Coronavirus : les faux-semblants d’un discours guerrier

« Nous sommes en guerre » : en usant et abusant de la métaphore guerrière, Macron ne fait qu’entretenir une confusion sur laquelle les Français ne sont déjà que trop portés. Mais on ne lutte pas contre un virus avec des missiles ou des blindés.

Pour qui n’est ni médecin ni épidémiologiste ni virologue, il est aventuré de se laisser aller à un jugement sur l’épidémie qui frappe aujourd’hui la planète. D’autant que les médecins, les épidémiologistes, les virologues ont plus d’une fois tâtonné sur le sujet. Pour qui n’est ni économiste ni sociologue ni politologue ni éditorialiste, il peut sembler prétentieux de mettre en cause les savantes analyses avancées sur le sujet par des "experts" qui, comme tous les experts, ont réponse à tout. Même si ces analyses - outre que, comme le virus, elles mutent plus souvent qu’à leur tour - tiennent plus de l’autosuggestion ou du Café du commerce que de la démonstration rigoureuse. Pour qui n’est ni médecin ni épidémiologiste ni virologue ni économiste ni politologue ni éditorialiste ni expert mais qui connaît un peu son histoire et se méfie comme de la peste des théories toutes faites, cet épisode, en dépit de son apparente nouveauté et de sa dimension effectivement peu banale, vient opportunément rappeler que, lorsqu’une situation nous échappe, il est toujours plus facile de se rabattre sur un bouc émissaire plutôt que de s’interroger sur ce que l’on n’a pas fait. « On » dépassant très largement la responsabilité des gouvernants.

Un coupable avant tout

Dans « La peur en Occident, 14e-18e siècles » (1978, mais toujours brûlant d’actualité), Jean Delumeau, rappelle que, lors des grandes épidémies de peste dont, certes, on ignorait les causes, si l’on s’en remettait volontiers à la providence divine, la rumeur populaire avait tôt fait de désigner des coupables : les Juifs, accusés d’empoisonner l’eau des puits, étaient brûlés sans autre forme de procès ; les sorcières, également, ou réputées telles mais, de façon plus générale, l’étranger faisait fonction de coupable idéal. La peste, qui ravagea la péninsule ibérique en 1596-1599, ne pouvait être que « flamande » ; celle qui sévit en Lorraine en 1627 était qualifiée de « hongroise », celle de 1636 de « suédoise » ; si en 1630 les Toulousains fuyaient « la peste de Milan », de leur côté, à la même époque, les Lombards succombaient en masse à la peste « française ». Une rhétorique finalement très proche de celle qui se développe aujourd’hui : Trump, en dénonçant le virus « chinois… européen… étranger », ne fait guère que relayer les phobies habituelles et le racisme ambiant. Avec les fantasmes autour de la fermeture des frontières, au 21e siècle, l’enfer, c’est toujours les autres. Dans la bouche du directeur de l’OMS, la référence abusive à la géophysique – l’Europe, « épicentre » de l’épidémie – relève inconsciemment, peut-être, de la même inclination à assigner une délimitation géographique - et la culpabilité qui va avec - à un phénomène qui échappe aux schémas explicatifs habituels.

Pour les siècles qui font l’objet de son étude, Jean Delumeau explique que la dénonciation du coupable précédait la recherche des remèdes : « le mouvement premier et le plus naturel était d’accuser autrui. » Une attitude, que n’ont pas fait disparaître, du moins pas entièrement, les découvertes scientifiques et les recherches médicales ultérieures. Surréaliste, par exemple, paraît la mise en accusation, dans le contexte actuel, de l’Union européenne ou de l’espace Schengen qui seraient à eux seuls la cause d’une pandémie mondiale. Née en Asie, atteignant l’Afrique, l’Amérique, l’Australie et toutes les parties du monde, la maladie aurait donc dû, pu, par le seul miracle des frontières nationales, contourner les états européens (un peu comme, en 1986, le nuage de Tchernobyl stoppé net aux frontières de la France…) ?  Dans un même ordre d’idées, les bruyantes tirades à prétention macroéconomique visant le libéralisme (néo ou ultra), souvent très sélectives dans le choix de leur objet et leur approche géographique (sauf erreur, la Chine est toujours dirigée par un parti communiste ; la Corée du sud et le Japon, symboles d’un libéralisme honni, s’en sortent plutôt bien dans leur gestion de l’épidémie), ciblent plus ou moins consciemment une forme de gouvernance mondialisée qui dédouanerait chaque état et les citoyens qui le composent de toute espèce de responsabilité dans la crise. Même quand, en France par exemple, en pleine croissance exponentielle de l’épidémie, la quasi-totalité des politiciens hurlent au scandale d’état devant la perspective d’un report des élections municipales… Le fautif, le coupable, c’est toujours l’autre.

« Nous sommes en guerre »… Mais contre qui ou plutôt contre quoi ?

