le Mai 68 d'un métèque!

J'ai répondu à cette invitation, Mai68parceuxquilontfait, avec les interrogations que j'aborde plus loin. Participer à un travail collectif et y contribuer avec le récit de ce que la mémoire a retenu, m'a amené à écrire ce que j'ai vécu, ce que j'ai appris et quel chemin après... Je n'ai pas été «sélectionné pour le grand livre», je publie dans mon blog le texte envoyé, tel qu'il est sorti...!

Écrire sur «mon mai 68» est à la fois tentant et en même temps je m'interroge sur sa pertinence. Quelle prétention..., avec quel intérêt, de quel droit et à qui ça peut intéresser. Au fond c'est pour moi, comme un rappel d'une séquence lointaine, avec l'intention de le partager avec des éventuels lecteurs et peut-être de mieux faire comprendre, d'où je viens pour clarifier où je suis!

I

 Avant Mai 68 "o salto"!

J'avais presque 22 ans en mai 68. Quelques indices d'une effervescence politique que je découvrais et faisait partie de mes «universités», que je n'avais pas fréquenté jusqu'alors.

J'étais en France depuis plus d'un an et demi (arrivé en juillet 1966) et la France représentait pour moi l'exil, le refuge contre le régime de Salazar, l'expérience de la démocratie, la culture, l'engagement politique au grand jour.

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En quelques mots, je suis entré en France clandestinement, venant du Portugal. Né à Porto, ayant commencé à travailler à l'âge de 13 ans, arrêté par la police politique en octobre 65, libéré en février 66, je devais rejoindre un fort disciplinaire (Penamacor) pour y accomplir mes classes du service militaire, avant de partir en Afrique (Guinée-Bissau). Je suis parti en France «a salto», quittant Porto la nuit de la Saint-Jean, arrivant à Paris le 4 juillet (enregistré à la Préfecture le 5). Les Portugais devaient se présenter dans une annexe de la Préfecture de Police de Paris, à Crimée, dans des anciennes écuries désaffectées. Le film O Salto  (le saut)de Christian de Chalonge, montre bien cette ambiance.

L'organisation politique où je militais au Portugal clandestinement (le Parti Communiste Portugais) n'était pas d'accord avec ce type de décision, estimant que les militants ne devaient déserter que dès lors qu'ils seraient déjà en uniforme et après avoir milité à l'intérieur de l'armée, pas avant. Je pense que je n'étais plus disponible pour cela, ayant quitté la prison avec des doutes sur la ligne politique et sur mon activité. J'ai passé les trois mois seul en cellule, je n'ai eu droit à un livre qu'au bout d'un mois et demi. Ma réflexion a donc été un peu solitaire... C'est tout de même un passeur, sympathisant communiste, qui a organisé ma fuite vers la France.

Cette question est restée pour moi très présente. Encore aujourd'hui elle fait partie de mes questionnements: quand on quitte un pays pour des questions politiques (elles le sont toutes... économique, climatique, armée) en l'occurrence on «déserte du service militaire» mais c'est aussi une désertion de la lutte politique. Ça reste en suspens pour moi la recherche de cohérence...!

La Cimade, déjà...

Après les péripéties de la traversé des deux frontières et de l'arrivée à pied à Hendaye, l'accueil à Paris a été aussi un peu rocambolesque, ayant trouvé, finalement deux camarades qui m'ont hébergé le premier soir et avec qui j'ai vécu par la suite. Nous étions logés au Quartier Latin, (rue Cujas, côté St Michel), et j'y suis resté jusqu'en mai/juin 68 (rue Casimir de Lavigne petite rue, côté théâtre de l’Odéon). Une fois obtenu un récépissé de séjour pour trois mois, avec l'aide de la Cimade qui soutenait alors les réfugiés et déserteurs Portugais et de l'Afrique dite Portugaise, je suis embauché chez Renault à la mi-juillet 66 où je suis resté jusqu'à novembre 67. Il fallait alors posséder une carte de travail qui permettait ensuite de renouveler celle du séjour. La Régie Renault, grâce à la Cimade, régularisait ainsi les Portugais (pas seulement les réfugiés) établissant un contrat de travail ouvrant droit à la fameuse carte.

