Mon travail à l'heure du confinement, par Oscar Lambert

Oscar Lambert, professeur de sciences économiques et sociales dans un lycée d’une banlieue populaire de Paris, fait part des difficultés pour continuer son travail dans les conditions imposées par le confinement et l’enseignement à distance, et propose des analyses plus générales sur les activités invisibilisées, le partage du travail et le rôle essentiel du travail dans la construction de soi.

Oscar Lambert, professeur de sciences économiques et sociales dans un lycée d’une banlieue populaire de Paris, fait part des doutes qui l’ont assailli et des difficultés qu’il a rencontrées pour continuer son travail dans les conditions nouvelles imposées par le confinement et l’enseignement à distance Son témoignage débouche sur des analyses plus générales sur les activités invisibilisées, le partage du travail et le rôle essentiel du travail dans la construction de soi.

Pour moi, les questionnements relatifs au travail pendant le confinement ont en fait commencé à se poser un peu avant celui-ci : j’ai été malade, ainsi que mon fils de 4 ans, 2 semaines avant le début de celui-ci. Il s’agissait très probablement du Coronavirus, selon ma médecin généraliste, même si ce diagnostic n’a pu être confirmé, faute de possibilité de passer des tests sérologiques. Et heureusement, il n’a pas donné lieu à des symptômes graves.

Cela m’a conduit à devoir poser un arrêt maladie durant une semaine, et déjà, une fois le pic de la maladie passé pour moi et mon fils, à m’interroger sur la manière de ne pas prendre trop de retards sur les programmes, et à concevoir un devoir maison sur le point de cours qu’il me restait à traiter (je suis professeur de SES dans un lycée d’une ville de banlieue parisienne, qui recrute principalement dans les quartiers populaires et les quartiers pavillonnaires où vivent des « petits-moyens »). Je suis alors dans un état de stress important, puisque je guette les signes d’une possible dégradation de mon état et de celui de mon fils, et qu’il faut en prime que nous gérions, avec ma compagne, les réveils et colères diurnes et nocturnes de notre fils. Je culpabilise aussi à l’idée que j’ai peut-être contaminé certain-e-s de mes élèves, puisque, suivant les prescriptions du 15, je suis allé travailler avec une légère fièvre au début de la maladie, juste avant que mon état ne se dégrade. Sans masque de protection évidemment, puisqu’il n’était déjà plus possible de s’en procurer.

A vrai dire, l’annonce du confinement a été pour moi une forme de soulagement : convaincu à ce moment-là de la gravité à venir de l’épidémie, j’y vois la seule manière de protéger mes proches vulnérables. Et je l’entame en ayant déjà passé le pic de stress pour moi, ma compagne et mon fils (ma compagne n’ayant pas développé de symptômes).

Le début du confinement provoque néanmoins une forme de sidération : devant l’énormité de ce qui est en train de nous tomber dessus ; devant les réactions de nombreux-ses collègues, qui se lancent à corps perdu dans la mise en place de la « continuité pédagogique », pour être prêt-e-s à abreuver de contenus les élèves dès le lundi suivant le confinement, quitte à y passer leur week-end et leurs nuits.

Cet empressement me semble totalement décalé : probablement parce que j’ai été touché par la maladie, je me documente beaucoup sur l’épidémie. Je vois circuler les estimations du nombre de morts que pourrait provoquer la pandémie en France et j’angoisse face à l’ampleur possible du pic épidémique et de la saturation des hôpitaux. La question se formule alors pour moi en ces termes : pourquoi chercher à mettre la pression sur les élèves et continuer à faire cours comme si de rien n’était, alors qu’ils vont peut-être perdre des proches dans les prochaines semaines ? Que ceux-ci risquent de perdre leur travail suite à la période de sombre conjoncture économique qui va suivre ? Et je n’ai, au début, pas d’idée précise de la manière de continuer à transmettre à distance, puisque mes supports pédagogiques ne sont pas adaptés à cela. Il me semble d’autant moins justifié de se précipiter que j’anticipe plutôt un marathon à venir, plutôt qu’à une course contre la montre.

