Petite dystopie animale, saison 2, par Pierre Méjean.

Les hamsters déconfinés ne tournent plus dans leur roue, les fous de Bassan sont désormais appelés Sages de la Terre Adélie, quiconque pousse des cris d'orfraie pour protester est immédiatement réduit au silence, et le yéti est en proie à un débat existentiel : de quel côté va-t-il pencher : homme ou animal ?

canards
Les criquets pèlerins viennent faire leurs dévotions à Lourdes, ils remercient la Vierge de leur avoir donné tant de mil, de millet et de sorgho à dévorer sur la route, ce qui leur a permis de conduire à bien leur croisade à rebours. Ils sont accueillis par les chenilles processionnaires qui sont descendues des arbres voisins. Les abeilles moins virulentes et plus coopératives ont accepté après de longues négociations de livrer du miel à domicile aux confinés en échange de la fermeture immédiate et définitive de toutes les unités de production de néo nicotinéides de la firme El Diablo. Les grenouilles ont pour elles toutes seules les bénitiers et les baptistères des églises, pour se sécher une fois leurs ablutions finies elles exhibent sous le soleil leurs cuisses aux terrasses vides des restaus clos ; les tortues et les gastéropodes musardent sur les autoroutes, les moules boycottent le plat national belge, elles sont restées sourdes au lamento des frites qui se sentent orphelines ; idem chez les anglais pour les poissons absents désormais des fish and chips ; ne reste plus que le riz dans la paella valenciane, adieu poissons, gambas, lapins, poulets, et elle aurait mauvaise grâce de se plaindre, ils ont promis de ne pas piquer le riz ; idem pour la bouillabaisse qui fait une drôle de bouille. Les hamsters déconfinés ne tournent plus dans leur roue et les chouettes qui tiennent la Bibliothèque Nationale (cf l'épisode précédent) leur recommandent la lecture de la BD de Gotlib Hamster Jovial. Elles ont mis à l'index les écrits qui associent le serpent à la malfaisance : le mythe du Jardin d'Eden, la légende de Mélusine, la Vouivre de Marcel Aymé.... Personne ou presque ne travaillant plus, les réveils sont inutiles et le coq n'a plus la concurrence déloyale de la mécanique et de l'électronique marchant sur piles, il peut s'égosiller à loisir sur son tas de fumier toute la journée, la gent gallinacée et aviaire a exigé que les cloches des églises et les horloges des villages se taisent afin de ne pas concurrencer les trilles des oiseaux, le chant du rossignol et la mélopée répétitive du coucou, seules les criailleries du ara n' ont pas voix au chapitre, Sa Majesté la Reine s'est résignée à faire taire Big Ben. La chanson de Dutronc « Il est cinq heures, Paris s'éveille « a été rayée du patrimoine culturel national français et d'ailleurs qui s'aviserait désormais de « trancher le lard à la Villette « à Rungis ou ailleurs et même seulement d'y songer. Et the lion sleeps tonight (version française le lion est mort ce soir) du patrimoine zoulou sud-africain et international. Celle de Frank Alamo : « Biche oh ma biche quand tu soulignes au noir tes jolis yeux moi je crois que ce sont deux papillons bleus « tourne en boucle. L'Ours de Jean-Jacques Annaud est devenu un film culte. Le coq n'est plus accommodé au vin et ne devient plus alcoolique post-mortem, il vit vraiment stricto sensu comme un coq en pâte, on n'a plus le droit de le traiter de froussard, de capon. Les hirondelles de retour sentant l'ère nouvelle qu'ouvre ce printemps pour elles ne se contentent plus de retrouver leurs nids sous l'auvent des toits mais en construisent de nouveaux sous votre toit sans qu'on puisse expulser ces nouveaux squatters ailés, la police de l'oisellerie veille au grain que les oiseaux migrateurs piquent dans les greniers. Les manchots du pôle sud ont exigé et obtenu qu'on leur fabrique des bras artificiels sinon ils refuseraient de passer à la télé pour distraire les confinés. En Nouvelle-Guinée les paradisiers paradent dans les salons de beauté de Port-Moresby sans qu'on songe à leur voler dans les plumes ou seulement à leur en piquer ; heureusement pour les scribes modernes que la plume d'oie est tombée en désuétude ils seraient eux aussi cloués au pilori. Aucun homme n'est autorisé à porter le bouc. Ni à le sentir d'ailleurs. Les baleines bleues, à bosse et les autres se sont embossées dans les ports japonais, russes et