Mon Mai 68 (2)

Dans un premier billet «le Mai68 d'un métèque» j'ai décrit mon installation en France (juillet 1966) et mes premiers liens avec l'engagement politique. Entre le Quartier Latin et Boulogne-Billancourt, l'action associative auprès de l'immigration portugaise, le début de l'action syndicale chez Renault, les Comité Vietnam, le mensuel Jornal do Emigrante... Mon Mai 68 conclue quelques souvenirs!

Suite du billet le Mai 68 d'un métèque! du 20 avril 2018.

Mai 68 me prend dans cette période où je suis à peine dans la compréhension de comment s'organise l'engagement politique en France, pris par mon désir tout tourné vers la chute du fascisme au Portugal, la guerre coloniale et la lutte anti-Salazar, tout en étant concerné par les événements sociaux et politiques en France.

Je participais et c'est peut-être mon premier «vrai» engagement politique à ce moment-là avec des «français» en dehors de Boulogne-Billancourt, au mouvement contre la guerre au Vietnam. Une grande manifestation en 67, organisée par le Mouvement pour la Paix (orienté PCF) dans laquelle nous (militants portugais) avions essayé d'évoquer une autre guerre celle en Angola et au Mozambique, mais sans succès le responsable du PCF ne voulant pas mêler, disait-il «une guerre coloniale et la lutte contre l'impérialisme américain». Cette remarque m'avait beaucoup surpris sur une forme d'internationalisme élastique...

Et c'est lors des trois jours pour le Vietnam avec les «comités Vietnam» en février 68 que j'ai mieux assumé ma mise en retrait du PC (portugais). Le grand meeting qui a eu lieu à la Mutualité était pour moi une découverte des grandes réunions politiques. Pas soutenu par le PCF, c'est là que j'ai perçu le sens des mots d'ordre contradictoires. Pour le PCF «paix et indépendance au Vietnam» pour l'autre gauche (mais aussi les jeunes vietnamiens dont j'ai alors fait connaissance), c'était «indépendance et paix au Vietnam». S'inspirant de l'idée qu'il ne pouvait pas avoir de paix sans obtenir d'abord l'indépendance. Ce n'était pas du tout dans les critères des camarades «pro-soviétiques», comme on disait alors.

Je me rappelle aussi que nous étions en tant qu'immigrés davantage entendus dans nos spécificités lors de ce meeting à la Mutualité que dans les manifestations précédentes contrôlées par le PCF.

Une autre grande manifestation qui m'avait beaucoup impressionné dont je garde un souvenir un peu vague sauf que pour la première fois je rentrais au Cirque d'hiver. C'était en avril 68 une manifestation organisée par le MRAP (mouvement contre le racisme, l'antisémitisme et pour la paix) pour rendre hommage à Martin Luther King suite à son assassinat au début du mois. Il faut dire que sur le plan international c'est au même moment qu'un militant étudiant allemand est victime, quelques jours plus tard, d'une tentative d'assassinat. L'évolution du Parti Communiste Tchécoslovaque nous intéressait également, une décision du comité central avait choisi une nouvelle voie vers le socialisme... ce qu'on a appelé le Printemps de Prague!

Je me trouvais donc au milieu de ces interrogations politiques, confronté à ce que je vivais au Quartier Latin, mais extérieur car je ne faisais pas partie du milieu étudiant qui était le noyau de la vie politique. À Boulogne-Billancourt, hors de l'usine, je m'engageais auprès des immigrés portugais à travers un soutien social (écrivain public, interprète) culturel (nous présentions des films certains dimanches après-midi ou spectacles musicaux avec des chansons de résistance, notamment avec Luis Cilia -qui avait fait la musique du film O Salto-, José Mario Branco ou Fanhais -un prête ayant fuit la Pide, tous chanteurs anti-fascistes exilés à Paris).

J'ai participé à quelques manifestations au Quartier Latin, toujours avec la crainte d'être pris par la police ce qui signifierait le risque d'expulsion vers le Portugal. Je garde précisément le souvenir de la manif du 3 mai 68. C'est le jour de mon anniversaire et je suis aller dîner, avec mon amie, dans un petit restau, un couscous pas cher rue de la Harpe, à côté de la librairie Joie de Lire de François Maspero. Il y avait déjà de l'agitation car la police avait expulsé les étudiants de la Sorbonne. En sortant nous avons du prendre des chemins de traverse car la police chargeait à St Michel et le fond de l'air était empreint de gaz lacrymogène, que je découvrais également. Le 10 mai, au lendemain des nuits des barricades de la rue Gay-Lussac, je suis allé voir l'état de la rue et j'étais stupéfait par la force qui avait été déployée contre le pouvoir gaulliste.

