Du peuple, du référendum, et… de Machiavel

Comment ne pas voir dans l’ultralibéralisme contemporain le moteur de l’individualisme qui mine le sens du « collectif » indispensable à la pérennisation d’un ordre politique garant de l’intérêt général ? Forts du constat que le collectivisme fût violemment délétère, nous devrions avoir le courage politique de liquider la fiction du peuple, pour lui substituer l’horizon de la société des citoyens.

Qui a dit : « La souveraineté gracieusement accordée au peuple lui est soustraite dans les moments mêmes où il pourrait en ressentir le besoin. Elle lui est laissée seulement quand elle est inoffensive ou réputée telle, c'est-à-dire dans les moments d’administration ordinaire. Imaginez-vous une guerre proclamée par référendum ? Le référendum est parfait lorsqu’il s’agit de choisir l’endroit le plus indiqué pour que l’on y place la fontaine du village ; mais quand les intérêts suprêmes d’un peuple sont en jeu, les gouvernements ultra-démocratiques comme les autres se gardent bien de les remettre au jugement du peuple. Dans ces régimes mêmes qui nous ont été confectionnés par l’Encyclopédie – laquelle péchait, à travers Rousseau, par un excès incommensurable d’optimisme – le conflit subsiste donc, immanent, entre la force organisée de l’Etat et l’éparpillement des individus et des groupes. Des régimes exclusivement fondés sur le consentement populaire n’ont jamais existé, n’existent pas et n’existeront probablement jamais » ?

D’où vient cette pensée crue que l’on projetterait volontiers sur le mouvement des « gilets jaunes » qui a pris racine sur les ronds-points de France depuis la mi-novembre 2018 ?

C’est l’une de ces découvertes surprenantes, révélant tout à la fois les messages d’une époque et leurs traces intimes, que livre toute succession quand on ouvre les tiroirs remplis de correspondances et que l’on vide les bibliothèques chargées de livres. Dans celle de mon père, je tombe sur cet ouvrage pour le moins surprenant : Le Prince de Machiavel, Préface de Benito Mussolini, Paris Helleu et Sergent éditeurs, 1929, édition limitée à 1550 exemplaires numérotés. On imagine le flot des questions en ouvrant un tel livre. Conserver dans sa bibliothèque cette œuvre célébrissime, qu’au demeurant on ne lit jamais, dans une édition reproduisant la première traduction de l’original en français, établie par Jacques Gohory en 1571, est au diapason d’une large curiosité de bibliophile. Que cette édition soit datée de 1929 et mette en exergue les propos, en français, de Benito Mussolini devient plus intrigant voire, il faut le reconnaître, dérangeant. En bon rejeton d’un immigré napolitain, ce père eut-il un penchant pour l’idéologie du fascisme mussolinien ? Et quelle est l’histoire de cet exemplaire dédicacé de la main de l’éditeur à Raymond Escholier, qui fût conservateur de la Maison de Victor Hugo, directeur du Petit Palais, et cofondateur du musée Eugène Delacroix ?

Je découvre que ce livre fit l’objet d’une lecture attentive en 1962, comme l’atteste un ticket de métro poinçonné utilisé en marque page. Lecture qui fût peut-être dans l’air du temps, au moment où le référendum sur l’élection au suffrage universel du président de la République occupait tous les esprits, que beaucoup ont regardé comme le coup de force qui faisait basculer la Vème république dans le « coup d’état permanent » dénoncé, à l’époque, par François Mitterrand. 

Voilà un trop plein de questions auxquelles il n’est plus possible, aujourd’hui, de répondre. Reste donc la découverte de la préface de Mussolini et la lecture pro domo que ce dernier fit du Prince de Machiavel, un texte qui fait l’effet d’un projecteur braqué avec acuité sur notre réalité française actuelle. Pourquoi Mussolini écrit-il une préface au Prince ? Pourquoi en français ? Et de quand date ce texte ?

Répondre à ces questions ne va pas de soi, et c’est par une sorte de jeu de Cluedo que progresse le dévoilement. C’est Gramsci qui met sur la voie du texte originel. On savait qu’Hitler avait largement exploité Nietzsche pour cautionner son idéologie, avec le concours zélé de la sœur du philosophe. On sait moins que Mussolini s’est servi de Machiavel pour assoir sa philosophie du fascisme, confortant au passage la réputation « machiavélique » du Prince, un « livre de chevet pour les chefs de guerre » selon l’expression lucide de Montaigne.

