«La formidable image de marque de nos soldats...» : un tabou français

Pour entretenir la fibre patriotique et militaire un jour de fête nationale, quoi de mieux qu’un sondage d’opinion, surtout quand celui-ci révèle une miraculeuse adhésion à la chose militaire ?

Pour entretenir la fibre patriotique et militaire un jour de fête nationale, quoi de mieux qu’un sondage d’opinion, surtout quand celui-ci révèle une miraculeuse adhésion à la chose militaire ? Un véritable « plébiscite », selon une enquête Odoxa, portant sur… 980 sondés interrogés en ligne et dont personne ne doute qu’ils portent la parole de toute la société.

Un sondage qui ne dit pas tout

Comme toujours en la matière, le sondage vaut davantage par les questions posées que par l’information qu’il délivre. Le sondeur étant en service commandé auprès de l’institution militaire et du pouvoir politique, les réponses se doivent impérativement de conforter les choix de ce dernier. Ainsi, « près de 8 Français sur 10 estiment que la France est  une grande puissance militaire ». Pour être exact, les sondés sont ici sans doute moins affirmatifs que le sondeur, puisqu’en réalité, ils ne sont que 11% à penser que « oui, tout à fait », la France est une grande puissance militaire, les autres se cantonnant dans un prudent « oui, plutôt », qui ouvre les portes à toutes les interprétations. Savoir ce qu’est une « grande puissance militaire » est en outre une affaire autrement plus délicate dans laquelle le questionnaire n’a pas jugé bon d’intervenir, évitant la question qui tue (ou plutôt, qui pourrait tuer si on la posait) : une armée, pour quoi faire ? Couler un navire de Greenpeace dans le port d’Auckland ? Jouer les barbouzes en débarquant en Libye pour le compte de Sarkozy ? Assurer l’approvisionnement en uranium des centrales nucléaires ? Servir de vitrine à l’industrie d’armement ? Protéger les amis de la Françafrique d’un soulèvement populaire ? Etc. Autant de questions que de simples civils ne sont sans doute pas à même de juger.

De même, si près de 9 sondés sur 10 ont une « bonne opinion globale » des militaires, là encore, le sondeur n’a pas songé à demander sur quoi portait cette opinion. Sinon, qu’on les juge « efficaces » (comme en Libye ?), « dévoués » (mais à qui ?), « courageux » (comme au Bataclan un soir d’attentat ?) et qu’ils « défendent bien les valeurs républicaines », ce qui, vu le flou artistique qui entoure ce dernier concept, ne dit pas grand-chose sur les valeurs réellement défendues.

Pour 90% des sondés, « l’armée est l’institution en laquelle les Français ont le plus confiance pour lutter contre le terrorisme », avant la police et la gendarmerie (83%) ou les services de renseignement (76%). Manifestement, qu’un pays considéré comme « une grande puissance militaire », disposant du premier budget militaire en Europe (Russie exceptée), qu’un pays qui multiplie les interventions militaires en Afrique, soit également le pays d’Europe le plus touché par le terrorisme, cette contradiction ne semble pas effleurer le sondé. Il est vrai qu’on ne lui a pas demandé de réfléchir, encore moins de s’informer, avant de répondre.

Enfin, le projet Macron de service national universel est approuvé par 65 % des sondés : là, ce n’est plus un plébiscite, d’autant que sur ce sujet, l’organisme de sondage a cru déceler, sur les réseaux sociaux, des « critiques virulentes », notamment chez les jeunes « qui ne se voient pas effectuer ce mois de service universel (…) Pour le gouvernement – précise-t-on – il faudra composer avec eux [les jeunes]… » Curieux, un sondage aussi sérieux cacherait donc quelque chose ?

... mais quand même beaucoup

Cette dernière réserve mise à part, l’enquête peut alors conclure sur la « formidable image de marque de nos soldats (…) L’antimilitarisme – explique le sondeur – n’existe quasiment plus en réalité au niveau statistique dans notre pays ». Même si les certitudes statistiques d’un organisme de sondage sont sujettes à caution, il n’empêche que le sondage, venu après plusieurs autres, confirme une évolution marquante des dernières décennies, notamment à travers le fait qu’en la matière, les opinions « de gauche » (ou réputées telles) ne se différencient guère de celles de droite ou d’extrême-droite : pour 87 % des sympathisants FI, la France « est une grande puissance militaire », chiffre voisin pour les sympathisants PS (88 %), LR (86 %) ou FN (71 %). Une évolution historiquement datée qu’on peut faire remonter aux années 80, les années Mitterrand, celles du virage militariste et nationaliste conduit par le président et ses âmes damnées Hernu et Chevènement (ce dernier toujours actif et proche de la mouvance d’extrême-droite…). Dépenses militaires en croissance exponentielle, relations coupables et aveugles avec l’industrie de l’armement, interventions militaires inconsidérées en Afrique et au Moyen Orient : depuis 1981, rien ne différencie la gauche de la droite quand il s’agit de faire la guerre et de la préparer.

C’est à la gauche également, que l’on doit le rapprochement entre la Défense et l’Education nationale mis en œuvre, depuis 1982, par les protocoles conclus entre les deux ministères dont le but est d’ insuffler aux scolaires « l’esprit de défense », le dernier en date (2016) posant explicitement que l’éducation à la défense « vise à faire comprendre aux élèves que les militaires servent la nation ». Mission bien remplie si l’on en juge d’après les sondages.

Très présente dans les programmes d’EMC (éducation manuelle et civique), l’éducation à la défense renforce chez les élèves des représentations diffusées par un enseignement de l’histoire qui reste massivement, surtout à l’école primaire, structuré autour de l’histoire de l’histoire nationale : une nation entourée d’ennemis et bâtie sur des guerres, la guerre perçue comme le « grand opérateur de l’histoire » (Eglantine Wuillot) mais toujours légitime puisque française. Sacraliser les guerres du passé et ses responsables : aujourd’hui, la chose militaire reste un tabou qui libère le pouvoir politique et son bras militaire d’avoir des comptes à rendre pour tout ce qui touche à la guerre. Et le transfert à l’éducation nationale (et à son budget, une plaisanterie à 2 ou 3 milliards d'euros !)  de la charge du service national universel n’est pas de nature à faire changer la chose.

 

 

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