Règlement de compte hexagonal pour une pandémie mondiale

A défaut de saisir la nature réelle d’un phénomène dont on ne connaît pourtant ni l’origine exacte ni la conclusion, la dénonciation d’un coupable, la recherche d'un bouc émissaire virent au défoulement. De fait, en France, chacun cherche dans l’épidémie la confirmation de ses propres convictions. Un petit jeu aux conséquences hasardeuses.

« Nous vivons une épreuve grandeur nature de mondialité » : avec la mise à distance qui fonde la discipline historique, l’analyse sobre et modeste de Patrick Boucheron offre un contrepoids salutaire au bruit et à la fureur qui, en France tout au moins, écrasent le débat public sur la pandémie. Car de mondialité, il n’en est guère question dans un pays qui, avec une complaisance certaine, en reste au stade du règlement de compte hexagonal.

Un coupable d’abord

Un virus insaisissable dans ses manifestations, des chercheurs actifs mais plus d’une fois perplexes et qui se contredisent, une pandémie erratique dans sa diffusion, plusieurs milliards de terriens confinés, l’économie mondiale à l’arrêt ; mais une complexité qui n’est pas de nature à stopper les certitudes ni les bonnes grosses évidences d’une foule (d’un peuple ?) de commentateurs aux compétences scientifiques, médicales, économiques insoupçonnées et dont les explications diverses, divergentes mais en tout cas péremptoires se rejoignent dans une frénésie accusatrice. A défaut de saisir la nature réelle d’un phénomène dont on ne connaît pourtant ni l’origine exacte ni la conclusion, la dénonciation d’un coupable rassure et la recherche du bouc émissaire – des Juifs en leur temps, des sorciers en d’autres temps, de l’étranger de tout temps – vire au défoulement. La cible favorite : les pouvoirs publics sous toutes leurs formes, accusés indifféremment d’en faire trop ou pas assez, d’intervenir trop tard ou prématurément, des pouvoirs publics incompétents quand ils ne sont pas carrément criminels (le terme est devenu d’usage courant).

Assurément, les considérations mondialistes de Patrick Boucheron ne sont pas le fort d’un microcosme politique appuyé par ses traditionnels relais (médias, sondeurs, experts autoproclamés etc), instrumentalisant sans pudeur l’événement dans une campagne électorale anticipée. En pleine crise sanitaire, les parlementaires, dispensés de présence dans leurs assemblées, se rattrapent dans les studios de radio, sur les plateaux télé pour dispenser un avis autorisé sur les traitements (Mélenchon, expert en chloroquine…), sur la prophylaxie (les masques, « scandale d’état »), sur la négligence criminelle des autorités face à une difficulté qu’eux-mêmes avaient annoncée de longue date (puisque tout le monde savait…), twittant frénétiquement sur tout et sur n’importe quoi, manifestant par leur irrépressible agitation une curieuse conception de leurs responsabilités d’élus. Mais après tout, si les morts - dont le dénombrement fait naître chaque soir une jouissance qu’on peine à dissimuler - ne rapportent pas quelques suffrages aux élections, c’est à désespérer de l’opinion publique. De fait, chacun cherche et trouve dans l’épidémie la confirmation de ses propres convictions ; sous cet angle, le virus est une bénédiction.

Pusillanime et mesquine : en période de crise, difficile à vivre pour tous, cette vision de la politique, bavarde et bruyante, contraste encore un peu plus avec la responsabilité, le civisme (dans le bon sens du terme) dont témoignent les multiples initiatives solidaires prises dans la société civile, initiatives individuelles, collectives, associatives, spontanées le plus souvent. Deux conceptions de la politique, assurément : l’une basée sur la confiance et la capacité d’agir de façon autonome  que se reconnaissent les habitants d’une collectivité (quelle qu’elle soit, pas forcément nationale) ; l’autre, archaïque mais toujours dominante, qui ne vit que par les discours qui tournent à vide, la prédication permanente, les querelles de chapelle et les médiocres ambitions de carrière.

La faute au « système »

L’indignation est confortable et la compassion mise en avant se pare avantageusement des atours d’une critique qui se présente comme scientifique, rigoureuse, quand elle n’est en réalité que le reflet de croyances individuelles ou collectives pourtant très discutables auxquelles, espère-t-on, les circonstances permettront de donner une nouvelle jeunesse. Ainsi, cette analyse rudimentaire – et manifestement très ignorante de l’histoire millénaire des pandémies – qui fait découler la propagation du virus d’une disparition pourtant plus illusoire que réelle des frontières nationales dont l’espace Schengen serait le symbole honni. Un espace dont ne font pourtant partie ni le Royaume Uni ni les USA qui comptent parmi les pays les plus touchés, ni bien sûr la Chine, habituellement si ombrageuse sur le sujet des frontières. Une analyse simpliste, trompeuse mais qui renforce la rhétorique identitaire des souverainistes et nationalistes de tout poil et la grande peur des migrants. Une analyse irrationnelle sans doute mais qui permet au président de la première puissance mondiale de bloquer toute immigration … après avoir suggéré de lutter contre l’épidémie par des injections de désinfectant.

