«L’empreinte de la marche»… dans leurs vies!

« Quand on pense à simplement mettre un pied avant l’autre, respirer, regarder la carte ou le paysage et en parler à un ami, on échappe à la prison du passé, on rumine moins », c'est ce qui a suggéré à Boris Cyrulnik « L’empreinte de la marche », un livre qui rassemble des récits de jeunes « en galère ».

SEUILEt il poursuit dans la préface, « Quand on marche en se taisant, c’est un équivalent de méditation. Quand on marche en parlant, on tisse un lien sécurisant. Étonnez-vous qu’ensuite on se sente mieux ! »

Les témoignages de ce livre confirment cet apprentissage « de la marche », fait par des jeunes-mineurs en difficulté sociale, familiale ou avec la justice, qui choisissent à un moment donné, de s’engager dans une longue randonnée.

En principe trois mois de marche, environ 1800 km, seul avec un adulte-accompagnateur, une sorte de guide, de référent. Pour cela ils ou elles n’auront pas de téléphone, ni de musique et se sont engagés à ne pas fumer de shit. Des jeunes dont la justice des mineurs a été saisie dans un cadre civil ou pénal. Pour tout critère de sélection une lettre manuscrite de motivation qui servira comme point de repère de leur intention au départ.

C’est de cela dont il s’agit dans le livre « L’empreinte de la marche » (éditions Selena). Des extraits de récits, de témoignages de jeunes qui se sont « aventurés » à suivre un autre chemin.  Ou plutôt un « bout de chemin » car, après ce temps de « rupture » avec la famille, la cité, le foyer, la prison… la vie d’avant les attend.

Après une parenthèse de quelques jours, semaines ou des trois mois selon le résultat du défi, si un changement s’opère, le seul qui compte, est celui que le jeune sera en capacité de s’approprier. Demain ? peut-être même après-demain, plus tard. Pas de rompre avec ce qu’il est mais avec ce qui fait qu’il était ou qu’il est dans un moment ou une vie de « galère ».

C’est à la fois ce qui fait l’originalité du projet, son éventuelle réussite mais aussi ses limites. Tout repose sur la décision pour soi de marcher, de rencontrer, de regarder, de prendre ce qu’on pense qui fait du bien !

« La magie de la marche »

Les jeunes, ainsi que l’adulte-accompagnateur, sont invités et tenus d’envoyer des notes pour le blog de l’Association ce qui permet à leurs familles, amis, éducateurs de suivre leur périple. « L’empreinte de la marche » en rend compte avec des préfaces de Boris Cyrulnik, Antoine de Baecque, où chacun à sa manière observe l’intérêt et la pertinence de cette démarche et de ces récits.

Pour le directeur de l’association et des marches éducatives, Paul Dall’acqua, « la marche laissera une trace plus ou moins profonde, qui fera écho dans les semaines et les mois suivant le retour ». Ce serait, en quelque sorte, l’empreinte qui agit sur nos corps et nos têtes… et que fera histoire dans leurs vies voire une réussite qui ouvrira à d’autres.

Dans sa conclusion Paul Dall’acqua estime que « cette marche a quelque chose de magique. C’est une alchimie singulière qui émane des rencontres avec des dizaines de randonneurs, curieux et bienveillants, des repas partagés et joyeux, de la nature apaisante, des discussions sans fin ponctués par des temps de silence, d’une petite dose de philosophie. Le jeune va découvrir cette “drôle de communauté” faite de marcheurs, de randonneurs, de pèlerins, qui lui insuffle un état d’esprit nouveau. Il éprouve le plaisir à être là sur le chemin, malgré le sac à dos, le soleil, la pluie ou la fatigue ».

Ces jeunes prolongent ainsi l’idée de Bernard Ollivier qui a bien inscrit son « empreinte » avec la création de Seuil en ouvrant le sens de la marche éducative à une initiative sociale, pédagogique, émancipatrice voire curative.

