Mineurs délinquants... «au pas militaire?»

Le président peut compter sur son ministre vedette à la Justice. «Notre jeunesse doit être la priorité de cette relance» a dit Emmanuel Macron le 14 Juillet et Dupond Moretti a entendu l'injonction et déclaré ce mardi, devant les sénateurs, envisager l'utilisation de l'armée pour encadrer des jeunes, «Je préfère qu’un gamin ait un militaire pour idole qu’un islamiste radical ou un caïd».

Et Dupond Moretti a utilisé des mots forts sur les «jeunes fracassés par la vie», considérant que la société ne peut pas «les laisser sur le bord du chemin».

Ses paroles pourraient être entendues si l'éducation nationale, la police, pôle emploi les prenaient à leur tour: «Quand on regarde certains gamins avec respect, ils deviennent respectables. Quand on regarde certains gamins comme s’ils étaient français, ils deviennent français». Mais ce n'est pas le cas, avant ou après le Covid!

Le nouveau Garde des Sceaux, par une pirouette (clin d’œil à sa droite) expose sa solution, «J'envisage avec le ministre des Armées de reprendre une proposition qui a trotté dans la tête de monsieur Éric Ciotti», […] «ça n'est évidemment pas prêt, j'ai beaucoup, beaucoup, beaucoup de travail, mais je voudrais vous faire part de ça, parce que ça peut résumer un peu ma vision des choses». Disons qu'il s'agit d'une vision qui a déjà servi.

Ségolène Royal, Éric Ciotti, Dupond Moretti, même fantasme!

C'est en 2011, que le député UMP Éric Ciotti voulait pour les mineurs de 16-18 ans, auteurs d'actes délinquants de faible gravité, un encadrement de type militaire, «service citoyen» de 6 à 12 mois au sein d'un organisme d'insertion du ministère de la Défense (EPIDE). La loi a été adopté en décembre 2011, jamais mis en œuvre.

L'idée n'était pas neuve puisque Ségolène Royal, en août 2010, avait demandé au ministre de la Défense de l'époque Hervé Morin, l’autorisation pour une expérience d’encadrement de jeunes délinquants par des militaires dans la région Poitou-Charentes qu’elle présidait. C'était déjà une proposition de sa campagne présidentielle en 2007, pour apporter «le réapprentissage des droits et des devoirs» en plaçant les délinquants dans des régiments.

De très haut le ministre de Sarkozy lui a répondu doctement, «Ce n’est pas le boulot des militaires. Une armée, c’est fait pour assurer la sécurité du pays, son indépendance, la défense de ses intérêts, le maintien de la paix, la sécurité du monde».

Il y avait un précédent. C'est le gouvernement Chirac, en 1986, qui a mis en place par la Justice et la Défense (Chalandon et Giraud) des stages de rupture de quatre mois pour les jeunes délinquants. «L’idée de départ était que les armées ont l’habitude d’encadrer des personnes jeunes et pas toujours faciles», selon l’amiral Girard, dernier président du projet JET (Jeunes en équipe de travail). “Au programme : remise à niveau scolaire avec des instituteurs, travail sur des chantiers forestiers, un peu de mécanique et beaucoup de sport”.

En 2003 un autre ministre de la Défense, Alliot-Marie y a mis un terme. D'après l'amiral Maurice Girard, «Nous avons été victimes de deux très fortes oppositions : celle des éducateurs du ministère de la Justice, qui estimaient que ce n'était pas à des militaires de s'occuper de délinquants, et celle de l'armée de terre, qui pensait, elle aussi, que ce n'était pas son boulot».

Mineurs délinquants “en marche”

C'est donc une idée à rebondissements qui souligne d'une part la difficulté de prendre en charge une partie importante de la jeunesse, des “décrocheurs” du milieu scolaire mais aussi de la vie sociale et souvent familiale. D'autre part, on s'attaque aux conséquences alors qu'il serait nécessaire de voir en amont, dans le cadre scolaire et créer dans la ville des actions sociales, éducatives qui pourraient contribuer à former, à instruire, à donner des perspectives à bon nombre de jeunes mineurs dans un autre projet d'avenir.

Et ce n'est pas seulement une question des quartiers dits populaires ou de banlieue. Il y a une dizaine d'années dans plusieurs lycées parisiens il y a eu une décision du rectorat de supprimer des postes, notamment les “pions” qui étaient des présences importantes dans les communautés scolaires. Au Collège-Lycée Paul Valéry, dans le 12ème arrondissement, on notera par la suite des difficultés d'encadrement des élèves du fait, entre autres, de l'absence d'adultes dans l'établissement. Ce sont l'accumulation de ces “démantèlements” qui nourrissent la perte de repères et le regain d'incivilités voire de violences du quotidien.

Il y a presque deux ans, en novembre 2018, des Juges des Enfants de la Seine-St-Denis ont fait état de la grande difficulté dans le département de faire appliquer les mesures d'assistance éducative, auprès de familles et de mineurs en difficulté (exercées parfois un an et demi plus tard) du fait du manque de professionnels du social et l'éducatif... ici: des Juges «lanceurs d'alerte»!

Il y a là, monsieur le ministre de quoi se pencher sur le sort de ces jeunes «laissés sur le bord du chemin», sans forcément les mettre au pas”, et qui ne marche pas...

Qu'il faille réfléchir sur des nouvelles prises en charge, innover les perspectives et l'organisation de service civique, pas occupationnel ou pour remplir des trous et éviter des embauches, sans doute. Que le cadre éducatif ait besoin de se questionner à la lumière des nouvelles réalités sociales... et sanitaires cela paraît une évidence. Que des actions concertés avec les quartiers et les familles c'est une des pistes de travail.

Imaginer que les difficultés des mineurs et des quartiers c'est «l'idole islamiste radical ou un caïd» cela paraît à la fois réducteur et une forme d'exclure tout le monde. Par ailleurs,  «un militaire pour idole» ne s'avère pas non plus un progrès!

Les militaires, en tant qu'institution, ne semblent pas pouvoir remplir le rôle dont la déshérence et les difficultés de bon nombre de mineurs auraient besoin.

Le Télégramme - Justice. Les mineurs délinquants encadrés par des ...

Merci Nono pour le dessin paru dans le Télégramme du 30/07/2011

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