Dans un registre comparable, l’instrumentalisation d’un élément isolé, ici un virus, pour jeter l’anathème sur un « système » politique, économique et social – abusivement considéré comme homogène alors que la réalité est diverse – relève de la même malhonnêteté intellectuelle. La corrélation entre un capitalisme implacable et la pandémie mériterait une approche un peu plus prudente que celle à laquelle se livrent aujourd’hui nombre de commentateurs fermement convaincus que leurs analyses (déjà anciennes) sont les bonnes et les seules bonnes. La critique légitime d’un système économique n’autorise pas tout. Comme par exemple, refuser de reconnaître que, point de départ du virus, la Chine, en dépit de son tournant vers l’économie de marché à partir des années 80, reste encore pour une bonne part un pays à économie dirigée, avec un fort secteur public et bancaire étroitement contrôlé par le Parti communiste. Un Parti communiste dont les mensonges ont indubitablement favorisé la propagation du virus. Ou qu’inversement, les pays qui résistent le mieux à l’épidémie, comme l’Allemagne ou la Corée du Sud, ne semblent guère se poser de questions sur la nature de leur régime économique, en tout cas pas jusqu’à le remettre en cause. Encore moins fantasmer sur les bienfaits d’un type d’économie collectiviste dont les thuriféraires ont un peu vite oublié qu’il fut à l’origine de quelques-unes des plus meurtrières catastrophes sanitaires du 20e siècle (entre autres les famines dans l’URSS de Staline ou dans la Chine de Mao).

Reste surtout que si l’on peut discuter à perte de vue sur les bienfaits respectifs de la propriété publique ou privée des moyens de production, comme sur l’indépendance économique dont les défenseurs les plus bruyants n’imaginent d’ailleurs pas qu’elle puisse être assurée dans un cadre autre que national, on peine à faire le lien entre ces controverses et une pandémie qui, comme toutes celles qui l’ont précédée, n’est pas plus soluble dans un « système » donné que dans les désinfectants de Trump. Venu de Chine par avion pour atterrir dans les grands foyers de peuplement d’Europe et d’Amérique, le virus n’a rien fait d’autre que ce que font tous les virus : tuer avant d’être ralentis puis stoppés. Savoir si la réaction des pouvoirs publics fut à la hauteur du danger est d’une autre nature mais le nombre de victimes en Europe comme en Amérique du Nord devrait inciter à un peu plus de prudence dans les accusations. Notamment parce que, dans ces parties du monde qui vivent toutes en démocratie (même imparfaite), les électeurs peuvent difficilement se dédouaner de toute responsabilité dans les effets de politiques menées par des dirigeants qu’ils ont eux-mêmes choisis. En France tout spécialement, en dépit de la bruyante indignation dénonçant les politiques dites de rigueur qui ciblent les services publics depuis de nombreuses années, il faut une bonne dose de mauvaise foi pour ne pas voir que les difficultés qu’elles génèrent (à l’hôpital comme ailleurs) résultent d’options largement partagées ou faiblement récusées. Au regard de la crise actuelle, qu’elle cherche à récupérer de façon éhontée, la contestation d’origine antifiscale (et antisyndicale) des gilets jaunes et de la mouvance populiste n’apparaît pas comme spécialement pertinente.

Un « système » pas vraiment systématique

Une contestation d’ailleurs obstinément sélective : à plus de 20 000 morts brutales en quelques semaines dans un seul pays, la société civile n’a toujours pas jugé nécessaire de s’interroger sur le bien-fondé d’une définition de la sécurité collective pensée d’abord en termes militaires, focalisée sur des menaces largement imaginaires plutôt que sur des menaces bien réelles. Depuis 2015, les attentats terroristes et leurs 250 victimes sur le sol français ont justifié, dans les dépenses publiques, la priorité accordée au budget militaire, nécessairement au détriment du reste ; combien faut-il de morts dans les hôpitaux et les maisons de retraite pour justifier une autre redistribution des dépenses publiques ? Un rapport d’ICAN montre que la France a dépensé environ 4,5 milliards d’euros pour des armes nucléaires en 2019. Soit l’équivalent de 100 000 lits de soins intensifs, de 10 000 ventilateurs, des salaires de 20 000 infirmières et de 10 000 médecins. De même nature, des dépenses qui se chiffrent à 7,2 milliards de livres (8 milliards d’euros) pour le Royaume Uni, 35 milliards de dollars (32 milliards d’euros) pour les USA… 0 euro pour l’Allemagne. Lequel de ces pays est le mieux équipé pour faire face à une pandémie ? Et s’agit-il d’un « système » ou de choix budgétaires et politiques librement déterminés au niveau national, dans le cas de la France un choix jamais discuté, largement accepté ? (Même si, dans le cas de l’Allemagne, l’héritage de 1945 rentre en ligne de compte, l’opinion publique allemande reste massivement hostile à l’arme nucléaire).  

Coupables les pouvoirs publics, coupable le « système » ? Peut-être mais sûrement pas eux seulement. Depuis le début de l’épidémie, en France, la chasse est ouverte. La chasse au(x) bouc(s) émissaire(s). Initiée par des politiciens aux arrière-pensées même pas dissimulées, prompts jusqu’à l’indécence à ramasser tout ce qui traîne ; relayée par les experts, les chapelles, les écoles de pensée qui voient là l’occasion d’élargir leur auditoire en plaquant sur leurs propres croyances un virus qui pourtant leur échappe ; entretenue par des médias qui y ont trouvé un heureux filon, la chasse va son train d’enfer (pas un jour sans dénonciation d’un nouveau « scandale », d’un nouveau « mensonge », d’une nouvelle « affaire ») sans que l’on sache vraiment quand elle s’arrêtera ni ou elle mènera. Si, comme on l’affirme peut-être un peu vite, la pandémie devait déboucher sur des remises en cause d’envergure (touchant aux modes de vie, de transports, d’échanges, de production etc), il faudra alors pour affronter ce défi autre chose qu’une posture accusatrice qui permet de se défausser sur les autres. Du moins dans une société qui se veut libre et responsable.

 

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