norvégiens et narguent les marins calfeutrés en cale sèche ou dans les hangars des bassins de radoub. Les fous de Bassan ont changé d'identité, on les appelle désormais Sages de la Terre Adélie. Dans son immense magnanimité et oublieux des sévices passés et jouant à l'infirmier le grand koudou accepte de consoler les humains frappés par le coup dur qu'est ce confinement ad vitam aeternam, En Angleterre et aux USA le passage protégé pour piétons quadrupèdes ou rampants sans membres ne s'appelle plus « zebra crossing » les zèbres ont protesté, ils ne servent plus de tentures, de trophées ou de descentes de lit et ne veulent plus que leur nom soit associé à des traversées de chaussées dangereuses ou mortelles. Plus aucune chaussure de la marque Puma, de toutes façons les hommes ne pouvant plus bouger, ils n'ont qu'à marcher pieds nus chez eux. La firme automobile Jaguar a mis la clé sous la porte. « Avec Esso je mets un tigre dans mon moteur « la multinationale est condamnée avec quelques décennies de retard il est vrai à des dommages-intérêts pour atteinte au droit à l'image et usurpation d'identité. Les sommes récoltées seront affectées à l'entretien des refuges et des maisons de retraite des vieux félidés. Les rennes ont envoyé paître le père Noël, ils n'avaient même pas du foin de Crau comme rétribution de la traction du traîneau. Et quiconque pousse des cris d'orfraie pour protester est immédiatement réduit au silence, le seul lieu où les humains peuvent se déconfiner partiellement sont les zoos évidemment vidés de leurs anciens occupants. Plus aucun papillon (contravention) n'est collé sur les véhicules définitivement à l'arrêt. Comme pour mieux le narguer les papillons monarques venus de Morelia redoublent leurs battements d'ailes en passant au-dessus du mur de Trump dans leur migration estivale du Mexique au Canada, les garde-frontières sont confinés et les accros aux armes à feu dont certains prétendent que les clandos pénètrent sur le territoire accrochés aux ailes des lépidoptères aussi. C'est la réalisation du vieux rêve d'Icare revisité par Alan Parker dans Birdy. Le Rio Grande ou Bravo selon qu'on est d'un côté du fleuve ou de l'autre vexé que plus personne ne daigne se baigner dans ses eaux s'est volontairement confiné, c'est-à-dire tari. A Chichen Itzà et Uxmal au Yucatan les iguanes et les quetzals (oiseaux pourtant ombrageux réfugiés le plus souvent sous les ombrages du ténébreux couvert tropical centraméricain) font visiter aux autres animaux de la jungle les vestiges mayas vides de touristes. Toujours au Mexique l'axolotl salamandre locale capable non de renaître de ses cendres (ce n'est pas un phénix malgré la légende qui prétend qu'elle est vit dans le feu et s'éteint en même temps que lui, son élément c'est l'eau) mais de ressusciter des parties amputées de son organisme peut repeupler les chenaux peu à peu purifiés des jardins de Xochimilco. Nessie qui n'est plus l'objet d'un fantasme, d'une curiosité malsaine, n'a plus aucun paparazzi pour la traquer, a enfin accepté, accompagnée par une cohorte de batraciens de sortir de sa mare. Et l'abominable homme des neiges le yeti est en proie à un débat cornélien existentiel déchirant, de quel côté va-t-il pencher ? Homme ou animal....Mais l'optimisme général est de mise dans l'ordre animal ; la tortue luth, le crabe violoniste et l'oiseau lyre ont sorti leur instrument pour un concert destiné à célébrer la nouvelle ère radieuse qui commence, ils animent la partie instrumentale. Les rossignols, les merles, les hirondelles, les serins, les coucous, tout ce qui chante, siffle, gazouille, fait des trilles ou de la mélopée s'y est associé et forme le chœur, petit bémol on a cloué le bec aux canards, aras, perroquets autres cacatoès, même sort que le barde Assurancetourix au soir d'une nouvelle geste des irréductibles. Cette embellie harmonique et harmonieuse durera-telle ?

Pierre Méjean, 27 avril 2020

Au jour d’après ? Quel « jour d’après » ? A partir d’un premier texte anonyme et collectif, MEDIAPART accueille depuis le 6 avril 2020 le blog Au jour d’après, atelier d’écritures en voix brassées du Tout-monde pour gouverner le futur.

Ce blog sera quotidiennement mis à jour, jusqu’à plus soif.

Toutes contributions peuvent être adressées à : aujourdapres@tutanota.com

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