Une indignation sélective, donc et qui permet d’évacuer toute question sur des choix politiques et budgétaires impliquant les responsables nationaux et ceux qu’ils représentent. Et puisque, paraît-il, « nous sommes en guerre », on a un peu vite oublié que, depuis de nombreuses années, la France, en se focalisant sur une approche principalement militaire de la « guerre » et de la sécurité, a fait passer certaines priorités avant d’autres. Si par exemple, face au coronavirus, la France ne peut pratiquer que 2500 tests par jour et l’Allemagne 12 000, un élément d’explication est peut-être à chercher dans le fait que la dépense militaire par tête d’habitant est presque deux fois plus élevée en France qu’en Allemagne. Avec une hausse de 4, 5 %, le budget militaire de la France pour 2020 atteint 37, 5 milliards d’euros. La loi de programmation militaire (juin 2018) prévoit une hausse de 1,7 milliard d’euros par an jusqu’en 2022, puis de 3 milliards par an à partir de 2023. Au total, les six années de cette loi de programmation auront englouti près de 300 milliards d’euros, dont 37 milliards pour la bombe atomique. Un choix politique qui fait de la France le pays d’Europe qui dépense le plus pour son armée mais un choix politique jamais remis en cause ni par les partis politiques ni par la société civile, sinon pour surenchérir et trouver qu’en la matière, on n’en fait jamais assez. Cette année, le contribuable offre donc à l’armée plusieurs centaines de blindés supplémentaires, des avions, un sous-marin etc mais combien de lits médicalisés aux hôpitaux, de masques de protection, de tests de détection ? Il n’est pas honnête de se dissimuler cette évidence : les contraintes qui pèsent aujourd’hui sur la santé publique (comme également sur d’autres secteurs) sont, au moins en partie, les conséquences de choix politiques et budgétaires voulus par les habitants eux-mêmes.

En réalité, la grande faiblesse du débat public sur les dépenses militaires (1800 milliards de dollars en 2019 dans le monde !), cet angle mort de la question politique, reflète une perception biaisée des notions de sécurité, de danger, de menace. Si, paraît-il, « nous sommes en guerre », il faut alors se demander pourquoi ce danger prend toujours le visage d’un ennemi extérieur, de l’étranger, alors qu’il est d’une toute autre nature. Une interrogation qui renvoie, même si ce n’est pas la cause unique, à des représentations forgées dès l’enfance à travers une histoire scolaire massivement habitée par les épisodes de guerre. L’histoire enseignée, tout spécialement dans le premier degré, reste encore dominée par une chronologie nationale et guerrière, une approche binaire qui ne reconnaît que les « bons » (les Français) contre les « méchants », l’étranger. Un étranger dont, toujours, vient le danger.

Dans le cadre d’une enquête menée auprès de 7000 élèves âgés de 11 à 19 ans  (1) à qui l’on a demandé de « raconter l’histoire nationale »,  la guerre apparaît aux yeux des jeunes comme le grand « opérateur de l’histoire (…) D’après les récits d’élèves - explique Eglantine Wuillot - la guerre constitue une part notable de la mémoire de peuple français. Elle fonde en quelque sorte l’identité de la France, pays guerrier et victorieux. »  De ces récits d’élèves, image de leur apprentissage, la mise à distance, l’esprit critique sont presque toujours absents. Quoi qu’elle fasse, quelque crime qu’elle commette, la France et son armée sont toujours dans leur bon droit. Stéphane Clerc, autre co-auteur de l’enquête, explique : « S’il existe un fil rouge parcourant l’ensemble du corpus (les récits d’élèves), c’est bien la menace pesant continuellement sur le territoire national (…) Nous sommes alors en présence d’un territoire « envahi », « attaqué », « occupé », « partagé », « divisé », « annexé » etc. En somme, les ennemis de la France, les autres nations - les Anglais et les Allemands principalement – révèlent en négatif les frontières du territoire national. Dans ces conditions, l’Europe est considérée comme un espace hostile (…) Finalement, non seulement le territoire national est-il volontiers présenté comme menacé ou assiégé de l’extérieur, mais la France est bien seule ».

En 2020, si la menace ne vient certes plus de l’Allemand, de l’Anglais ni même du Chinois, ce changement pourtant radical dans l’ordre du monde n’a que peu fait bouger les représentations mentales ; la sécurité est toujours largement perçue sous l’angle militaire (et policier). Une représentation archaïque qui empêche de prendre la juste mesure – et donc de décider d’une juste politique – des nouveaux défis, bien réels ceux-là (environnementaux, sanitaires etc) qu’il faut dès aujourd’hui affronter.

Faute d’en avoir conscience, les discours de guerre continueront de tourner à vide et d'entretenir les illusions.

 

(1) - Le récit du commun, sous la dir. de Fançoise Lantheaume et Jocelyn Létourneau, Presses universitaires de Lyon, 2016

 

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