Escrocs, tricheurs, menteurs, bonimenteurs, manipulateurs : rien de vraiment nouveau chez les politiciens – notamment ceux de la bande des quatre – qui convoitent le pouvoir mais ce qui littéralement sidère dans la campagne 2017, c’est la facilité avec laquelle l’électorat se laisse manipuler, infantiliser.

Sur ce sujet, qui suscite trop rarement l’incompréhension encore moins les protestations, je fais remonter cette note de blog parue il y a quelques semaines. Il y est question d’école et d’éducation.

 

Des politiciens convaincus de malhonnêteté, d’enrichissement personnel et/ou familial, de mensonge et de tricherie, des élections vidées de leur sens, une démocratie confisquée : l’état des lieux de la France politique d’aujourd’hui ne semble pourtant guère émouvoir une grosse majorité de l’opinion publique qui s’apprête à renouveler sa confiance – puisque telle est la formule consacrée - à des individus qui, sous d’autres cieux, seraient à juste titre qualifiés d’escrocs. Sujet d’étonnement chez nos voisins, la complaisance des Français et des médias dominants pour leur classe dirigeante, loin d’être conjoncturelle, est plutôt le signe d’un conditionnement malsain, d’une culture peut-être, à laquelle une longue tradition d’éducation civique et historique – celle de l’Education nationale - n’est sans doute pas étrangère. Lorsque le régime politique en place - la république - est promu comme objet d’adoration, il ne faut pas s’étonner des conséquences.

Education ou endoctrinement civique ?

Pour comprendre ce qui se joue à travers l’éducation civique à la française (EMC, éducation morale et civique, selon la terminologie actuelle), on peut remonter deux ans en arrière, lorsque l’école, brutalement mise en accusation dans les attentats terroristes (Valls, janvier 2015 : « à l’école, on a laissé passer trop de choses »), s’est retrouvée au centre d’une reprise en main idéologique toute entière organisée autour des « valeurs de la république » et  dont le point de départ (22/01/2015) a pris la forme d’une opération de communication à grande échelle : « Grande mobilisation de l’école pour les valeurs de la république », suivie, dans les mois qui suivent par une débauche d’initiatives tournant autour de la promotion des dites valeurs.

Déclinée sous diverses formes (adoption de nouveaux programmes d’éducation civique étayés par un improbable « parcours citoyen »), ce dispositif, censé conforter la république de demain – à défaut de corriger celle d’aujourd’hui – s’appuie principalement sur l’injonction, le discours édifiant (voire, dans le contexte post attentats sur la surveillance et la menace), pour finalement délivrer une image idyllique d’un régime politique républicain paré de toutes les vertus ; un enseignement dont l’objet affiché est  « de transmettre et de faire partager les valeurs de la république acceptées par tous, quelles que soient les convictions, les croyances ou les choix de vie personnels. »

Précisément dans le but de donner un fondement conceptuel à ces très hypothétiques valeurs de la république, l’EN a jugé bon de mettre en ligne un ensemble de ressources dont la nature, la formulation éclairent la conception retenue en la matière. Dans le plus traditionnel mode opératoire de l’EN, il s’agit en réalité d’un très indigeste cours magistral à base de définitions, complétées de « vidéos de contextualisation » ainsi que d’un « texte d’approfondissement ». Cinq grandes « valeurs » y sont définies (liberté, égalité, fraternité, laïcité, absence de toute forme de discrimination), suivies d’un certain nombre de « notions » (valeur, république, esprit de justice, vérité etc)  défilant comme à la parade dans un curieux objet qui, en dépit du contexte historique auquel il prétend se référer, fait plutôt penser au catéchisme napoléonien  ou au catéchisme pour les enfants de la paroisse. Ainsi, pour les écoliers, la devise républicaine se veut d’une simplicité biblique : « La Liberté est l’initiale de la République, sa religion première (…) L’Egalité est la noblesse de la République (…) La Fraternité est l’enfant naturelle de la République, tardivement venue, son tiers état » (les majuscules sont d’origine). Et comme, bien sûr, un  cours d’histoire même à visée édifiante, ne peut totalement éluder les moments où son objet d’admiration transgresse ses valeurs affichées, l’auteur s’en tire par ce sophisme d’anthologie : « La France est une nation républicaine démocratique qui s’est constituée historiquement autour de valeurs démocratiques d’égalité des droits. Certes, cela ne signifie pas que la France ait toujours conduit une politique conforme à ces valeurs et principes (…) Mais justement, quand elle ne le fit pas, elle contrevenait à ces principes. »  Traduction : les peuples colonisés, les morts de Charonne, les exclus du suffrage universel, les opprimés, les migrants, les sans-logis, les chômeurs, les sans-droits et tous ceux qui douteraient de l’adéquation de la république avec sa devise n’ont qu’à chercher ailleurs la source de leurs malheurs : quand la république les maltraite et les humilie, ce n’est pas la république.

