ces trois morales, qu’il est donc utile de distinguer :

  • L’éthique de la vertu, qui considère et privilégie les intentions de l’agent, et au nom de laquelle Flaubert a vraisemblablement été relaxé : un fils de bonne famille, qui proteste avec une telle énergie « de son respect pour les bonnes mœurs et tout ce qui se rattache à la morale religieuse », dont l’ouvrage n’a pas été écrit « dans le but unique » de nuire, pèche par erreur plus que par méchanceté, explique le jugement (« il a eu le tort seulement de perdre parfois de vue les règles »[1])
  • L’éthique déontologique, qui s’intéresse à l’acte commis, et qui généralement proscrit certains actes précis en toute circonstances et les considère immoraux (mentir, tuer, voler…). En l’occurrence, de nombreuses accusations contre Flaubert semblent relever de cette logique : pour le procureur, il est tout simplement immoral de représenter la luxure, la sensualité, l’adultère. On n’est pas forcés de partager ces valeurs, mais on doit bien reconnaître que Flaubert procède bien à ces descriptions, que la morale du Second Empire réprouve.
  • L’éthique conséquentialiste, pour qui ce sont les effets d’un acte, en l’occurrence des représentations, qui importent. Si l’éthique déontologique a un caractère radical et tranchant, le conséquentialisme ouvre la voie à la discussion : il est à présent question de savoir si Madame Bovary aura des conséquences qu’on juge moralement négatives ou positives.
1849 - Daumier - Les femmes socialistes, publié dans Charivari - « Toast porté à l’émancipation des femmes, par des femmes déjà furieusement émancipées »

C’est l’avocat de Flaubert, Jules Senard, qui met le plus l’accent sur les conséquences du roman, qu’il juste bien entendu positives. Fuyant absolument l’axe déontologique sur lequel il serait sûr d’être perdant, il essaie de justifier des représentations a priori répréhensibles par l’effet supposé qu’elles devraient avoir. L’avocat tente ainsi placer le débat du procès sur le terrain conséquentialiste :

« je demanderai au tribunal la liberté d’accepter la question en ces termes : Ce livre, mis dans les mains d’une jeune femme, pourrait-il avoir pour effet de l’entraîner vers des plaisirs faciles, vers l’adultère, ou de lui montrer au contraire le danger, dès les premiers pas, et de la faire frissonner d’horreur ? La question ainsi posée, c’est votre conscience qui la résoudra. »[2]

1839 - Daumier - Moeurs conjugales, publié dans Charivari - "Je me fiche bien de votre Mme Sand.. qui empêche les femmes de raccommoder les pantalons et qui est cause que les dessous de pied sont décousus !... Il faut rétablir le divorce... ou supprimer cet auteur là !"

On l’a déjà dit, pour l’avocat, les descriptions non-déontologiques peuvent avoir des conséquences bonnes, et constituent même « l’élément moral » du roman. Une grande partie de sa plaidoirie est en effet consacrée à montrer que l’ouvrage constitue « une excitation à la vertu, par l’horreur du vice » (l’expression revient quatre fois dans la plaidoirie, avec de légères variations). En affirmant qu’ « un livre comme celui-là, soyez-en sûrs, en fait réfléchir plus d’une », Senard peut donc qualifier Madame Bovary comme « un bon livre, une bonne action »[3].

On a déjà dit à quel point cette approche du roman pouvait aujourd’hui sembler étonnante, tant il ne nous viendrait pas à l’esprit de voir en Madame Bovary un roman édifiant. L’avocat n’hésite cependant pas une seconde à donner à voir la puissance de la fiction flaubertienne, en transformant le roman en acte de langage (« venir dire cela, c’est dire la vérité »), en discours moral qui interpellerait ces lecteurs, et surtout ses lectrices, comme en témoignent ces trois passages :

« Pauvre femme ! si vous croyez que les baisers de votre mari sont quelque chose de monotone, d’ennuyeux, si vous n’y trouvez — c’est le mot qui a été signalé, — que les platitudes du mariage, s’il vous semble voir une souillure dans cette union à laquelle l’amour n’a pas présidé, prenez-y garde, vos rêves sont une illusion, et vous serez un jour cruellement détrompée. »