Heureusement, dans mon lycée, les premières consignes de la direction commencent à tomber : il nous est demandé de prendre le temps de nous concerter par équipe pédagogique et de proposer des solutions pour adapter les emplois du temps et pour répartir la charge de travail des élèves. Il est clair qu’on n’attend pas de nous d’être directement opérationnels pour transmettre des contenus aux élèves, mais que cette première semaine doit être consacrée à la mise en place d’un cadre collectif qui permette de faire face à cette situation exceptionnelle. En tant que professeur principal d’une classe de Terminale ES, ma priorité est d’être à même de donner des repères clairs aux élèves sur ce qui les attend les semaines à venir. Et aussi de savoir avec précision de quels outils disposent les élèves pour pouvoir travailler à distance : c’est pourquoi je commence par envoyer à mes élèves une petite enquête pour faire le point sur leur équipement en outils informatiques et smartphones. Après de nombreuses relances fastidieuses, les résultats tombent : si la majorité possède un PC à domicile, 3 élèves ne sont pas équipé-e-s. Et les autres doivent bien souvent le partager avec leurs frères et sœurs, voire avec leurs parents qui télétravaillent. De plus, pour avoir observé mes élèves en séance de cours en salle informatique, je sais que nombre d’entre eux disposent de compétences limitées sur cet outil. La simple gestion de mots de passe est pour certain-e-s une difficulté importante … Tous ces éléments m’incitent à ne pas les solliciter sur des dispositifs trop lourds sur le plan technique.

Une difficulté de cette première semaine est de faire face à la profusion d’informations qui arrivent de toute part : intranet du lycée, listes mails de mutualisation de collègues de SES, école de mon fils, articles divers et variés sur la pandémie, nouvelles de proches, messages issus des canaux militants… La quantité de messages reçus explose, par tous les canaux.

Il faut aussi trouver des modalités pour se partager le temps de travail à domicile avec ma compagne qui travaille également, et pour s’occuper de notre fils, qui a besoin d’attention, et d’activités. Toutes les routines explosent, et il faut du temps et de l’énergie pour réussir à hiérarchiser les priorités et à concilier et répartir les différents rôles entre nous: enseignant-e, parent, animateur/trice en centre de loisir, professeur-e des écoles, mais aussi cuisinier-e… Sans parler de réorganiser l’espace de travail dans un domicile qui n’est pas pensé pour ça. Nous optons pour une organisation en demi-journée : quand l’une travaille, l’autre s’occupe de notre fils, et vice-versa. Cela laisse entre 3 et 4h de travail effectif par jour.

Dès le départ, je fais le choix de ne travailler ni le week-end, ni les soirs, pour garder des traces de l’organisation habituelle, mais aussi par souci de me protéger et d’éviter la surcharge de travail, pour tenir dans la durée. J’ai aussi en mémoire les moments difficiles vécus pendant la réalisation d’une thèse avortée, qui m’ont conduit à la conclusion qu’il était impératif, pour mon équilibre et celui de mes proches, de maintenir des frontières claires entre travail et hors-travail.

Cela me force à revoir mes ambitions à la baisse vis-à-vis de ce que je pourrai proposer aux élèves. Je décide de me concentrer sur ma classe à examen : les TES. Les Première (que j’ai seulement en enseignement moral et civique 1h par semaine pendant un semestre) et les Seconde (que j’ai 1h30 par semaine) attendront- et de fait, je finirai par renoncer à leur envoyer du travail.

Je me mets aussi d’accord avec moi-même sur les principes qui guideront les contenus pédagogiques que j’enverrai aux élèves, et que je conçois progressivement lors de cette première semaine et des deux semaines suivantes : ne proposer pour l’instant que des révisions ou des approfondissements des chapitres déjà travaillés en classe (et je suis conforté dans cette option par les consignes reçues de la part de mon inspecteur) ; proposer des dispositifs qui soient accessibles à tou-te-s les élèves, quels que soient les conditions matérielles dont ils disposent à la maison- ce qui implique que ces contenus soient accessible sur smartphone ; proposer pour le moment des contenus qui se rapprochent, dans la forme, des exercices habituellement réalisés en classe, pour permettre aux élèves de se raccrocher à des repères familiers et de garder le bac en ligne de mire; et faire en sorte de garder les élèves mobilisé-e-s, sans leur mettre trop de pression pour autant.

En effet, le risque est double : un travail trop exigeant et trop autonome risquerait de creuser les inégalités d’apprentissage entre élèves inégalement dotés sur le plan scolaire, matériel… Mais en même temps, suspendre totalement les objectifs d’apprentissage revient à creuser aussi de facto les inégalités d’apprentissage, entre les élèves qui ne pâtiront pas trop de l’interruption de cours et celleux pour qui une rupture brutale d’apprentissage rendrait très difficile la réussite au bac et dans leurs études supérieures. Difficile de savoir comment naviguer entre ces deux écueils.

