Affaire Bensoussan : le Mémorial de la Shoah en question

Le procès intenté à Georges Bensoussan interroge le Mémorial de la Shoah dont il est l'un des dirigeants.

Le 10 octobre 2015 au cours de l'émission "Répliques" animée sur France Culture par Alain Finkielkraut, Georges Bensoussan décrit les musulmans en des termes qui lui valent ses démêlés judiciaires :

«Aujourd’hui, nous sommes en présence d’un autre peuple au sein de la nation française, qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés [...] Il n’y aura pas d’intégration tant qu’on ne se sera pas débarrassé de cet antisémitisme atavique qui est tu comme un secret ».

Avant de citer à l'appui de ses propos : «Un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans un film qui passera sur France 3 : “C’est une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de sa mère.”»

On a longuement épilogué sur "l'antisémitisme qu'on tète avec le lait de sa mère" que l'auteur déclare constitutif du génome culturel arabe.

On s'est moins appesanti sur la régression que causerait la "présence d’un autre peuple au sein de la nation française ...". Celle-là est pourtant un classique de la rhétorique raciste. Idéologue de l'antisémitisme, Édouard Drumont stigmatisait en 1886 dans La France juive "le rôle qu'a joué, dans la destruction de la France, l'introduction d'un corps étranger dans un organisme resté sain jusque-là". Il inaugurait une tradition raciste qui connaîtra son heure de gloire entre 1940 et 1944 et resurgit depuis une quinzaine d'années sous forme d'islamophobie.

Au-delà des faits réels sur lesquels s'appuie Georges Bensoussan, en particulier les violences racistes qui affectent certains quartiers, notons le glissement idéologique : les "hordes asiates ou congoïdes" qui investissent aujourd'hui la société française ne l'asserviraient plus par le moyen de la finance comme le proclamait le racisme d'avant-guerre, mais détruiraient sa culture et sa cohésion sociale en s'attaquant aux juifs qui en constitueraient la clé de voûte.

Bien entendu, lorsqu'on évoque les juifs, on atteint vite l'ambiguïté. On s'étend sur les manifestations d'antisémitisme. Mais derrière leur dénonciation se profile une diabolisation des critiques adressées à "l'État juif", ses territoires occupés et ses impératifs raciaux reposant sur la négation des droits des indigènes. Avec un postulat plus ou moins explicite : le nettoyage ethnique des Territoires occupés avec spoliation de ses habitants non-juifs correspondrait à la destinée nationale du "Peuple juif". Le contredire équivaudrait à prolonger l'œuvre des nazis. À cet égard, l'affirmation de Georges Bensoussan dans un numéro de 1999 de la Revue d'histoire de la Shoah, selon laquelle l'antisémitisme serait passé depuis 1945 de la droite radicale à la gauche tiers-mondiste avec cette phrase stupéfiante : l' "antisionisme balbutiant des années de l'entre‑deux guerres [pour lequel] le Juif est l'ennemi du genre humain et son influence est démesurée", pose les bases de la récupération du récit du martyre des juifs durant la Deuxième guerre mondiale, dans le but de diaboliser les protestations contre l'oppression des palestiniens.

Un message que reçoivent en pleine face les Français d'origine arabe pour lesquelles l'interminable meurtre des palestiniens et la modération occidentale à l'égard des oppresseurs, symbolise leur propre condition dans l'histoire contemporaine.

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L'important dans cette affaire tient moins au texte incriminé, assez banal dans la littérature raciste entre extrême-droite identitaire et gauche néo-conservatrice, qu'aux fonctions exercées par l'auteur. Le Mémorial de la Shoah se consacre à l'évocation des victimes du génocide nazi. Il entretient un centre de documentation, organise des expositions et fournit des matériaux pédagogiques à l'Éducation nationale. Responsable éditorial, Georges Bensoussan a formé des professeurs des collèges et lycées à la pratique de "l'enseignement de la Shoah" et dirige la Revue d'histoire de la Shoah.

J'ai commenté en son temps le numéro de cette revue consacré en 2010 à l'enseignement, dans lequel l'ambiguïté pédagogique  :

  • polarisation sur l'émotion dans un enseignement qui se démarque de celui de l'histoire, jugé trop "positiviste" et obscurité sur son rôle dans la formation des élèves,

et les relents racistes :

  • reproches adressées aux programmes scolaires de consacrer trop de place à l'histoire d'un monde musulman qui n'en serait pas digne.

transpiraient de plusieurs contributions.

Tout ceci jette un doute sur l'enseignement de la Shoah : a-t-il pour objet de briser la dynamique du racisme ou bien d'inhiber les critiques adressées au suprémacisme juif qui fonde la politique israélienne ?

Un doute d'autant plus ravageur que la souffrance juive est gravée au fronton de ce qui apparaît comme une religion laïque[1]. Depuis Holocauste jusqu'à Shoah, on tente d'imposer des vocables de nature religieuse pour qualifier un crime qu'on qualifie d'absolu et on croit comprendre dans le message délivré par ses promoteurs, que la visite à Auschwitz aurait pour la jeunesse une fonction initiatique d'accession à la civilisation morale.

Les interventions de Georges Bensoussan prennent à cet égard un sens particulier : le culte de la souffrance juive et de la culpabilité universelle à leur égard et le renoncement à l'empathie à l'égard des Palestiniens serait l'effort sur eux-mêmes que les jeunes arabes devraient accomplir pour se dégager d'un pesant atavisme et se hisser au niveau du reste de l'humanité.

Dès lors, comment interpréter les difficultés d'enseigner "la Shoah" dans les établissements scolaires, analysées par certains commentateurs comme révélateur d'un regain d'antisémitisme. Et comment comprendre cet illusoire dialogue à distance il y a trois ans, entre de jeunes admirateurs de Dieudonné et le Directeur général du Mémorial de la Shoah, les uns attribuant au poids de l'enseignement mémoriel, le "rire libérateur d'une culpabilité subie" qui fait le succès de leur idole, l'autre minimisant.

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Le procès s'est déroulé le 25 janvier devant la 17e chambre du tribunal de grande instance de Paris. Jugement le 7 mars.

 


[1] Auteur de L'Holocauste dans la vie américaine, Peter Novick explore la genèse de cette religion aux États-Unis.

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