« Là où vous croyez trouver l’amour, vous ne trouverez que le libertinage ; là où vous croyez trouver le bonheur, vous ne trouverez que des amertumes. »

« regarde, mon enfant, regarde combien d’ennuis, de souffrances, de douleurs et de désolations attendent la femme qui va chercher le bonheur ailleurs que chez elle ! » [4]

1844 - Daumier - Les bas-bleus, publié dans Charivari - « — Satané piaillard d’enfant va !... laisse moi donc composer en paix mon ode sur le bonheur de la maternité !... — C’est bon, c’est bon,... il va se taire... je vais aller lui donner le fouet dans l’autre pièce (à part.) dans le fait, de tous les ouvrages de ma femme c’est bien celui qui fait le plus de bruit dans le monde !... »

Encore une fois, cette stratégie interroge. Tout d’abord, on peut se demander si un roman qui porterait effectivement une telle morale nous toucherait autant. Madame Bovary aurait-il eu le même destin si le public y avait lu, et y lisait encore, la volonté de « signaler à tous les périls d’une éducation de ce genre »[5] ? L’aimerait-on autant si l’on y voyait l’apologie du mariage, la condamnation du libertinage, de la liberté des femmes qui sortent hors du foyer, si l’on pensait avec M. Senard que « M. Flaubert fait constamment ressortir la supériorité du mari sur la femme »[6] ?

La réception du roman ne s’y est d’ailleurs pas trompé, et n’a jamais vraiment repris cette ligne de défense et les valeurs du Second Empire qu’elle véhicule (à ma connaissance en tout cas). De manière tout à fait étonnante, elle s’articule pourtant sur l’axe conséquentialiste, mais dans le sens complètement inverse à Senard : il s’agit alors de nier tout effet de la fiction, ce qui neutralise par le même coup toute possibilité de condamnation morale. Le modernisme s’appuie en effet sur le postulat de l’autonomie absolue de l’œuvre d’art, et ne voit par conséquent aucun lien entre l’art et la société, l’art et la morale. Fabienne Dupray s’inscrit largement dans cette perspective, ce qui nous en montre la très grande influence jusqu’à aujourd’hui, et estime par exemple que « l’art officiel [confond] éthique et littérature », que l’analyse du roman selon une grille conséquentialiste est un « détournement » et que la littérature soumise à l’utilitarisme morale mène au « fiasco »[7]… La tradition critique a d’ailleurs souvent décrit, d’après les mots de Flaubert lui-même et contre toute évidence, Madame Bovary comme « un livre sur rien »[8].

2020 - Maimouna Doucouré - Mignonnes/Cuties affiche américaine

Dans la logique moderniste, « la morale de l’art consiste dans sa beauté même » et « ce qui est beau est moral, voilà tout, et rien de plus. »[9] La séparation radicale entre l’art et la morale est, une fois de plus, très bien exprimée par Fabienne Dupray : « Est-il véritablement pertinent de juger des œuvres artistiques, voire un courant entier, à l’aune de critères moraux ? »[10] S’il n’est pas question de proposer la morale comme unique critère de jugement de l’art (ce que, je crois, personne n’a jamais proposé), peut-on véritablement maintenir une telle séparation ? Les romans, les films, les pièces de théâtre nazis ne peuvent-ils pas être jugés sur un plan moral ? Sans aller jusque-là, une blogueuse dénonçait récemment sur Mediapart la « faute morale » que représentait selon elle le film Bac Nord[11], et les exemples similaires sont nombreux, et assez fréquents ces derniers temps, de la part des conservateurs (qu’on pense à la polémique sur le film Mignonnes) comme des progressistes[12]. Carole Talon-Hugon se surprend par exemple que le musée des Beaux-Arts de Manchester ait décidé de ne plus exposer Hylas et les Nymphes, de Waterhouse pour la raison qu’il imposerait une vision sexiste du corps féminin, passif, décoratif[13]. Il faudrait discuter ces exemples, et notamment de la façon dont on détermine la puissance ou l’agentivité des fictions, mais on voit bien que, après le modernisme et son impuissance artistique, notre époque considère globalement, comme les contemporains de Flaubert, que les représentations possèdent un grand pouvoir et donc, comme on  le sait, une grande responsabilité.