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D'autres souvenirs vagues se croisent parfois dans ma tête sur ces jours «d'enthousiasme». Je me souviens que les immigrés étaient très soutenus à Boulogne-Billancourt par un nouveau journal, Action. Sorti lors d'une manifestation, appelant à la grève générale, avait la particularité que la Une était conçue en forme d'affiche que nous essayons de coller, un peu loin de la place Nationale car les «camarades» veillaient contre les mots d'ordre qui venaient d'autres orientations que les siennes. Je trouvais que ce journal était le plus inventif avec le mouvement que je vivais, sans ligne politique très définie et animé surtout par des anciens militants de l'Union des Étudiants Communistes, ayant quitté le PCF. Jean-Pierre Vigier, résistant, ancien membre du PCF, était le directeur général du journal. Je me souviens de sa cordialité et son soutien envers les jeunes militants réfugiés, déserteurs et insoumis portugais que nous étions. Un autre journal satirique et illustré, l'Enragé, était alors paru et vendu presque en cachette du côté de Boulogne-Billancourt, car certains camarades n'apprécient pas beaucoup leur humour!

Je garde également en mémoire la grande manifestation du 13 mai. J'avais déjà assisté à des manifestations imposantes, mon 1er mai en 1967, déjà un mois de mai 'chaud' cette année là, contre le gouvernement Pompidou («ohé ohé ! ohé ohé Pompidou Pompidou navigue sur nos sous ohé ohé Pompidou Pompidou navigue sur nos sous»). Mais le 13 mai 68 c'était immense, aux cris de «10 ans, ça suffit!» contre le pouvoir gauliste et la 5ème République. Je suis parti de Boulogne-Billancourt. Des camionnettes Renault, ouvertes, transportaient les manifestants avec des drapeaux rouges, traversant le 16ème. J'ai pris place dans une avec des anciens camarades de Renault. J'avais déjà défilé depuis la Gare de l'Est, en général on s'arrêtait à la République ou Bastille. Cette fois-ci la manif descendait Sébastopol, traversait l'île de la Cité et le silence, en hommage aux victimes de la répression policière, en passant devant la Palis de Justice m'avait beaucoup impressionné. Traversée du Quartier Latin et prolongement jusqu'à Denfert-Rochereau. Ouvriers, étudiants, enseignants on y croyait... comme une « convergence des luttes » qu'on n'appelait pas comme ça à l'époque.

La date du 13 mai, vécue dans cette effervescence, était aussi pour moi un symbole. Au Portugal, le 13 mai célébrait officiellement la manifestation du 'miracle' de Fátima (la Vierge serait apparue aux trois petits bergers le 13 mai 1917)... quel pied de nez pour les anti-cléricaux que nous étions!

Grâce à un journaliste de l'Humanité, rencontré avant 68, place Nationale (entrée de l'usine Renault) à Boulogne-Billancourt, j'avais fait connaissance avec un médecin, Henri Carpentier, du dispensaire médical du journal du PCF. Il s'agissait d'un résistant, médecin actif auprès des Algériens victimes des violence policières lors de la manifestation d'octobre 1961 et aussi engagé contre la guerre du Vietnam. Cette rencontre, avec un homme de grande 'humanité', m'a permis d'accompagner comme interprète, beaucoup de migrants en consultation au dispensaire qui fonctionnait alors au premier étage de l’immeuble où se trouvait l'Humanité, boulevard Poissonnière, en face du Grand Rex. J'y suis allée, quelques jours après le 13 mai avec une amie qui avait été touchée au talon par l'éclatement d'une grenade lacrymogène. Elle avait mis quelques jours à s'en occuper et le docteur Carpentier, loin des manifs du Quartier Latin, et de la ligne politique du Parti, l'a traité avec beaucoup de soin.

