La faute aux Chinois, la faute à Macron… la faute aux Juifs ?

Face aux grandes épidémies du passé, dans un contexte souvent teinté de superstition et d’irrationnel, de panique vraie et de mauvaise foi, la recherche du coupable, du bouc émissaire était l’habitude. Il faut croire que les mauvais réflexes ont la vie dure, resurgissant aujourd’hui à l’occasion d’une épidémie, à cette différence près que les petits calculs n’y sont sans doute pas étrangers.

Face aux grandes épidémies du passé, dans un contexte souvent teinté de superstition et d’irrationnel, de panique vraie et de mauvaise foi, la recherche du coupable, du bouc émissaire était l’habitude : « le mouvement premier et le plus naturel était d’accuser autrui. » (Jean Delumeau, La peur en Occident, 1978, Fayard). Il faut croire que les mauvais réflexes ont la vie dure, resurgissant aujourd’hui à l’occasion d’une épidémie, à cette différence près que les petits calculs n’y sont sans doute pas étrangers.

Depuis quelques jours, la gestion de la crise par les pouvoirs publics fait l’objet d’une véhémente remise en cause. A travers les médias et les réseaux sociaux, incompétence, retards et défauts d’anticipation sont pointés du doigt ; on n’aurait pas réagi assez vite ni assez fort. Des plaintes nominatives sont déposées en justice (dont l’une touchant un ministre en poste depuis quelques semaines), soutenue par une pétition vengeresse. Face à ce déferlement, on peine à croire qu’il y a encore 15 jours, une grosse partie de l’opinion publique était farouchement opposée à tout confinement généralisé, à la fermeture des établissements scolaires ou au report des élections municipales, hypothèse considérée, jusque dans les plus hautes sphères politiques, comme un coup d’état. Pas moins. Signe d’une mémoire défaillante, la pénurie de masques occulte également le fait que les millions d’habitants des métropoles asiatiques masqués font l’objet, en France, de moqueries récurrentes. Jusqu’à ces dernières semaines, en tout cas… Quant à la dimension mondiale de la pandémie, les dizaines de milliers de victimes, les milliards d’habitants confinés, la rapidité avec laquelle la maladie se répand sur tous les continents, il est inutile de s’y attarder. Seules comptent la désignation du coupable et sa pendaison. Un coupable que la planète entière, de Tokyo à San Francisco, en passant par Londres et Milan, a parfaitement localisé, caché dans son palais sur un bord de la Seine.

Mais si la colère des soignants est parfaitement justifiée, la peine des familles de défunts également (quoique, curieusement, on entende assez peu ces dernières), son prolongement en écho par d’impétueux commentateurs, sa relance médiatique et politique interpellent et étonnent. A travers sa rhétorique boursouflée à défaut d’être révolutionnaire (« nous soutiendrons par la force populaire cet acte courageux et nécessaire (…) face à l'inacceptable, l'injustice et le mépris, résister est un devoir ») et une indignation trop convenue pour être honnête, la pétition dont tout le monde parle ne transpire pas vraiment de compassion réelle pour les victimes (on ne s’attardera pas sur la teneur ordurière d’un certain nombre de commentaires), d’intérêt pour les personnels ni de finesse dans l’analyse. Une analyse qui, significativement laisse de côté le fait que, dans une démocratie même imparfaite, les choix politiques résultent toujours, au moins en partie, des demandes des électeurs ou de leur absence d’intérêt et qu’ainsi, jusqu’à une époque très récente, la santé publique et son financement a dû s’incliner devant d’autres impératifs (militaires entre autres) et une définition biaisée de la sécurité. Si la France dispose du premier budget militaire en Europe, il faut nécessairement que cela se fasse au détriment d’autres besoins. Une priorité dont la « force populaire » s’est toujours accommodée…

Si les instigateurs de cette pétition ont manifestement en tête d’autres préoccupations que le soulagement des souffrances, il en va de même pour toute une partie du corps médical qui, sans beaucoup de pudeur, utilise la crise pour faire passer un message sans rapport avec la défense de la santé publique. Une opportunité que n’a pas manqué de saisir l’Union française pour une médecine libre (UFML) et son président Jérôme Marty, très présent dans les médias et dont la bruyante indignation dissimule mal le positionnement idéologique dont le syndicat ne fait d’ailleurs nul mystère, défendant farouchement « le libre choix de son médecin par le patient , l’indépendance professionnelle, la liberté de prescription et de pratique (…) de la liberté d’installation » : un « socle déontologique » s’appuyant sur le refus des réseaux de soins, qualifiés de « médecine low cost ». Donc un positionnement étroitement corporatiste directement responsable de la désertification médicale… et par ricochet de la surcharge et de la crise de l’hôpital public. Etroitement marqué à droite, ce syndicat pratique un lobbying dont le succès à ce jour a toujours été couronné de succès. Manifestement très à son aise au milieu des sénateurs Les Républicains (24/11/2018), Marty vantait les mérites du système américain permettant au médecin de gagner 22 000 euros par mois…à condition, évidemment, de bien choisir ses patients. Et pour le tout-venant qui lui serait envoyé par l’hôpital public, il prévoit en toute bonne conscience une consultation … à 60 euros à partir du 1er avril ! Dans le contexte actuel, l’hôpital public devrait quand même se chercher d’autres défenseurs.

Gérer la situation présente, en chercher les causes pour éviter son retour, c’est effectivement la raison d’être des états et des pouvoirs publics qui ont bien sûr des comptes à rendre. Mais ce qui se dessine en France depuis quelques jours ne rentre pas dans le cadre du débat démocratique, ici dénaturé par de médiocres considérations : doctrinaires, dans certaines analyses dites « de gauche » qui tentent de récupérer à leur profit une situation qui leur échappe autant qu’aux autres ; de pur opportunisme pour une droite qui, non plus, n’avait rien vu venir ; idéologiques et mercantiles pour une corporation – les médecins – à qui la société civile aurait tort d'abandonner le pouvoir (1). Trop d’intérêts sordides à l’affût. Outre que les vociférations ne sont pas par nature vertueuses ni même honnêtes, la recherche du bouc émissaire comme réponse à un mal qu’on peine à maîtriser est un mauvais signal.

 

(1) - Le 22/03 plusieurs syndicats de médecins soutenus par le Conseil de l'ordre déposaient devant le Conseil d'état une requête réclamant un renforcement du confinement qui aurait abouti à un enfermement total de 68 millions d'habitants ! Une fâcheuse confusion des rôles en démocratie.

 

Sur ce blog : Les faux semblants d'un discours guerrier

 

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