Donc il faut censurer Madame Bovary.

Faut-il censurer Madame Bovary ? 4/4 Un roman immoral donc politique

1896 - Waterhouse - Hylas et les Nymphes

(On trouvera plus d'informations sur les trois séries misogynes et anti-féministes de Daumier présentées dans le billet dans ces deux articles : Christine Planté, "Les Bas-Bleus de Daumier : de quoi rit-on dans la caricature ?" dans Philippe Régnier (dir.), La Caricature entre République et censure : L’imagerie satirique en France de 1830 à 1880 : un discours de résistance ?, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1996, http://books.openedition.org/pul/7937 et Lucette Czyba, "Féminisme et caricature : la question du divorce dans Le Charivari de 1848", dans Philippe Régnier (dir.), op. cit., http://books.openedition.org/pul/7964)

______________

[1] Ministère de la Justice, « Procès intenté à M. Gustave Flaubert devant le tribunal correctionnel de Paris (6e Chambre) sous la présidence de M. Dubarle, audiences des 31 janvier et 7 février 1857 : réquisitoire et jugement », 1947 (1857), http://www.justice.gouv.fr/art_pix/1_Requisitoire_EPinard_Madame_Bovary.pdf (consulté le 15/07/21).

[2] Jules Senard, « Procès de Madame Bovary : plaidoirie de Jules Senard », Université de Rouen, 1873 (1857), https://flaubert.univ-rouen.fr/oeuvres/mb_senard.php (consulté le 15/07/21) (nous soulignons).

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Fabienne Dupray, « Madame Bovary et les juges. Enjeux d’un procès littéraire », Histoire de la justice, no 17, 2007, p. 229, 231 et 234, https://www.cairn.info/revue-histoire-de-la-justice-2007-1-page-227.htm (consulté le 17/07/21) (souligné par l’autrice). Cette dernière citation s’appuie sur Yvan Leclerc, Crimes écrits. La littérature en procès au XIXe siècle, Paris, Plon, 1991, p. 193.

[8] Gustave Flaubert, « Lettre à Louise Colet du 16 janvier 1852 », Université de Rouen, 16 janvier 1852, https://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/correspondance/trans.php?corpus=correspondance&id=9900 (consulté le 09/10/21). Cité par Fabienne Dupray, « Madame Bovary et les juges », op. cit., p. 227.

[9] Gustave Flaubert, « Lettre à Louis Bonenfant », Université de Rouen, 12 décembre 1856, https://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/correspondance/trans.php?corpus=correspondance&id=10174 (consulté le 09/10/21) ; Gustave Flaubert, « Lettre ouverte à Guy de Maupassant », Université de Rouen, 19 février 1880, https://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/correspondance/trans.php?corpus=correspondance&id=13528 (consulté le 09/10/21). Citées par Fabienne Dupray, « Madame Bovary et les juges », op. cit., p. 241.

[10] Fabienne Dupray, « Madame Bovary et les juges », op. cit., p. 240.

[11] Daphne_IDP, « BAC Nord : une faute morale ? », Imaginer des possibles, 22 septembre 2021, https://blogs.mediapart.fr/daphneidp/blog/210921/bac-nord-une-faute-morale (consulté le 22/09/21).

[12] Au-delà de la critique de Bac Nord déjà citée, on trouvera de nombreux exemples récents dans l’ouvrage de Carole Talon-Hugon, L’art sous contrôle, Paris, PUF, 2019.

[13] Ibid., p. 39‑40. Il nous faudra consacrer un prochain billet de blog à la façon dont l’autrice envisage la question, et la réponse qu’elle envisage.

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