Gramsci dans ses Cahiers de prison (1929-35), évoque l’article Preludio al Macchiavelli, qui fut publié en avril 1924 dans le journal Gerarchia (n 3, pp.205-09) fondé par Mussolini, au moment même où les élections d’avril 1924 lui donne les pleins pouvoirs, lui permettant d’afficher un programme fasciste clairement totalitaire. Dans son entreprise politique, la caution de Machiavel compte beaucoup. Mussolini fait de son Prélude un texte majeur, dans lequel on trouve la référence à un autre texte également fondateur, Force et consentement, qui date de 1923, au moment où le mouvement fasciste prend de l’ampleur. « Longtemps avant mon fameux article « Force et Consentement », Machiavel écrivait dans le Prince : De là vient que tous les prophètes triomphent quand ils sont armés et succombent quand ils sont désarmés. » (Mussolini, Prélude à Machiavel). Ironie bien prémonitoire.

C’est donc bien ce texte de 1924, expression de l’esprit du fascisme, que l’éditeur français traduit courant 1928 pour le placer en exergue de la réédition du Prince dans la traduction française de Gohory. Pour cela, il aura nécessairement fallu obtenir l’accord du Duce. Et très opportunément peut-on penser, cet opus, rapidement épuisé, parut au moment des élections de mars 1929 qui ont été un plébiscite pour le régime fasciste. C’est le moment où ce dernier suscite en Europe une large admiration, Churchill notamment le regardant avec envie, en dépit de son caractère totalitaire qui n’échappe pas à ses visiteurs étrangers. La France n’est pas en reste, au point qu’en accord avec le gouvernement Laval, les éditions Flammarion s’engagent en 1935 dans la publication en français des Œuvres et discours de Benito Mussolini.

Mais revenons-en à Machiavel. Les commentaires sur le Prince sont légion, et les interprétations sur les véritables intentions de son auteur, dans la Florence des années 1500, souvent contradictoires. Mussolini ne les ignorait pas, lui qui dénonçait la naïveté de la vision du peuple que les Français ont hérité des Lumières, et notamment de Rousseau. Ce dernier, en effet, voyait dans Machiavel un esprit libre : « En feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné de grandes aux peuples. Le Prince est le livre des républicains ». Mais l’Histoire ne l’a pas suivi pour faire du Prince le livre de chevet des peuples contre les tyrannies.

Dans les lendemains de la Grande guerre deux puissantes idéologies se font face avec le même projet de balayer le parlementarisme européen. Or ces idéologies, fascisme et bolchevisme, fonctionnent comme deux jumeaux ennemis qui se nourrissent aux mêmes sources. D’un côté le surhomme de Nietzsche, que s’arroge Hitler vers 1924, notamment à travers La Volonté de puissance (un recueil posthume en réalité reconstruit). De l’autre, la figure du Prince, sous la forme du condottiere armé par la force virile et la bonne fortune, dont Machiavel fait le moteur de la toute puissance de l’Etat, débarrassée du droit divin. Ces idéologies subversives, qui ont fait trembler les régimes parlementaires dans les années 20 et 30, affirment toutes une volonté de puissance qui s’incarne tout à la fois dans l’Etat autoritaire et la fabrique du surhomme. Le Prince devient le duce, le führer, et le père du peuple, et fait de l’Etat la machine démiurgique qui doit façonner l’homme nouveau.

Gramsci lui-même accorde une grande importance à Machiavel, au point de lui consacrer l’un de ses cahiers de prison (le 13ème, en 1932) sous le titre Notes sur Machiavel, sur la politique et sur le Prince moderne. Dans ces réflexions, il transpose la figure du prince de la Renaissance, en développant celle du « prince moderne » qui n’est plus une figure de chef mais un « intellectuel collectif », le parti révolutionnaire, qui a pour projet de subvertir l’Etat pour fonder l’ordre nouveau, selon une rhétorique finalement similaire au fascisme mussolinien.

Quelle actualité trouver aujourd’hui à tout cela ? Pour de nombreux commentateurs « c’est peu dire que le spectre des années 1930 pèse sur la vie publique française ». Le Président lui même, à l’occasion des commémorations du 11 novembre 2018, a repris ce parallèle en s’inquiétant du fait que « le moment que nous vivons ressemble à l’entre-deux guerres ». « Dans une Europe qui est divisée par les peurs, le repli nationaliste, les conséquences de la crise économique, on voit presque méthodiquement se réarticuler tout ce qui a rythmé la vie de l'Europe de l'après Première Guerre mondiale à la crise de 1929. Il faut l'avoir en tête, être lucide, savoir comment on y résiste ».

