FNCD#5 AFROTOPIA / COMPTE-RENDU/ La figure du gangster dans l'oeuvre de Teboho Edkins

Le FNCD#5 s'est s’associé avec les étudiants de la Licence 3 Histoire de l’Art et d’Archéologie, parcours Histoire du cinéma (Paris 1 Panthéon-Sorbonne) dirigée pédagogiquement par Agnès Devictor. En résonance avec leur cours « Histoire du cinéma non-occidental: Afrique et Moyen-Orient » les étudiants ont couvert l’actualité du FNCD#5 à travers, notamment, des compte-rendu de séances.

Ce compte rendu a été réalisé par Gabriel LEGGIERI et Elise LAWRENCE à propos de la séance du dimanche 22 novembre 2015 Émergences#6 / Regards croisés sur l'oeuvre de Teboho Edkins lors de laquelle ont été projetés Gangster Project et Gangster Backstage par le jeune cinéaste sud-africain et allemand Teboho Edkins.

Photo tirée de "Gangster Backstage" Photo tirée de "Gangster Backstage"

"Dimanche 22 novembre a eu lieu aux Ateliers Varan une projection de deux films de Teboho Edkins, Gangster Project et Gangster Backstage, réalisés respectivement en 2011 et 2013. Pour cette projection se sont associés le FNCD#5 et la 34ème édition du Festival International Jean Rouch, qui pour sa part, présentait en compétition le dernier film de Teboho Edkins, Coming of Age, réalisé en 2015. Cette collaboration permet une plus large diffusion d’une filmographie peu accessible, dans laquelle s’inscrit le travail du réalisateur, né aux Etats-Unis d’un père sud-africain et d’une mère allemande. Après avoir vécu dans de nombreux pays aussi bien en Afrique qu’en Europe, Teboho Edkins a décidé pour son projet de diptyque filmique, de revenir vers sa terre paternelle, pour y filmer la question de la figure du gangster sud-africain du Cap.

  • Gangster Project: à la rencontre des gangs du Cap

Le premier film de ce projet montre le réalisateur, alors jeune étudiant en cinéma, partant à la rencontre de gangsters dans le quartier défavorisé de Bonteheuwel au Cap. Telle une mise en abime de l’acte cinématographique, c’est le processus de réalisation du film qui intéresse ici le réalisateur. Teboho Edkins se mêle aux différents gangs du quartier aux noms fantasques (Wonder Kids, Junior Night Pigs...) qui l’emmènent dans leur quotidien. Il les filme presque toujours en intérieur, la rue constituant un réel danger pour tous. Par les différents liens qu’il tisse avec les protagonistes du sujet, le réalisateur se place en figure centrale à partir de laquelle l’histoire se créé.

Bande annonce de "Gangster Project" © Jide Tom Akinleminu

 Si Gangster Project a, en partie, été pensé dans une logique de fiction se basant sur la réalité, le réalisateur insiste, lors de la discussion, sur l’aspect purement documentaire des plans filmés, rappelant que les protagonistes sont de réels gangsters, libres de se mettre en scène ou pas, libres d’avoir leurs propres discours. Ce dispositif n’est pas sans créer une certaine empathie pour ces personnages violents. La caméra portée circule librement dans l’espace, montrant le réalisateur au contact d’une toute autre culture, à laquelle il n’appartient définitivement pas. Issu d’une classe sociale aisée, qui tranche avec le quartier de Bonteheuwel, il se fait traiter de « gosse de riches » dans le film.

Dans les entretiens qui ont suivi la projection, Teboho Edkins a insisté sur son choix d’être présent dans le cadre de la même manière que les gangsters, pour faciliter son acceptation en tant que « petit blanc » parmi ce groupe à majorité noire, et donc prendre à contrepied les séparations sociales et raciales qui continuent de miner la société sud-africaine malgré la fin de l’Apartheid en 1991. « L’homme blanc » ne filme pas les noirs, caché derrière sa caméra, mais il se met en scène de la même manière, et de ce fait, les décalages de pouvoirs, d’éducation, de classes sociales s’estompent.

