«T'es pauvre et t'as des Nike?»

Des témoignages qui montrent que des dépenses « inconsidérées » des personnes en précarité obéissent parfois à une rationalité qui échappe au plus grand nombre. Peut-être y a-t-il aussi moyen que nous reconstruisions des « communs » qui remplaceront, ne serait-ce qu'en partie, les Nike et les iPhones - pour les pauvres et les non-pauvres.

C'est une idée reçue qu'on trouve en bonne place dans chaque réédition du livre En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté et dans les discussions privées et publiques. Outre les éléments de réponse que notre ouvrage propose, voici quelques réflexions complémentaires liées à la publication récente du livre du sociologue Denis Colombi Où va l'argent des pauvres ?

Le "bon sens" nous dit que quand on a peu d'argent, il faut le dépenser avec parcimonie - d'autant plus que pour les personnes vivant dans une grande précarité, la vie est plus chère et plus compliquée. Et, on le sait, le thème de l'argent et de la consommation touche à l'intime de chacun, d'où la vivacité des échanges sur l'utilisation par les personnes en précarité du peu de ressources dont elles disposent.
Les situations et témoignages qui suivent montrent cependant que des dépenses "inconsidérées" des personnes en précarité obéissent parfois à une rationalité qui échappe au plus grand nombre.

Scène du film "La ruée vers l'or" de Charlie Chaplin Scène du film "La ruée vers l'or" de Charlie Chaplin

Il y a d'abord le témoignage de Larraine, publié par le sociologue Matthew Desmond dans son livre Evicted sur les expulsions à Milwaukee aux États-Unis et que Denis Colombi traduit en 2017 sur son blog. Larraine a utilisé ses bons alimentaires pour se faire un festin de homard. "Les gens comme Larraine [...] essayent de survivre avec un peu d'éclat, d'adoucir la souffrance avec du plaisir. Ils fumeront un petit joint, ils boiront un petit verre, feront quelques paris ou s'achèteront une télévision. Ils peuvent acheter du homard avec leurs bons alimentaires. Si Larraine utilise mal son argent, ce n'est pas parce que l'assistance publique lui en donne trop, mais parce qu'elle lui en laisse si peu. Elle a payé le prix de son festin de homard. Elle a dû manger à la banque alimentaire pour le reste du mois. Certains jours, elle a simplement eu faim. Ça valait le coup. "Je suis contente avec ce que j'ai eu", disait-elle, "et je veux bien manger des nouilles pour le reste du mois à cause de ça"."

"L'argent des pauvres passe donc pour partie dans des dépenses "inutiles", qui ne leur permettront pas de sortir de la pauvreté... mais qui, on le voit, leur permettront de ne pas se sentir complètement nié comme individu quand la pauvreté est un déni de soi permanent", poursuit Denis Colombi sur son blog. "Ce sur quoi insiste Matthew Desmond, et bien d'autres chercheurs, c'est que ces dépenses ne sont pas la cause de la pauvreté : tout au contraire, elles en sont la conséquence. C'est parce que l'on a si peu que toute utilisation vertueuse de son argent, toute tentative d'accumulation, d'épargne, de sauvegarde est vouée à l'échec."

Denis Colombi signale sur ce billet de blog d'autres témoignages éclairants, comme celui  de Jen : "J'ai parfois des regards et des commentaires désobligeants, même de ma famille : "Wow, c'est un super téléphone ! Comment tu l'as eu ?" Les gens ne pensent pas qu'on a pu recevoir ça en cadeau ou qu'on a pu économiser longtemps pour s'offrir quelque chose de beau. Ça peut prendre plusieurs mois, mais ça me permet d'apprécier les choses d'autant plus", comme celui de Lizzy : "J'ai été pauvre ou précaire toute ma vie. J'ai toujours dit que les deux choses les plus importantes dans la vie était l'amour et avoir de bonnes chaussures. [...] Deux fois, j'ai vendu mes bons alimentaires quand j'étais dans un foyer pour sans-abri pour acheter de bonnes chaussures et pour aller à un concert de Cesaria Evora avant qu'elle ne meure. Les pauvres sont souvent les meilleurs pour gérer un budget. Les gens qui ont de l'argent n'ont rien à leur apprendre", ou encore comme celui de Robin : "Très souvent, les pauvres n'ont pas de voiture. La solution est de marcher. Je le sais car j'ai grandi dans la pauvreté sans voiture. Quand vos pieds sont votre moyen de transport, vous essayez de prendre soin d'eux. Vous devez parfois sacrifier d'autres choses pour acheter de bonnes chaussures" et celui-ci : "Mon mari et moi avons vécu dans la pauvreté. Quand je me retrouve sans espoir, je dépense quelques dollars dans un ticket de loterie. Il y a toujours quelqu'un pour me dire que je suis stupide ou dépensière."

Au bout du compte, analyse Pierre-Yves Gomez dans L'esprit malin du capitalisme (Éd. Desclée de Brouwer, 2020), c'est sans doute une victoire du capitalisme spéculatif d'avoir réussi à remplacer des valeurs collectives par un billet de loterie, une paire de Nike ou d'autres promesses d'avenir individuelles, d'avoir réussi à couper l'individu de communautés liées par un sens commun et par des solidarités, et à lui faire croire que c'est à coups de Rollex et d'iPhones qu'il se réalisera - tout en proclamant que cela se mérite.

"La communauté pourrait être un lieu de résistance à l'esprit spéculatif", écrit Pierre-Yves Gomez.
À nous de reconstruire des communs qui remplaceront, ne serait-ce qu'en partie, les Nike et les iPhones - pour les pauvres et les non-pauvres. Des communs qui nécessitent de recréer des liens et des communautés de projets solidaires, écologiques, intergénérationnelles, ouvertes à tous et qui fassent renaître des promesses d'avenir collectives.

jean-christophe.sarrot@atd-quartmonde.org

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