Au final, je choisis de concevoir des quizz[1] en ligne pour accompagner les élèves dans la compréhension des synthèses de cours sur les chapitres en cours ; des powerpoint commentés et transformés en vidéo pour proposer des corrections détaillées des exercices demandés aux élèves ; et aussi un Padlet[2] pour mettre à disposition des élèves des articles qui me semblent éclairants sur la pandémie en cours, en lien avec les programmes scolaires.

Toutes ces réflexions sont beaucoup nourries par les retours d’expérience et les mutualisations des collègues par différents canaux (ainsi que de l’inspection, qui joue pleinement son rôle en cette période, ce qui est loin d’être systématiquement le cas ailleurs). A ce titre, la plateforme d’échange la plus riche est la liste professionnelle de l’association des professeurs de SES (APSES) : les collègues y échangent librement sur leurs questionnements, leurs doutes, « s’engueulent » parfois, et mutualisent beaucoup les ressources qu’iels conçoivent. C’est donc la confrontation à ces échanges et à ces propositions pédagogiques qui me permettent de clarifier progressivement ces principes directeurs. Ce cadre collectif est très important, en même temps qu’il peut être source de doutes et de remise en cause : comment font les collègues qui travaillent plus qu’en temps ordinaire ? comment arrivent-iels à proposer des choses qui impliquent pleinement les élèves dans des démarches de « pédagogie active », alors que moi je peine à mettre au point de ressources beaucoup plus traditionnelles ? Mais la réassurance collective l’emporte sur la déstabilisation. Plus que jamais, la dimension nécessairement collective de notre travail apparaît en pleine lumière.

Le vécu de cette période est bien plus chaotique que ce texte ne le laisse à penser : les doutes ; l’angoisse ; le manque d’activité physique ; la gestion de l’angoisse et des colères de mon fils ; ma propre colère aussi vis-à-vis des annonces contradictoires de Jean-Michel Blanquer, et de la gestion de crise pas à la hauteur de la part de l’exécutif ; les tensions avec ma compagne ; le sentiment de ne pas être à la hauteur par rapport aux collègues les plus investi-e-s ; la difficulté à s’auto-former sur tous les outils d’enseignement à distance ; le sentiment d’étouffer dans un appartement dépourvu d’espaces extérieurs … Tout cela tourbillonne, et m’empêche le plus souvent d’y voir clair, et de me projeter au-delà du lendemain. Et ma productivité s’en ressent.

Progressivement heureusement, une certaine routine de fonctionnement s’installe. A la maison, tout le monde prend ses marques, et commence à se mouler dans le cadre mis en place. Vis-à-vis des élèves, de nouvelles problématiques apparaissent : certain-e-s commencent à ne plus rendre les travaux demandés. Comment expliquer cela ? Est-ce dû à l’absence des pressions institutionnelles quotidiennes qui maintiennent habituellement les élèves au travail ? A l’inadaptation des contenus pédagogiques que je leur ai proposés ? Au flou entourant les questions de notation ? Au manque de retour personnalisé sur leurs difficultés de ma part ? Il est difficile de se faire une idée précise. Je touche du doigt une des différences entre l’enseignement à distance et l’enseignement en présentiel : cette dernière forme induit nécessairement des retours permanents des élèves : on peut susciter des réactions d’élèves en les questionnant, repérer les attitudes de « freinage » ou de démobilisation par une multitude de « signaux faibles » : le nombre de vues sur youtube ou de passations des quizz en ligne sont de bien piètres ersatz de ceux -ci. Sans compter que le cours est habituellement co-construit à travers ces multiples interactions avec les élèves, puisque je m’efforce de tenir compte de leurs réactions de leurs questions, de leurs difficultés, pour adapter, compléter, les contenus et les exercices que je leur propose.

