« Exemplarité » requise : au tour des profs…

« Exemplarité » des enseignants inscrite dans la loi, tentatives d’intimidation, etc : l’école « de la confiance » illustre la défiance de Blanquer envers ses personnels. Une situation bien dans la continuité d’un renforcement du contrôle politique sur l’école, perceptible depuis plusieurs années. Contrôle des élèves dans un premier temps. Les profs n’avaient qu’à attendre leur tour.

« Exemplarité » des enseignants inscrite dans la loi, tentatives d’intimidation, liberté pédagogique verrouillée etc : l’école « de la confiance » célébrée par Blanquer illustre surtout l’abyssale défiance – et le mépris qui va avec – du ministre envers ses personnels. Une situation qui n’est pas nouvelle, s’inscrivant dans la continuité d’un renforcement du contrôle politique sur l’école, perceptible depuis plusieurs années. Mais dont les élèves ont d’abord été la cible privilégiée. Les profs n’avaient qu’à attendre leur tour.

De fait, si l’école a toujours été conçue, quel que soit le régime politique, comme un outil de surveillance et de mise en conformité, il est indéniable que cette mission s’est considérablement renforcée sous l’action d’un certain nombre d’éléments qui lui sont extérieurs et de considérations politiciennes. En cause, notamment, la sévère reprise en main idéologique consécutive aux attentats de janvier 2015 et à la menace terroriste dont la responsabilité avait été attribuée à l’école : « à l’école, on a laissé passer trop de choses », pouvait avancer le Premier ministre de l’époque, au milieu d’un assentiment assez général… ou d’un silence coupable, notamment celui des enseignants pour la plupart guère préoccupés par la déferlante sécuritaire qui allait s’abattre sur l’école.

Dès le lendemain de l’attentat contre Charlie, devant les recteurs d’académie réunis en urgence, Najat Vallaud-Belkacem, dans un discours très ambigu, traçait la marche à suivre pour les mois à venir : si, d’un côté, elle évoquait l’échec scolaire et les discriminations sociales, de l’autre, les seules mesures annoncées et d’application immédiate relevaient de l’injonction (autour de l’inépuisable fourre-tout des valeurs de la république) et de la coercition, notamment la distribution dans les établissements d’un « livret opérationnel de prévention » (sic), kit de repérage de l’élève déviant. Dans un même ordre de préoccupations, devant l’Assemblée nationale, dans une charge d’une réelle violence contre l’école, accusée d’avoir « laissé passer trop de choses », Valls annonçait qu’une quarantaine de situations avaient été transmises « aux services de police, de gendarmerie et aux parquets. »  Un ton comminatoire et menaçant qui était également celui de Hollande, en grande représentation à la Sorbonne (21/01/2015) : « chaque fois que sera prononcé […] un mot qui met en cause une valeur fondamentale de l'école et de la République, il y aura une réaction ». Il fixait ainsi à toute une administration – celle de l’Education nationale – une ligne de conduite particulièrement perverse et assez totalitaire dans son principe, consistant non seulement à surveiller et à punir mais à ériger en « faits de violence et événements graves » la simple contestation, pourtant légitime en démocratie, d’un régime politique et social – la république – jugé intouchable.

De cette surenchère devaient faire les frais, dans la foulée, un enfant de 8 ans, conduit au commissariat (sur dénonciation de son directeur d’école…) pour « apologie du terrorisme » ou encore un enseignant de Poitiers, muté d’office pour profil non conforme avec l’air du temps et la communion expiatoire exigée de l’ensemble de la communauté éducative ; mais surtout ladite communauté tout entière sommée de faire allégeance à un flot quasi ininterrompu de prescriptions officielles censées assurer la promotion des valeurs de la république et garantir la défense de la laïcité. En réalité, une surveillance constante des élèves qui n’a guère suscité d’émoi chez leurs maîtres… jusqu’au moment où ils ont pris conscience qu’ils n’étaient sans doute pas eux-mêmes à l’abri.

Prise de conscience tardive et non générale. Il y a encore moins d’un an, la publication par Blanquer d’un vademecum sur la laïcité à l’école avait tout d’un règlement de police : organisé autour d’une grille d’observation (« identifier et communiquer, prévenir, réagir et traiter les problèmes »), d’une boîte à lettre « atteinte à la laïcité », directement accessible aux enseignants dans chaque établissement, cette nouvelle étape d’une chasse sans fin aux sorcières (musulmanes) ne pouvait fonctionner sans le concours apporté par les enseignants à une entreprise peu glorieuse de délation.

De la même manière, dans un ordre d’idées très voisin, il faut bien admettre que les enseignants n’ont guère été réactifs face au flux continu d’instructions relatives à la présence de la symbolique nationale (drapeau, Marseillaise, commémorations militaires etc) dans les établissements et dans le cursus des élèves. La pitoyable surenchère observée ces derniers jours dans le cadre du débat parlementaire sur la loi Blanquer n’a été rendue possible que par la complicité tacite manifestée jusque-là par les enseignants dans la mise en œuvre toujours plus pressante de prescriptions peu soucieuses de la liberté de conscience. Quoique l’autorité décide en la matière, elle sait par avance qu’elle n’a pas à redouter d’opposition. Le summum en la matière ayant été atteint avec l’instauration du SNU (service national universel), un dispositif d’enfermement et de militarisation des lycéen.nes sans équivalent dans l’histoire de l’école, au coût astronomique (à terme 3 milliards d’euros prélevés chaque année sur le budget éducatif) et qui, pourtant, n’a pas trouvé place (ou très épisodiquement) dans la contestation de cette fin d’année (les stylos rouges n’étant pas plus clairvoyants sur le sujet que les organisations dites représentatives).

Aussi, lorsque des chefs d’établissement acceptent sans regimber de se livrer à toutes sortes de pitreries dans le cadre d’une « formation » paramilitaire délocalisée dans une caserne de gendarmerie, on comprend, dans ces conditions, que le ministre n’éprouve guère de scrupules à faire inscrire dans la loi l’exigence d’exemplarité, de loyauté – en réalité de conformisme et d’obéissance – des personnels.

En matière de gouvernance de l’Education nationale, il n’est nullement certain que le ministre actuel soit en rupture avec ses prédécesseurs, sinon par une morgue et un orgueil incommensurables qui sont sa marque de fabrique : le fonctionnement pyramidal et centralisé d’un système infantilisant, l’incapacité à reconnaître au terrain ses compétences et son expertise, la méfiance pour toute forme d’autonomie (méfiance il est vrai souvent partagée par les personnels), sont constitutifs d’un système éducatif construit au fil des siècles autour de préoccupations de conformisme et d’obéissance plutôt que de liberté et de responsabilité. Autant de travers rarement contestés, quand ils ne font pas l’objet d’un consensus inavoué.

A l’automne 2015, au cours d’une conférence de presse tenue conjointement avec son collègue de l’Intérieur, Najat Vallaud-Belkacem en avait appelé à une sorte de collaboration systémique entre l’école et la police : « A travers nos deux ministères, ce sont deux piliers de notre République qui se mobilisent conjointement. Une mobilisation qui s'accompagne d'un changement radical de culture. » Ce changement radical de culture, n’est-ce pas, finalement, son successeur qui le met en œuvre ?

 

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