Sous le soleil d’Afrique, covid et 5G, par Hervé Breuil.

Depuis le 15 mars 2020 le Sénégal est en état d’urgence et une prolongation de trois mois a été votée le 2 avril donnant tous les pouvoirs à la présidence. Les écoles, les lieux de culte et les restaurants sont fermés, les rassemblements publics sont interdits, et un couvre-feu est instauré de 20 h à 6 h. Mais le confinement reste improbable.

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Le nouvel ordre mondial, qu’appellent certains dirigeants africains en espérant une passe d’arme avantageuse, se révèle actuellement à la faveur de la crise sanitaire.
Les Africains assistent à la progression d’une maladie qui ronge les puissances d’Asie, d’Europe et d’Amérique. Elle s’annonce avec autoritarisme sous le soleil des tropiques.
La pandémie est précédée de décisions fortes, de déclarations solennelles, d’appels à des milliards d’investissements et à des campagnes de vaccinations en Afrique. Les organisations internationales se prononcent régulièrement pour un sauvetage du continent. En sauvant les Africains reconnaissants, on sauve des richesses potentielles. Surtout depuis que la Banque Mondiale a dressé la carte des ressources naturelles et a aiguisé l’appétit des prédateurs.
L’occasion est belle sous le soleil d’Afrique.

En termes sanitaires et à l’image du continent, le Sénégal est dépourvu de structures hospitalières et de soins. Les hôpitaux datent de la colonisation française, bien que la population soit passée de 3,2 millions d’habitants à 15,7 millions, depuis l’indépendance. Mais face à la pandémie on découvre un hôpital neuf, livré dernièrement par la République Populaire de Chine. Ainsi « l’hôpital mère-enfant » de Diamniado, encore non inauguré, accueille les malades du covid19. La Chine investit massivement et devient le premier bailleur du continent. Ces prêts sont avantageux mais dangereux car les structures stratégiques dans les secteurs de l’énergie et des transports sont mises en gage contre le remboursement des prêts. La Chine déploie sa Belt and Road Initiative (BRI), une relance économique mondiale qui dépend des ressources minières africaines. Pékin se lance à l’assaut de la planète et a pour soutien le gouvernement du Sénégal.

Si l’on ne peut pas prouver que le covid19 est l’arme d’une guerre économique, en revanche, la 5G fait partie de l’arsenal chinois pour contrôler l’information et contrer les occidentaux.
Dans notre petit village de pêcheurs, où nous manquons terriblement d’infrastructures médicales, où l’eau n’est pas toujours courante et les coupures d’électricité nombreuses, nous avons vu creuser les tranchées de la fibre optique et le paysage se parsemer d’antennes satellite. Nos corps ne sont pas encore soignés mais nos esprits sont déjà colonisés par les NTIC, les nouvelles technologies de l’information et de la communication, avec le plan « Smart Sénégal ».
En effet, en collaboration avec le gouvernement du Sénégal, l’entreprise chinoise de télécommunication Huawei réalise plusieurs programmes dont le déploiement de la fibre optique sur l’ensemble du territoire sénégalais. A ce jour, plus de 4500 km de fibre optique ont été déroulés dans l’ensemble des régions avec des projets de surveillance comme « Safe city » en lien avec la gendarmerie et le ministère de l’Intérieur, un volet santé avec des points de télémédecine dans des « maisons du citoyen » à construire dans chaque départements, avec téléenseignement, télétravail, interconnexions et dématérialisation.
Surveiller, soigner, éduquer, contrôler : voici les programmes du « jour d’après » au Sénégal émergent, dans un contexte de forte dépendance économique, avec des plans d’ajustement structurels à prévoir, et les risques de glissements d’intérêts entre puissances étrangères et multinationales.
Rien de nouveau sous le soleil d’Afrique.

Ce pays jeune où l’âge moyen de la population ne dépasse pas 18 ans et où la moitié de la population est rurale, reste très informel. La majorité de la population vit au jour le jour avec 3000 francs CFA, l’équivalent de 2 euros par jour. Mais au-delà des statistiques insignifiantes, c’est un pays de résistants où la richesse n’est pas financière et où l’on n’aime pas cette monnaie coloniale arrimée à l’euro. L’échange social est une valeur plus importante que l’argent et la distanciation est contraire à la survie : ici, on mange dans le bol familial ou du voisin et il y en a pour tous car on cultive et on pêche. Cette autonomie est basée sur la concession, l’habitat où plusieurs familles vivent autour d’une même cour suivant le credo : tous égaux devant Dieu. Un pays très croyant, laïc et tolérant qui intègre une triple culture : traditionnelle séculaire, arabo-musulmane et coloniale européenne.

Ce syncrétisme culturel est un frein puissant contre la modernité technocratique portée par les élites et présage de nombreuses résistances populaires.

Hervé Breuil, Dakar, 30 Avril 2020

 

Au jour d’après ? Quel « jour d’après » ? A partir d’un premier texte anonyme et collectif, MEDIAPART accueille depuis le 6 avril 2020 le blog Au jour d’après, atelier d’écritures en voix brassées du Tout-monde pour gouverner le futur.

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