Pour moi Renault était un lieu propice pour le combat politique, ou ce que je supposais comme tel. D'abord dans l’Île Seguin, à Boulogne-Billancourt et ensuite à « l'usine O », partie de la Régie Renault située près de la porte de Saint-Cloud, qui comportait, en plus des ateliers, des laboratoires et des stocks de produits chimiques très inflammables.

Syndiqué dès le premier instant à la CGT, le mois d'août, consacré alors à l'entretien de l'usine où j'ai été affecté à l'entretien sur l’Île Seguin. C'est ainsi qui a commencé mon apprentissage pour découvrir le milieu français notamment la langue (deux ans de français scolaire étant bien insuffisants) et dès le mois d'août je me suis inscris dans les cours du soir à l'Alliance Française. Habitant au Quartier Latin je traversais ou je contournais le jardin du Luxembourg, pour l'avenue Raspail. C'était aussi le self-service ouvert sept jours sur sept devenu ma cantine car à l'hôtel nous n'avions aucune possibilité de cuisiner.

Résultat de recherche d'images pour "immigrés portugais chez renault en 1968"    photo de Gerald Bloncourt qui a beaucoup photographié l'immigration portugaise dans les années 60.

Du Quartier Latin à Boulogne-Billancourt

Mon engagement politique était surtout tourné vers le Portugal, la population immigrée portugaise étant déjà à ce moment-là nombreuse, et c'est parmi eux que mon engagement prend forme. En principe nous étions tous militants plus ou moins proches du PCP, mais nous gardions les mêmes réflexes de clandestinité comme au Portugal. La PIDE (police politique) était bien représentée en France. En arrivant j'étais surpris que les camarades aient des longues discussions politiques au téléphone et les réunions étaient parfois ainsi organisées. Par ailleurs il était bien claire pour nous qu'il fallait aussi faire attention à la police française. Nos camarades espagnols, plus anciens que nous, nous avertissaient des « astuces » des Renseignements Généraux. C'était le cas quand on faisait une distribution de tracts sur les marchés.

C'est surtout à l'Usine O (porte St Cloud) que j'ai fait mes premières armes de syndicaliste, ayant participé à quelques débrayages qui ont amené les délégués français à me proposer un stage de formation syndicale six mois après mon arrivée à l'usine. Grande première pour moi, pendant le temps de travail, trois jours d'étude, de réflexion et le souvenir de l'intervention de Krasucki sur la presse, il était alors directeur de la VO (Vie Ouvrière, hebdo de la CGT).

Mais j'étais également «travaillé» par le conflit sino-soviétique et le début de la Révolution Culturelle en Chine qui ont déterminé un peu mes engagements futurs. Syndical, oui, associatif auprès de l'immigration portugaise, oui, mais réticences sur l'adhésion politique (partisane).

Ayant quitté l'usine, au moment du renouvellement de mes documents, c'était surtout le fait d'avoir davantage de temps pour l'engagement politique et associatif auprès de l'immigration qui me motivait. J'avais trouvé quelques boulots (notamment de nettoyage et livraisons) où nous nous organisions en réseau avec des employeurs bien disposés, qui acceptaient de faire les contrats ouvrant droit à une carte de travail. Plus tard nous avions même songé à créer une association, sorte d'entreprise de nettoyage intérim destinée aux jeunes venues pour fuir la guerre et avoir ainsi la possibilité de trouver un contrat et établir la carte de travail.

Habitant au Quartier Latin je restais en lien avec mes camarades de Boulogne-Billancourt et notre QG était les rues Solférino et Point du Jour, voire la Place Nationale où nous nous réunissions régulièrement essentiellement autour des nouvelles du Portugal et de la distribution de la presse portugaise (notamment clandestine pour les sympathisants). Beaucoup d'immigrés -surtout des hommes isolés- habitaient à deux ou trois dans les chambres d'hôtel, qui était alors une des solutions d'un logement moins cher. Pour eux aussi, migrants économiques, hommes seuls, ces mouvements un peu incompréhensibles, étaient difficilement acceptés. Les jours de grève c'était le salaire en moins et aussi des jours «à rien faire» ne sachant pas comment s'occuper, à part le jeux de cartes ou le domino... Plus tard, une immigration familiale s'y est installée, portugaise et marocaine, dans ces hôtels, modifiant le cadre de vie et la fréquentation des écoles du quartier...