 La perspective que projette Mussolini à partir de Machiavel, a le mérite de mettre à la question des valeurs politiques qui nous sont chères et néanmoins en crise ouverte : le peuple et les Lumières, le parlementarisme et l’Etat. N’est-ce pas devenu un faux-semblant que d’en appeler au peuple pour légitimer le politique, une illusion enracinée dans les Lumières mais que deux siècles d’idéologies socialistes ont usée jusqu’à la corde ? Parallèlement, le parlementarisme voit ses rouages se gripper ou tourner dans le vide, débordé par la raison d’Etat, un Etat toujours plus tenté par l’usage de la coercition et de la violence légitime pour orienter les affaires publiques par delà la représentation nationale.

Le mouvement de révolte des gilets jaunes fait croire à la résurgence du Peuple sans parvenir à l’incarner, le parlementarisme se perd dans l’impuissance face au gouvernement, l’Etat se veut dirigiste pour engager des réformes radicales, le chef de l’Etat se projette en Prince-Président. Le paradoxe dans tout ça tient au fait que la France échappe encore au populisme, pendant que beaucoup de nations y succombent, mais qu’elle dérive néanmoins vers l’autoritarisme absolutiste toujours bien ancré dans l’héritage politique national.

La liberté de pensée de Machiavel qui, en réalité, ne se mesure vraiment qu’en la recontextualisant dans son temps, a rendu le Prince intemporel et perméable à toutes les transpositions quand, les systèmes politiques entrant en crise, les dirigeants tentés par le pouvoir personnel en redécouvrent les préceptes. Avec le recul, ces rhabillages du machiavélisme dévoilent sur l’action politique des vérités très crues. Selon la lecture fasciste, pour tenir l’Etat à sa main, le Prince doit nier le peuple. Le populisme n’est qu’un costume de carnaval pour orienter la masse vers la dénonciation du parlementarisme et de ses représentants, de manière à mieux assoir la nécessité d’un mode autoritaire de gouvernement. Comme le dit très précisément le Prélude , « le pouvoir comme émanation de la libre volonté du peuple (…) est une fiction et une illusion (…). Le qualificatif de souverain appliqué au peuple est une tragique plaisanterie ». Pour les hommes politiques qui croient à la nécessité du dirigeant, animé de virtu [la force] et porté par la fortuna [le coup de force], « les systèmes représentatifs appartiennent plus à la mécanique qu’à la morale ».

On reprend à l’envie, ces temps-ci, cette sentence tirée de Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». On pense alors aux tentations politiques autoritaires résolument anti-démocratiques qui semblent faire tache d’huile aujourd’hui. Et qui font craindre que le spectre des années 30 ne refrappe à la porte, oubliant au passage que les régimes totalitaires se sont enracinés au milieu des années 20, avant que ne se profile la crise économique mondiale de 1929. Mais il faut aussi ranger parmi les monstres, les appels au peuple qui arment les discours populistes, dont le premier résultat est d’amplifier la déshérence de la notion même de peuple. Tentation autoritaire et auto-justification par le peuple sont le couple infernal de tous les régimes totalitaires. Il serait de bien courte vue de penser que les corps électoraux sont demandeurs de la manière forte en politique et attendent qu’elle soit incarnée par des figures de « chefs » à poigne. Il est, plus que jamais, utile de méditer la leçon crûment réaliste de Machiavel. Ce n’est pas le peuple qui affirme une demande de régime autoritaire. Ce sont bien plutôt les rouages des institutions politiques, mêmes parmi les mieux ancrées dans le jeu des élections démocratiques, qui se laissent subvertir par des figures et des partis populistes. Le peuple est une illusion alors que l’Etat, comme forteresse à prendre, ne l’est pas.

Dans sa Doctrine politique et sociale du fascisme écrite en 1933, Mussolini a cette sentence qui résume son siècle : « Si le XIXème siècle était le siècle de l'individualisme (le libéralisme implique l'individualisme), nous sommes libres de croire que celui ci est le siècle « collectif », et ainsi le siècle de l'État ». Formule que l’on voudrait pouvoir actualiser en la décalant d’un siècle. Comment ne pas voir dans l’ultralibéralisme contemporain le moteur insidieux de l’individualisme qui mine le sens du « collectif » indispensable à l’édification et à la pérennisation d’un ordre politique garant de l’intérêt général ? Forts du constat que le collectivisme fût une perspective violemment délétère, nous devrions avoir le courage politique de liquider la fiction du peuple, pour lui substituer l’horizon moteur de la société des citoyens. Bien que l’on puisse penser que celle-ci travaille déjà en rhizome loin des sommets de l’Etat, on est encore loin vraisemblablement de voir se dissiper ce clair obscur politique propice aux vagissements des monstres. Deviendrait-il alors opportun de remonter à la lecture rousseauiste du Prince de Machiavel pour en poursuivre la trace ?

 

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