Je n’arrive pas à savoir quoi faire des devoirs rendus par les élèves : faut-il les noter ou non ? L’annonce de l’octroi du bac via les notes du contrôle continu n’a pas encore été faite, mais des rumeurs commencent à circuler, et quelques élèves m’interpellent par mail sur ce sujet, et aussi sur le fait de savoir si les devoirs faits durant le confinement sont notés ou non. Jusqu’ici, j’ai délibérément entretenu le flou sur le sujet : je n’ai pas reçu de consigne officielle en la matière, ni de la part de l’inspection, ni de la part de ma hiérarchie. Je n’ai pas non plus le courage de lancer ce débat avec l’équipe pédagogique de la TES et les collègues du lycée en règle générale. Il risque de ne pas y avoir consensus, et je ne me sens pas le courage de lancer une discussion clivante sur le sujet : j’ai plutôt besoin de réassurance dans cette période de bouleversement des routines. La question est d’importance : habituellement, la note est un levier important de mise au travail des élèves, notamment pour celleux les moins en phase avec la culture scolaire, donc les moins susceptibles de trouver une motivation intrinsèque à l’acquisition de connaissances, ou celleux qui ont le moins d’ambitions de poursuite d’études.

En l’absence de note, comment s’assurer de maintenir un lien pédagogique avec tou-te-s les élèves ? La question est redoutable. Là encore, les débats sur la liste de diffusion de l’APSES m’aident beaucoup à clarifier mes idées sur la question. Des collègues rappellent des points de repère essentiels : noter les devoirs maison, c’est entériner les inégalités de condition d’apprentissage à la maison, que nous pouvons moins que jamais atténuer en situation de confinement ; c’est aussi le risque de décourager les élèves qui n’atteindront pas les objectifs fixés. A contrario, ne pas noter, c’est prendre le risque de perdre le lien avec une partie des élèves. Il ne semble pas y avoir véritablement de solution simple au problème.

Finalement, les annonces de Jean Michel Blanquer concernant le baccalauréat mettent fin au débat sans véritablement trancher le problème : les notes attribuées durant le confinement ne compteront pas dans la moyenne du contrôle continu. Il va donc falloir parier sur d’autres leviers pour mobiliser les élèves. Je leur renvoie alors un mail, pour leur signifier que l’annonce de Blanquer ne signifie pas pour autant le début précoce des congés d’été : en rappelant que la moyenne du troisième trimestre comptera pour l’attribution du bac, je brandis une « menace » à laquelle je ne crois pas moi-même, puisque je suis loin d’être convaincu que les cours reprendront avant septembre- du moins, dans des conditions qui rendent possible l’évaluation des élèves. Peut-être est-ce malgré tout une fiction nécessaire pour ne pas lâcher prise psychologiquement, pour les élèves comme pour moi. Mais il est désormais évident que l’activité professionnelle et scolaire devra prendre un autre sens que d’habitude.

Je m’attelle à la correction des exercices réalisés par les élèves, activité que j’avais jusqu’ici repoussée du fait de son caractère chronophage et répétitif. Faire un retour aux élèves sur les travaux déjà rendus pourra peut-être leur redonner un surcroît de « motivation ». Je prends aussi la décision de m’affranchir du cadre traditionnel de cours que je m’étais jusqu’ici attaché à suivre : puisque la contrainte de « finir le programme » a de facto disparu avec la suppression de l’épreuve terminale de bac, autant essayer de mettre cette situation à profit pour tenter des choses nouvelles.

En effet, le baccalauréat et les programmes structurent habituellement en profondeur mon enseignement : je m’efforce de construire mon cours pour répondre scrupuleusement aux prescriptions de celui-ci, et pour que le cours soit le plus « rentable » possible pour les élèves le jour du bac. De même, les séances en demi-groupe sont consacrées essentiellement à l’apprentissage des savoir faire et des méthodologies utiles pour réussir le bac.

Il ne s’agit pas de rejeter en bloc ce cadre, qui comporte des éléments utiles pour préparer les élèves aux études supérieures, et qui peut être un levier pour contenir le creusement des inégalités sociales de réussite scolaire entre établissements[3]. Mais il est aussi clair que la lourdeur des programmes, leur degré de prescription très élevé, leur contenu souvent discutable[4], constituent aussi un frein à la formation intellectuelle et citoyenne des élèves, puisque ce cadre limite le pluralisme théorique auquel les élèves sont confrontés ; qu’il privilégie trop souvent la restitution de connaissances à la réflexion dialectique, et qu’il limite les possibilités de faire un travail approfondi de mise en lien entre les contenus enseignés et l’actualité. La lourdeur des programmes notamment, agit comme une « chaîne invisible » qui contraint fortement les pratiques et limite aussi les velléités d’expérimentation, par peur de prendre un retard irrattrapable et de pénaliser les élèves. Ces contraintes, déjà lourdes en temps normal, paraissent pour certaines dérisoires et dépourvues de sens, quand dans le même temps, des milliers de personnes meurent chaque jour, et que des catégories entières de la population se dévouent pour éviter la contagion généralisée, et l’effondrement de notre organisation socio-économique. Quelque part, cet épisode donne envie de « tailler dans le gras » et de me concentrer sur ce qui fait le plus sens dans mon activité.