Jornal do Emigrante, janvier 1968

Je faisais aussi partie, depuis 67 de la Ligue Portugaise de l'Enseignement et de la Culture Populaire, abritée et soutenue par la Ligue Française de l'Enseignement et de la Culture Populaire (rue Récamier). C'est là que j'ai découvert la notion de «laïcité» à la française, ce qui était nouveau car je venais d'un pays où la religion était un des supports du régime, malgré la séparation de l’Église et de l’État. En classe, à l'école primaire nous avions des cours hebdomadaires de religion et morale, pour les emplois publics mon grand-père n'a pas pu y accéder faute de certificat délivré par le curé et les évêques bénissaient les navires qui partaient avec les soldats pour la guerre coloniale.

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Dans cette Association nous avions crée un journal pour les immigrés portugais, Jornal do Emigrante, que nous vendions dans les marchés fréquentés par la communauté portugaise et les bidonvilles, comme Champigny, Nanterre, Franc-Moisins à Saint-Denis ou Massy. Le premier numéro du journal est paru en janvier 1968. Parmi les immigrés Portugais il y avait un nombre important d’illettrés, mais le lancement d'un journal était aussi pour nous l'affirmation d'une adhésion et de reconnaissance auprès des nouvelles relations que nous cherchions à créer. Je me souviens d'un vieux immigré, paysan d'Alentejo, qui cherchait à déchiffrer les titres du journal...

Notre engagement était alors centré, presque, exclusivement vers les migrants et nous donnions peu d'informations sur la politique en France. C'était aussi notre précaution de sécurité, rappelée par la police lors de la création de l'Association, «ne pas s'immiscer dans les affaires françaises». Nous étions jeunes militants, quelques uns en rupture avec le PCP, d'autres n'ayant jamais milité dans un parti politique. D'où notre action un peu éloignée de celle des organisations françaises. C'est progressivement que certains se sont tournés vers les mouvements marxistes-léninistes, voir anarchistes. Je n'ai connu alors dans mon entourage qu'un militant portugais de l'immigration affilié à un groupe trotskiste.

Un trait anecdotique sur le périmètre lusitanien du Quartier Latin en 68. Il y avait une vie intense de bistrot, prolongeant ainsi les habitudes de «tertulia» comme lieu de vie et de rencontre. Nous fréquentions les cafés «d’exilés» le Mahieu, le Quartier Latin, le Rostand autour du 'rond point' boulevard St Michel-Soufflot-Gay Lussac. Mon QG (ça ressemblait à un café de Porto), est devenu un McDo et le Rostand, c'est le seul qui est toujours là, en face du Jardin du Luxembourg, à côté de l'ancienne librairie de José Corti. Chaque groupe ou «chapelle» avait son troquet et nous étions deux ou trois à fréquenter au moins deux des cafés...!

*

Quand on arrive dans un pays à l'âge de vingt ans, sans bagages, on est confronté à se constituer progressivement son bien "matériel" qui va permettre de s'installer et vivre avec les autres. C'est comme si on avait rien d'autre que soi et en soi, son histoire, ses connaissances, ses savoirs, sa famille. J'ai le souvenir précis que les premiers jours je portais tout dans mon sac étriqué (ma première brosse à dents, mes premières chaussettes, mon livre, mon cahier, mes papiers...).

C'est dedans que j'avais mon chez-moi et toujours dans l'interrogation de savoir si je retrouverais le chemin pour rentrer et si la police ne m'attendait pas au coin de la rue. Rapidement ceci s'est dissipé mais je garde toujours des réflexes -anodins et exagérés parfois- sur les lieux que j'aborde pour la première fois ou la façon dont je m'assois près de la porte, d'une salle ou d'un moyen de transport... Et en Mai 68, à l'hôtel, moi et ma compagne avions chacun un sac avec des livres, cahiers et les vêtements qui progressivement nous nous étions constitué comme garde-robe. Pas d'autres biens sauf un petit tourne-disque et quelques vinyles dont les chœurs de l'armée russe, forcément..., mais aussi Paul Robenson, Léo Ferré, Jean Ferrat... Dominique Grange viendra plus tard avec 'l'état policier'!

* *  La seconde partie, «Mon Mai 68 (2)» je la publierai demain...

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