L'instinct de vivre… et de la rencontre

Les histoires de vie ce sont des moments d'auscultation de soi. Celui ou celle qui l'entame, se met à raconter le monde, d'après son regard, dans la subjectivité d'un vécu, d'un parcours, de l'ébranlement de ses vérités, de ses attentes, de ses ratés, de ses espoirs, de ce qu'on a fait de ses rencontres. L'instinct de vivre, d'Alain Rochefort, c'est une palette de ces touches très personnelles.

C'est dans la collection histoire de vie, chez l'Harmattan, dirigée par Gaston Pineau, qu'Alain Rochefort raconte, dans un dialogue, un parcours exceptionnel. Oui, toute histoire de vie est exceptionnelle, singulière, unique. Celle-ci comme les autres. Sa publication est l'accomplissement d'une amitié de cinquante ans, où Alain rencontre Gaston (directeur de la collection) au service militaire.

Les mouvements des vies de chacun, font qu'ils ne seront pas souvent ensemble mais ils ne seront pas toujours non plus très éloignés. Et ainsi, dans les premiers jours de septembre 2016, en circulant sur la 113 et en marchant dans la forêt de Québec du Nord, dans le Sanguenay, Lac St Jean jusqu'au Lac à Jim, presque 1000 km, ils vont dialoguer ou plutôt, Gaston va beaucoup écouter.

Ce livre est bien un travail à deux, Gaston étant le débroussailleur et Alain se racontant, ramassant ses souvenirs d'une vie bien bousculée et pourtant richement vécue. Il n'exprime que quelques bouts d'analyse, mais expose et s'expose beaucoup dans le long périple de sa vie.

Né en 1941 à la Pitié à Paris, où sa mère, jeune fille enceinte s'était réfugiée chez des religieuses. Mère célibataire, "gros péché", atteinte de tuberculose, elle va dans un sanatorium et le bébé chez une nourrice dans le Perche (Orne), où il restera jusqu'à l'âge de neuf ans. Et c'est à Bellême que l'histoire commence. C'est à Madame Baret, qui a élevé soixante-quatre enfants de l'Assistance Publique, sa Mémé, qu'Alain restera toujours très attaché. Celle qui l'a élevé et, pourrait-on dire, lui à permis de se forger ou structurer suffisamment sans peur de l'abandon, pour sa destinée «intercontinentale». Sa Mémé a été la "mère suffisamment bonne" qui l'a autorisé et permis de grandir!

Après avoir été repris par sa mère, à Paris, son école buissonnière, et le début d'un autre rapport social à travers le foyer des PTT de Cachan avec la mise au travail à 14 ans, fréquente à l'époque la "formation sur le tas". Apprenti boulanger à Rambouillet, plongeur, bûcheron en Norvège, passage en Allemagne, au Danemark. Retour en France et départ en Algérie entre 61-63, comme soldat. Vient ensuite la découverte du berceau familial en Bretagne à Gaël.

La deuxième partie du livre, décrit les allées et venues (nombreuses) en Afrique, du Dahomey (aujourd'hui Bénin), le Cameroun, la Côte d'Ivoire avant un changement de continent le Brésil. Et toujours dans ses déplacements au plus près de sa volonté d'indépendance et d'autonomie: à vélo entre la France et le Danemark, en mobylette entre la France et le Sénégal...

Au milieu de ces voyages, il se marie avec Gabrielle (ou Gabriela...), fille d'immigrés portugais, ouvrière à Clichy qu'il a connu à l'usine. Elle l'accompagnera souvent dans ses périples, avec leurs deux garçons. Finalement elle a été le lien pour lui avec le Portugal (malgré leur divorce) où il s'est installé, plus tard, et où il vit actuellement tout à fait au sud du Portugal à Algarve.

Tout le récit d' Alain Rochefort s'expose en résumé dans le titre de son livre l'instinct de vivre. Et, ajoute Gaston Pineau "cela l'a fait survivre". Parti de loin, après un départ caillouteux, séparé de sa mère, deux familles d'accueil avant de trouver sa Mémé qui l'a élevé jusqu'à l'âge de neuf ans. Repris par sa mère dans des conditions difficiles, scolarité sans bonheur, Alain a fait ses apprentissages dans le dur, le terrain, combat permanente avec les «éléments... de la vie»! Aventurier? peut-être, baroudeur? pourquoi pas. Mais surtout volontaire pour aller au défi de l'existence.

C'est en cela que sa trajectoire est exceptionnelle par sa détermination à tout affronter, à se confronter à tout...

Comme dit le poète (Antonio Machado) «no ay camino, el camino se hace caminando» [il n'y a pas de chemin, le chemin se fait en marchand], et Alain a fait et s'est fait en "caminando".

Composante de la transmission, ce qui laisse trace, par ses faits et gestes, ses coups d'amitiés et de colères, mais aussi son écrit qui va vivre en dehors et au-delà de lui. Et dès maintenant il nous apprend la force dont la volonté d'aller de l'avant est capable … et, nous dit-il, à 75 ans ça n'est pas fini...!

* Collection Histoire de Vie et Formation,* doc ici (+ d'infos) , aux éditions L'Harmattan  * octobre 2017

* * Voir Extraits dans les premiers commentaires.

*  *  *  Dans la même collection: Transhumances d'un Arabe de Nazareth  de Fadel Kanje.

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