Photo extraite de "Gangster Project" Photo extraite de "Gangster Project"
Ce choix cinématographique tend à mettre tous les participants du film sur un même pied d’égalité. Après avoir trouvé un guide lui ayant donné des contacts pour être directement en lien avec ceux qu’il voulait filmer, Teboho Edkins avait suivi pendant trois mois ces gangsters qui l’avaient invité dans leur milieu et le réalisateur a dit avoir été obsédé par l’idée que ces gangs se laissent filmer, chose peu commune, tout comme eux ont été intrigués par le fait d’être le sujet d’étude d’un blanc. Chacun est devenu pour l’autre une source d’interrogations.

  • Gangster Backstage: une approche plus psychologique

Ce premier film ayant été achevé avant la perception des financements d’aide à la réalisation du CNC, Teboho Edkins a employé cet argent à réaliser un second film, Gangster Backstage. La même idée de montrer le processus de réalisation est utilisée. Le réalisateur avait pour but de traiter du même thème sous deux angles et deux choix de mise en scène différents. Gangster Project avait une approche sociale de la figure du gangster, tandis que Gangster Backstage est plutôt dédié à l’approche psychologique des protagonistes. Ce film montre une succession d’interviews de gangsters âgés de 14 à 40 ans environ, réalisées en caméra frontale confrontant le gangster au réalisateur cette fois-ci placé volontairement hors- champ. L’individu interrogé fait alors une introspection sur ses expériences en tant que membre de gang mais également en tant qu’individu isolé. 

Photo extraite de "Gangster Backstage" Photo extraite de "Gangster Backstage"
En alternance avec les interviews, Edkins filme ces personnages, improvisant devant la caméra. Ils réalisent leurs performances dans un théâtre, au sein d’un carré délimité par du scotch blanc sur le sol noir de la scène. Ce carré devient un espace scénique qui permet de délimiter l’espace de travail des protagonistes et il représente métaphoriquement non seulement une cellule de prison, faisant écho de manière générale au passé de la plupart de ces gangsters, mais aussi à la prison mentale, à l’isolement psychologique de l’individu par rapport à son groupe. Teboho Edkins adopte ici un traitement plus classique du documentaire, portant un autre regard plus détaché et neutre sur des protagonistes qui, contrairement au premier film de la projection, ont été payés en tant qu’acteurs pour leur participation. Pour ce documentaire, ce sont les gangsters eux-mêmes qui sont venus vers le réalisateur. Cinq gangsters actifs ou repentis ont été choisis parmi une centaine de personnes ayant répondu à une annonce dans un journal local, pour réaliser ce deuxième volet.

Extrait de "Gangster Backstage" © bathysphere productions

  • Une thématique commune : la peur

Si les deux films sont traités de manières différentes, ils sont tous deux liés par le sentiment de la peur. Elle apparaît non seulement chez le réalisateur et sa mère, par rapport à ses nouvelles fréquentations dans un des quartiers les plus dangereux de la ville, mais aussi chez les membres des gangs. Cette peur se fait plus visible dans Gangster Backstage où l’on peut voir des personnages en proie à leurs angoisses, seuls face aux menaces qui pèsent sur leurs vies.

Nous avons donc trouvé intéressante l’idée de présenter ces deux films en tandem, pour montrer les différentes possibilités de représentation explicitant la modification du regard du réalisateur sur la figure sociale du gangster. Au cours de l’échange qui a suivi la projection plusieurs anecdotes ont été révélées par le réalisateur. Le film a notamment été utilisé comme preuve contre l’un des gangsters au cours d’un procès, mais cette preuve ne fut pas retenue, le film ayant été décrit comme « fictionnel ». De plus, les gangsters du film l’ont copié et revendu illégalement, fiers de se retrouver dans un produit qui vient de chez eux."


Bravo et merci à Gabriel Leggieri et Elise Lawrence ainsi qu'à tous les étudiants de la Licence 3 Histoire de l’Art et d’Archéologie, parcours Histoire du cinéma d'Agnès Devictor.

Découvrez les photos de la séance sur Flickr !

À (re)lire:

Notre entretien avec Teboho Edkins 

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