La vente de «L’empreinte de la marche» est au bénéfice de l’Association Seuil contribuant ainsi à compléter les coûts des marches : SEUIL Projet éducatif**Nos marches

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Qu'est-ce qui les fait marcher?

Extraits de « L’empreinte de la marche »

Mohamed

* *  « Mon éducatrice, lors d'une balade sur Paris, m'a parlé de plusieurs séjours de rupture dont le projet de Seuil. Mon choix était fait après deux rendez-vous. Dans ma lettre de motivation, j'ai pu faire part de mes motivations, mes objectifs. La grande fête de départ arriva. Je ressentais le doute de mon entourage... Ma mère n'était même pas sûre que je me présente à la fête de départ et mon médecin de famille, lors de la visite médicale d'avant la marche, avait dit à ma mère que je ne tiendrai même pas un mois et que tout ce que j'avais tenté dans le passé s'était soldé par des échecs. J'avais des choses à prouver à moi-même ». [2017 – Seville-Cap Fisterra-Bayonne] p.20

Wissal

*  *  « Wesh alors...  Je me présente, W., mon surnom c'est Tahiti BOB parce que j'ai des cheveux afro, j'ai l'accent du Sud, je parle tout le temps pour rien, mais aussi pour dire des choses intelligentes. J'ai 16 ans, je suis née en Corse mais à l'âge de 13 ans, j'ai grandi à Nîmes dans le département du Languedoc Roussillon suite à mes problèmes de comportements agressifs. Depuis, je tourne en rond dans plusieurs villes en essayant de trouver ma place. À 16 ans, j'ai été placée sous la protection judiciaire des mineurs, puis incarcérée. C'est comme ça que j'ai rencontré Seuil ». [2016 - Irun – Séville] p.20

Loane

*  *   « Je me présente, je m'appelle L., j'ai 17 ans, je viens de l'Ouest. Mon projet c'est de venir à Seuil pour sortir de ma galère pour m'en sortir. Pour moi, Seuil, c'est un grand défi à relever, c'est pas rien, c'est quand même 1 500km et je me dis que je suis capable de le faire. Aller au bout des choses. Je vais apprendre à gérer un budget pour la nourriture et l'hébergement, à parler espagnol. Je pense que je vais vivre une expérience incroyable ».    [2017 – Séville-Bilbao] p. 21

Océane

*  *    « Je ne peux expliquer en quoi ce chemin est magique mais dans tous les cas j'ai pu devenir une autre en écrivant ce beau 1er chapitre de ma vie avec Seuil”...  Je propose ma définition du marcheur : celui qui met en avant ses pieds, sa tête, ses espoirs en rêvant à son futur et en apprécient sans cesse ce qui se dévoile à sa vue ».

Avec Marie [l'accompagnatrice] nous avons écrit la chanson du camino:

« J'ai un petit problème avec l'orientation, dis-mois qu'est-ce que je fais là?

J'ai un petit problème avec la direction, dis-mois dans quel sens on va?

On m'a mise à l'école, à l'école je me suis pas trouvée.

On m'a mis des heures de colle, les heures de colle ça m'a déprimée.

Alors j'ai quitté l'école, mais sans école je ne savais plus où aller.

Alors je me suis mis à l'alcool, mais l'alcool ça m'a retournée.

J'ai même essayé la drogue, mais la drogue ça m'a égarée.

Alors on m'a dit va chez les espagnols et l'Espagne ça m'a re-boostée. Suffit de suivre les flèches jaunes et les flèches jaunes je les ai trouvées... » [2013 – Irun – Mérida]”. p. 124

Rebirth and Yellow Arrows – Matt Mullenweg

* * Un autre ouvrage sur ces marches-éducatives:  Marche et invente ta vieBernard Ollivier est un marcheur «au long cours», lui qui a marché et écrit, entre autres sur la Route de la Soie, (quatre volumes et un grand succès de librairie), cette fois commente la marche des autres. Pas n'importe lesquels, ceux qui dans le cadre de l'Association qu'il a crée, entament une marche…

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