Il me reste des souvenirs éparses de ce grand mouvement, de la longue grève qui a traversé le pays, de la grande solidarité qui s'est libéré un peu partout et surtout de ma découverte du combat presque insurrectionnel, c'est à dire, à visage découvert, sans la crainte de la police politique. Les échanges parfois difficiles avec mes compatriotes immigrés Portugais à Boulogne-Billancourt qui craignait que leur «rêve d'immigration» soit mis à mal avec cette agitation. On essayait d'expliquer le bien fondé de cet engagement mais, venus d'un pays totalitaire où nous étions soumis et à la dictature et à la misère sociale, le quart de tour que le mouvement politique et syndical impliquait était difficile à comprendre et surtout allait à l'encontre du pourquoi de leur projet de vie en immigrant. L'adhésion de classe avait peu de sens dans ces circonstances. Quelques années plus tard, toujours dans ce quartier et dans la rue Solférino, la communauté portugaise était bien plus active -et engagée- comme si l'évolution liée à l'installation en France, notamment avec l'immigration familiale, avait contribué à une autre prise de conscience.

Suite... une année 68 faste!

Intéressé par la presse (ayant collaboré dans des journaux au Portugal) et par l'imprimerie, je me suis fais embaucher fin juin 68, à Chaix-Defossés, imprimeur à Issy-les-Moulineaux des grands hebdomadaires de l'époque. La visite de la médecine du travail, préalable à l'embauche (j'y travaillais quand même depuis une semaine) a détecté une tuberculose... Hospitalisation à Laennec (rue de Sèvres, à côté du Bon Marché) et ensuite quelques mois de sanatorium). A la sortie ils ne me connaissaient pas et je n'avais aucun droit.

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Mais dans l'année 68 il y d'autres événements importants qui se succèdent. Deux ont pour moi une signification certaine. Le 3 août, le président du Conseil au Portugal, au pouvoir depuis quarante ans, Salazar, en vacances, fait une chute, provocant une lésion cérébrale grave et doit abandonner le pouvoir (il sera remplacé par son dauphin Marcello Caetano, quelques mois plus tard, officiellement en novembre 68). C'est aussi au mois d'août, le 21, que les chars soviétiques sont entrés à Prague. D'un côté la fin du Printemps de Prague et de l'autre le début d'un bouleversement du gouvernement de Lisbonne qui a conduit, six ans plus tard, à la Révolution des Œillets...! Le Parti Communiste Portugais, a salué dans la clandestinité, l'intervention du «parti frère» pour enrayer le déviationnisme tchèque. Ce qui a confirmé pour moi mon éloignement avec le Parti.

*

J'avais le sentiment à l'époque de vivre un moment exceptionnel, mais dans le feu de l'action ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai mesuré l'importance. Le fait d'avoir été «hors circuit» dès le mois de juillet ne m'a pas permis de vivre le quotidien. Pendant mon hospitalisation à Laennec, en été, je suivais avec les camarades nos «réunions» (plutôt tertúlias, comme on dit en portugais) dans les jardins de l'hôpital. Et c'est là que le coup de Prague nous est tombé! Avoir vécu ainsi cette période n'a pas changé mon engagement politique. Mais cela m'a sans doute radicalisé sur l’impossibilité de transformer les démocraties populaires (et le PCP) de l'intérieur et ça m'a ouvert davantage vers la politique française, sans pour autant avoir adhéré à aucune organisation politique française, malgré ma proximité ensuite avec le PSU et plus tard la Cause du Peuple.

Mon long séjour au Sanatorium, m'a permis de prendre de la distance mais aussi éloigné du puzzle complexe à l'époque entre les différents courants de gauche et d'extrême-gauche. Mon action se poursuivant ensuite vers le travail d'information et de mobilisation auprès des immigrés Portugais.

Mes apprentissages avec Mai 68 ont surtout confirmé pour moi que le choix de me réfugier en France correspondait bien à la représentation que je me faisais de ce pays et de l'engagement démocratique. Cinquante deux ans plus tard je reste dans cette conviction!

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* * Aujourd'hui, l'aînée de mes petits-enfants, Jaspal De Oliveira-Gill, est très active dans l'engagement étudiant, la Commune de Tolbiac. C'est intéressant que 50 ans après, à sa façon et à celle de son temps, elle prolonge sinon la convergence des luttes tout au moins la convergence des rêves!

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«La poésie est dans la rue», affiche signée Helena Vieira da Silva pour le 25 avril 1974

 

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