C’est pourquoi je décide d’essayer de profiter de cet assouplissement du cadre pour travailler davantage ces aspects avec les élèves : avec un collègue avec qui j’ai des habitudes de travail en commun, nous concevons un exercice visant à faire faire aux élèves, par petits groupes, via des procédés d’écriture collaborative à distance, des synthèses sur des sujets en lien à la fois avec la pandémie que nous vivons et les programmes de SES. L’espoir est que la perspective de travailler en groupe, de mieux comprendre ce qui nous arrive pour sortir de la sidération et du malaise (chose qui m’obsède personnellement) suffira pour motiver au moins une partie des élèves à se lancer dans l’exercice. Encore faut-il prévoir un cadre suffisamment guidé (méthodologie, sélection de contenus médiatiques accessibles…) pour qu’iels s’engagent dans le travail. L’exercice est intéressant, chronophage aussi. Il me permet de conserver du sens au fait de continuer à travailler dans ces temps troublés. Mais il ne résout pas la question du maintien du lien avec tou-te-s les élèves : il faudra aussi continuer à proposer des contenus plus classiques, qui demandent moins d’engagement pour les élèves les plus fragiles, pour qui l’exercice risque d’être difficile. Il faut aussi accepter l’idée que l’absence de notation suffira peut-être malheureusement à elle seule à démobiliser les élèves et à délaisser l’exercice, auquel cas ce travail n’aura au final servi à rien.

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En guise de conclusion, j’aimerais mettre l’accent sur certains questionnements qui découlent directement de cette situation de confinement, et de la manière dont elle m’a conduit à reconsidérer mon activité professionnelle.

Tout d’abord, j’y ai pris conscience, plus qu’habituellement, de l’importance de certaines structures institutionnelles invisibilisées qui sont en temps ordinaire essentielles à l’exercice routinier de mon activité professionnelle : le travail de « reproduction », comme l’appellent les féministes matérialistes, à savoir toutes ces activités principalement non marchandes ou bénévoles qui sont nécessaires à la simple reproduction de nos conditions d’existence : l’entretien de la maison ; la garde, le soin et l’éducation des enfants ; se procurer et faire à manger notamment. Ces activités sont habituellement en grande partie externalisées (les enfants sont gardé-e-s, nourri-e-s éduqué-e-s à l’école ; le fait de manger un sandwich ou un repas à la cantine ; de commander des plats à emporter… économise le travail pour se procurer la nourriture et la transformer au moins la moitié du temps), et reposent le plus souvent sur des catégories de la population précarisées et invisibilisées (femmes, classes populaires, minorités racisées, jeunes…), et/ou généralement peu considérées et mal rémunérées. Le fait de ne plus pouvoir se reposer dessus comme un acquis non questionné, et de devoir les réaliser soi-même pousse à s’interroger : la hiérarchie des rémunérations est-elle réellement conforme à la hiérarchie de l’utilité sociale des activités ? L’hyper-spécialisation professionnelle de nos sociétés, qui conduit à externaliser ces activités et à spécialiser des catégories de la population dans ces tâches, pour faire gagner du temps et de la productivité à l’organisation socio-économique est-elle uniquement une source de progrès et de bien-être collectif ? Cette expérience donne envie de remettre ces questions sur le métier et d’examiner, une à une, ces infrastructures matérielles et humaines de la vie économique afin de réinterroger sa division sociale actuelle et ses impensés ; ses conséquences inégalitaires, ses répercussions sur le vivre ensemble ; sur les phénomènes de domination et d’exploitation qu’elle implique, ainsi que la manière dont elle freine le développement d’un véritable état d’esprit démocratique, sans laquelle celle-ci se réduit à un ensemble de procédures vides de sens[5].