Une république sacralisée… et ses acteurs également

Vue sous cet angle, l’éducation dite civique aboutit de fait à une véritable sacralisation de la république : là, où, par principe, l’exercice de l’esprit critique devrait être la règle, la formation du citoyen se trouve ramenée à un discours surplombant, hors sol, délivrant une vérité absolue, excluant par avance toute remise en cause. Cette approche n’est pas une chose nouvelle dans l’histoire du système éducatif ; c’est même plutôt une tradition, notamment depuis le milieu des années 80, lorsque, après une courte éclipse, l’éducation civique fut réintroduite à grand fracas dans le cursus des élèves. Avec cet objectif, clairement affiché par le ministre de l’EN (Chevènement, 1984-1986) de faire naître chez les élèves « l’amour de la république », l’ambiguïté atavique de cet enseignement dévoile tous ses effets pervers : car, outre que la république n’a de contenu que dans une temporalité particulière (celle de 1792 n’est pas celle de 1848 ni celle de 1958), on ne voit pas comment un régime politique quel qu’il soit, qui n’est jamais qu’une construction politique reflétant le choix d’un groupe à un moment donné, aurait vocation à s’inviter dans le domaine des sentiments – l’amour – et à s’y imposer par un enseignement obligatoire,  par la contrainte et même par la sanction (cf l’inénarrable délit d’ « outrage aux symboles nationaux »). Cette confusion des genres entre ce qui relève de l’intime et les exigences de la vie en société n’est pas sans conséquences dont la plus malsaine est la tendance notoire, largement répandue, à assimiler la république à ses dirigeants et à attribuer à ces derniers, quels qu’ils soient, quoiqu’ils fassent, toutes les vertus d’un régime idéalisé et à leur conserver une confiance aveugle. A force de rendre un culte à ses institutions politiques, notamment par leur enseignement scolaire, à force de confondre le domaine de la foi et celui de la raison, il ne faut pas s’étonner si la population du pays, majoritairement, développe davantage des habitudes de fidèle, de croyant, que de citoyen éclairé : entre autres la complaisance pour les sermons, les discours tout faits, le manque de clairvoyance, l’incapacité à concevoir une autre forme de gouvernance que celle qu’incarne un chef absolu, la faible capacité à contester et à résister.

Dans l’éducation, la vénération qui entoure la république est comme un fil rouge dont les ramifications se retrouvent également, surtout à l’école primaire, dans l’enseignement d’une histoire essentiellement nationale, tout entière construite autour de la promotion d’un régime idéalisé, glorifié, incarné par d’intouchables héros qui continuent, comme par le passé, à structurer la formation civique des élèves – en fait un endoctrinement - et, incontestablement, la conscience politique des électeurs. Dans un pays très fier de sa laïcité, de l’héritage des Lumières, il est frappant de constater à quel point l’adhésion obligée à la république reste une affaire de foi, de croyance quasi religieuse et, fatalement, de soumission à l’autorité qui la représente.

De façon très révélatrice, le républicanisme débridé qui fait aujourd’hui fonction de prêt-à-penser sur tout l’échiquier politique, ne parvient plus à cacher ses effets pervers, tout spécialement l’incroyable complaisance de l’opinion publique pour l’état d’urgence, les violences policières, le racisme d’état, l’injustice sociale, les élections truquées, autant de violations flagrantes de l’état de droit et pourtant « républicaines ». La confiance constamment renouvelée par les électeurs à des politiciens brutaux et malhonnêtes, corrompus, vient de loin. Elle a encore de beaux jours devant elle tant que l’on se refusera à interroger les fondements de l’autorité publique, son histoire également, qui n’a rien d’édifiant et que l’on continuera à soumettre des générations d’élèves à un bourrage de crâne infantilisant. Un simple changement de numérotation – de la 5e à la 6e république – ne changera rien à l’affaire.

 

 

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