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Billet de blog 27 août 2017

Pauvreté : faut-il définitivement désespérer des politiques ?

La lutte contre la pauvreté : un sujet absent de la dernière campagne électorale et du programme de presque tous les partis, de droite comme de gauche. La faute aux électeurs ? Aux politiques ? Est-ce irrémédiable ? La lutte contre la pauvreté peut-elle se passer des politiques ?

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Pour l'anthropologue et sociologue Paul Jorion, la réponse est claire et elle ne laisse que peu de place à l'espoir : le pouvoir politique pense d'abord à sa propre survie, qui ne passe ni par la lutte contre la pauvreté... ni même par la sauvegarde de la planète. "Ce n'est pas que nous ne sachions pas ce qu'il convient de faire, explique t-il dans Le dernier qui s'en va éteint la lumière (Paris, Fayard, 2016, page 231) - en fait, nous le savons très précisément -, mais entre notre personne et la décision adéquate se dresse le Prince, qui n'a pas la moindre intention d'y prêter attention, parce que son attention tout entière est mobilisée par une tâche d'un autre ordre : se maintenir au pouvoir."
Jorion est connu pour avoir, avec quelques autres, prédit la crise financière des subprimes en 2007-2008. Son livre prévoit cette fois, qu'à moins d'un immense et rapide sursaut collectif,... notre espèce s'éteindra d'ici deux à trois générations, par emballement d'une machine économico-politico-financière dont les règles de fonctionnement "court-termistes" se sont figées dans les années 1980. "Il s'agit, dit-il, avec le "court-termisme" non pas d'un trait psychologique, mais d'un effet de structure, puisqu'il est inscrit [depuis les années 1980] dans les règles comptables définissant la manière dont les entreprises brossent le portrait de leur santé économique à l'intention du public." De plus, à travers le système des stock-options renforcé dans les années 1990, les dirigeants des grandes entreprises - qui frayent avec le pouvoir politique - ont chaque jour le nez rivé sur l'évolution du prix de leurs actions.
Afin d'appuyer sa thèse sur l'impuissance du politique à faire du bon job, Jorion cite l'étude des chercheurs Martin Gilens et Benjamin Page "Testing Theories of American Politics" qui, en 2014, a montré que les attentes et revendications des citoyens avaient un impact quasi nul sur les lois américaines, aux mains d'une élite minoritaire même sous l'ère Obama.
Pas terrible tout ça pour mener des projets à long terme qui sont les seuls à produire les grands changements dont nos sociétés ont besoin...

Cela n'empêche pas d'agir, expliquent Abhijit Banerjee et Esther Duflo dans Repenser la pauvreté (Paris, Le Seuil, 2012) : des actions d'envergure réussissent contre la pauvreté du fait d'acteurs de terrain, malgré un climat politique qui peut être hostile. Cela ne signifie pas à leurs yeux qu'il faille tolérer toutes sortes de régimes autoritaires, mais qu'il ne faut pas attendre un soutien politique pour commencer d'agir contre la pauvreté. Il faut la jouer habile et sans doute plutôt locale que nationale, convaincre quelques alliés par un travail sérieux conduit avec les personnes confrontées à la grande précarité (et proposer des mesures qui, si possible, ne s'attaquent pas aux dogmes du néo-libéralisme et à la richesse des plus riches).

Tout cela est tout de même bien pessimiste sur le rôle que les politiques peuvent jouer dans la lutte contre la pauvreté.
Citons cependant quelques faits pas assez connus qui apportent un peu plus d'optimisme.

La loi qui a créé des territoires garantissant à tout chômeur de longue durée un CDI rémunéré au moins au SMIC a été voté à l'unanimité à l'Assemblée nationale et aussi à l'unanimité au Sénat le 19 février 2016, après des débats parlementaires parfois vifs (voir par exemple ici les violentes interventions du député Dominique Tian, qui finira par voter le texte ; cette séance parlementaire - les échanges qui débutent à 17h40 ce 9 décembre 2015 - montre à quel point les élus nationaux sont capables de s'écouter les uns les autres quand les enjeux sont graves).
Suite aux élections municipales de 2014 à Mauléon dans les Deux-Sèvres, le nouveau maire a décidé de poursuivre cette expérimentation "Territoires zéro chômeur de longue durée" démarrée par un de ses opposants. Travaillant depuis tous deux de concert, ils dépassent les clivages politiques et offrent la chance à cette expérimentation de se déployer dans la durée - la durée, cette dimension si étrangère au monde politique.
Nombreux sont les exemples d'engagements politiques atypiques autour de cette expérimentation novatrice.

Le 27 avril 2015, pause dans la manifestation "Territoires zéro chômeur de longue durée" à Paris. © ATD Quart Monde

Moins récemment, rappelons qu'ATD Quart Monde et ses partenaires, sans grand appui médiatique, ni citoyen, ni politique, avec le seul sérieux de leur analyse et la seule force de la parole des personnes vivant dans une grande exclusion, ont arraché au pouvoir politique des avancées indéniables : le RMI en 1988, la loi de 1998 contre les exclusions, la CMU en 2000, le DALO en 2007...

La caractéristique de ces élus locaux ou nationaux qui ont voté ces textes ? Ils ont, à un moment ou un autre, rencontré et travaillé avec des personnes en grande précarité. Ils ont pu découvrir d'autres réalités de vie, dépasser leurs préjugés, mesurer avec humilité les limites de leurs savoirs et les confronter à d'autres, vivre d'autres méthodes de travail collectif que celles enseignées par Sciences Po et l'ENA et imaginer des idées neuves.

Alors, si nous voulons aider notre espèce à survivre au-delà de deux ou trois générations, l'élan doit être au moins double :
- que les citoyens électeurs tannent leurs élus afin qu'ils lancent des groupes de travail associant tous les citoyens en profondeur et dans la durée,
- qu'électeurs et élus acceptent que les grands changements prennent du temps. Que les premiers jugent les seconds sur des résultats intermédiaires, des bilans d'étapes réguliers, sans exiger les résultats finaux quelques mois seulement après le début des travaux.

Pour finir, la parole est à Bruno Tardieu qui, dans son livre Quand un peuple parle. ATD Quart Monde, un combat radical contre la misère (Paris, Ed. La Découverte, 2015), relate le combat politique d'ATD Quart Monde : "La délégation aux experts de la définition des problèmes de société et des options possibles est une cause majeure de la décrédibilisation du politique et du sentiment d'impuissance citoyenne, et provoque de grandes catastrophes. Les citoyens doivent toujours pouvoir contribuer à définir les problématiques : plus les points de vue seront divers, hétérogènes, incluant les citoyens les plus éloignés du centre, et plus les problématiques apparaîtront vraiment dans toutes leurs complexités, soulevant les vraies questions. Comme le souligne Edgar Morin, en réduisant les problèmes aux connaissances maîtrisées et en les découpant en spécialités étroites et disjointes, bref en évacuant leur complexité, on ne voit plus les vraies questions, celles qui comptent vraiment. Pour mobiliser l'intelligence de tous, il faut se départir de l'idée que seules quelques personnes comprennent la société : tous les citoyens ont une intelligence de la société, y compris les plus éloignés de ses centres de décisions" (page 237).

jean-christophe.sarrot@atd-quartmonde.org

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