Enfance interdite... à l'Aide Sociale à l'Enfance!

Cette fois-ci c'est M6 qui consacre une émission à la protection de l'enfance et met en cause les méthodes et les pratiques de l'Aide Sociale à l'Enfance. Il y a juste un an, le 16 janvier 2019, sur France 3, dans Pièce à conviction, un documentaire signé Sylvain Louvet «Enfants placés, les sacrifiés de la République» abordait le même sujet et soulevait les mêmes questions.

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Dans l'émission zone interdite du 19 janvier 2020, ce sont des ''mineurs en danger'' à l'Aide Sociale à l'Enfance, qui présente le résultat d'un an de travail dirigé par le journaliste Jean-Charles Doria. Son équipe, a enquêté ou essayé de le faire auprès des foyers de l'enfance, dans plusieurs départements de France qui, la plupart du temps leur fermaient les portes.

C'est vrai que la député en marche Perrine Goulet, placée à l'ASE dans son enfance, a souvent du mal à se rendre dans un foyer départementale de l'enfance. Si un élu souhaite visiter une prison on ne peut pas l'en empêcher, ce n'est pas le cas quand il s'agit d'un foyer de l'enfance. Dans le documentaire on la voit rencontrer, en secret, des assistantes maternelles dans un local d'un centre commercial.

C'est cette logique du silence que Jean-Charles Doria pointe et que deux journalistes de l'équipe de zone interdite ont du se faire embaucher comme éducatrices non-diplômées (ce qui n'a pas soulevé de problème) pour pouvoir observer, filmer (en caméra cachée). Elles rendent compte de la façon dont un foyer de Dijon et le Conseil Départemental s'en chargent de l'accompagnement et de la protection des enfants placés qui est plutôt sur le registre de la maltraitance que celui de l'éducation ou du soin.

La prestation du président du conseil départemental de la Côte-d'Or, François Sauvadet (UDI), ancien ministre de la Fonction publique, est à ce titre stupéfiante, s'estimant au courant de tout, niant les informations apportées par les journalistes sur les fugues de mineures de 13 ans qui se livrent à la prostitution.

Le documentaire a noté les mêmes faits dans le Vaucluse et montré des images des mineures qui sortent du foyer attendues au portail par des potentiels clients. Le Président Départemental, Maurice Chabert, a refusé de recevoir le journaliste mais a publié un communiqué tout indigné sur le fait que l'émission expose une situation maintes fois dénoncée auprès du Conseil Départemental.

De même à Valloires, dans la Somme, un mineur a abusé et violé d'autres enfants, pendant six ans, faits signalés et connus depuis 2013 qui n'ont été pris en compte que récemment. Un père, dont deux de ses enfants ont été victimes, a parlé à la presse de ces violences et s'est vu réduire le droit de visite par le Juge des Enfants.

Dans un foyer de la Seine-St Denis des préadolescents qui font de l’absentéisme scolaire et vivent dans des chambres "dépotoirs"...

Sans oublier que dans le département de Savoie, le foyer du Sapin de Jarsy, la directrice et le président de l'établissement ont été condamnés en justice pour violences commises sur les enfants placés (insultes, humiliations, maltraitances physiques et prises de médicaments forcés) outre des malversations financières.

L'équipe de zone interdite a quand même trouvé un foyer de l'enfance ''professionnel'' (le foyer d'Oberlin dans la Bas-Rhin) où on voit une équipe et une directrice tenir compte des réalités des enfants et surtout du pourquoi ils y sont : enfants carencés, souvent violemment maltraités, exclus, abandonnés. C'est à dire qu'il ne s'agit pas seulement de les abriter, mais aussi les accompagner, les soigner. La directrice est obligée de jongler un peu avec le nombre d'enfants accueillis mais c'est cela qui lui permet de prendre en charge des professionnels qui apportent leurs compétences aux équipes pour qu'elles soient également soutenues et formées en continu.

''Tout ça pour ça'', commentent quelques professionnels ou politiques du genre ''mais on le sait...'' C'est sans doute l'intérêt premier de ce documentaire. Oui on le sait, il y a un an un autre documentaire le dénonçait et finalement encore aujourd'hui on trouve majoritairement des foyers de l'enfance sous le sceau de l'omerta, sans personnel diplômé, sans équipe d'encadrement clinique, sans volonté politique des autorités de tutelle.

L'apport de la pédopsychiatrie n'est jamais évoqué alors qu'à l'évidence des situations d'enfants présentés exigeraient un autre regard que l'éducatif, qui par ailleurs fait aussi défaut.

Il y a des professionnels qui ne sont pas à la hauteur, le documentaire le montre sans ambiguïté.  Outre qu'ils ne sont ni préparés ni formés à ces problématiques, même quand on l'est, il est indispensable un travail d'équipe solide pour y faire face et surtout ne pas tomber dans le registre de la maltraitance ou du burn-out. La question c'est bien le système qui crée ce style de ''professionnels'' dont les enfants placés ont à subir.

Il y a un an, la ministre de la santé, Agnès Buzyn, s'était désistée à la dernière minute pour le débat sur France 3. Depuis un secrétaire d’État a été nommé , André Taquet, chargé de la Protection de l'Enfance. Sur M6 il n'y avait pas de débat et le secrétaire d’État, nommé il y a bientôt un an (le 29 janvier 2019) ne semble pas avoir été plus avant que précédemment. Il a tout de même déclaré le 18 janvier au journal 20 Minutes, «Je me lève tous les matins pour que ce genre de situation change. […] Je suis d’un naturel impatient moi aussi, je ne me satisfais pas que ça n’aille pas plus vite. Mais on avance, des mesures sont déjà mises en œuvre.» Avant de concéder : «Ça n’enlève rien au fait que les cas de violence montrés dans ce documentaire sont intolérables, inadmissibles.»

Pour que cela avance il faudra la mobilisation des professionnels de santé et éducatifs car ici, comme ailleurs, ce quinquennat est aux antipodes de toute politique de protection des plus défavorisés. L'enfance et la jeunesse l'exigerait encore plus car ils sont le devenir de ce pays. A la suite de cette émission le discours premier a été "renforcer les contrôles" alors que la situation exigerait d'équiper les services par des professionnels et modifier le type de structure et d'encadrement.

*  A lire l'article d'Yves Faucoup qui décode autrement cette émission et approfondi la démarche de l'équipe de zone interdite:

Défaillances de l’ASE et des documentaires

* *  Documentaire réalisé par Élodie Palyswit et Benjamin Colmon. https://www.6play.fr/zone-interdite-p

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