Cette expérience m’incite aussi- question qui n’est d’ailleurs pas sans lien avec la précédente- à réinterroger les modalités du partage du temps de travail. En période scolaire, la vie quotidienne habituelle fait l’effet d’un tourbillon : le rythme est élevé, l’organisation est souvent millimétrée ; les temps libres sont essentiellement consacrés ou surdéterminés par l’exigence de reproduction de la force de travail, ou éventuellement à des activités militantes. L’énergie me manque souvent pour prendre des nouvelles de mes proches, faire des activités manuelles avec mon fils et le voir grandir, prendre soin de ma compagne et partager avec elles des activités, lire et anticiper l’avenir... Le temps de confinement conduit à un ralentissement forcé de ce rythme, et à une dé-spécialisation qui dégagent de fait de la place pour une partie de ces activités. Tout cela conduit à se demander : le jeu en vaut-il la chandelle ? Ne gagnerait-on pas collectivement à ralentir le rythme, à partager le travail ? N'est-ce pas nécessaire pour pouvoir s’investir réellement dans la vie collective et politique ? Pour les catégories de la population qui ont des moyens financiers confortables (dont je fais partie), ne faudrait-il pas accepter de vivre avec moins, mais mieux ?

Toutefois, prôner une moindre spécialisation et une moindre intensité de l’activité professionnelle ne signifie pas, pour autant dévaloriser la place que prend celle-ci dans l’organisation sociale. Le travail doit rester cette activité par laquelle on transforme le monde, par laquelle on lui donne sens et par laquelle on façonne collectivement celui-ci- dans le respect des limites écologiques. Mais pour cela, certaines conditions doivent être remplies : des garanties statutaires et matérielles (qu’apportent le statut de la fonction publique pour moi, et qui me permettent de ne pas vivre cet épisode dans l’angoisse du lendemain ; ) ; un cadre véritablement collectif d’exercice (impossible, sans confrontation et délibération avec un collectif de travail, à plusieurs échelles-établissement, métier, profession…- de savoir comment faire face à l’imprévu, comment expérimenter) ; mais aussi du temps pour penser son activité et pouvoir prendre le risque de sortir de ses routines de fonctionnement sans que cela se paye par un épuisement professionnel ; un cadre organisationnel et logistique opérationnel (pour ne prendre qu’un exemple, « innover », et tirer parti du potentiel des TIC pour individualiser les apprentissages, favoriser le travail collaboratif,… nécessite de disposer d’effectifs réduits, de moyens informatiques pérennes, financés par l’employeur ; d’être formé-e à l’utiliser, mais aussi de disposer de garanties qu’il sera possible de réinvestir ces expérimentations coûteuses en temps et en énergie pendant plusieurs années) ; et enfin, la possibilité de délibérer collectivement du sens et des objectifs que nous devons poursuivre à travers notre activité, et de la manière dont elle peut s’inscrire dans le cadre environnemental et les limites écologiques qui s’imposent à nous.

Il n’est pas sûr que la séquence à venir soit propice à la remise à plat des fondements de notre organisation socio-économique : le temps du deuil et de la tourmente économique suivra celui de la sidération propre au confinement. Cette expérience de travail au temps du confinement a pourtant affermi ma conviction qu’elle était plus que jamais nécessaire.

 

[1] Les quiz (ou quizz) sont des questionnaires (sous forme de jeu) permettant de tester des connaissances.

[2] Padlet est un "mur virtuel" et collaboratif sur lequel on peut afficher toute sorte de document afin de diffuser, partager : textes, images, enregistrements audio, vidéos, pages internet.

[3] Voir par exemple ce post de blog qui rappelle quelques-unes des bonnes raisons d’être attaché-e à un bac et à des programmes nationaux : https://blogs.mediapart.fr/oliju/blog/130719/defendre-le-bac-national-est-ce-etre-un-fossile-retif-au-changement

[4] Voici des analyses de l’APSES qui rappellent quelques-uns des points les plus problématiques dans les nouveaux programmes de SES suite à la réforme du lycée (concernant les programmes de Seconde et Première : https://www.apses.org/communique-de-lapses-sur-les-projets-de-programme/; concernant les programmes de Terminale : https://www.apses.org/analyse-de-lapses-sur-le-projet-de-programme-de-terminale/)

[5] Point rappelé utilement par ce remarquable article de blog : https://samuelhayat.wordpress.com/2020/03/23/la-democratie-a-lepreuve-du-coronavirus/

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