Contraception - les cinquante ans de la loi Neuwirth

Le 28 décembre 1967 était promulguée la loi autorisant l'information sur les contraceptifs et leur utilisation. Maîtrisant leur fécondité, les femmes cessaient d'être vouées à leur fonction reproductive et à la sphère domestique. C'est l'acte le plus riche de conséquences de l'histoire de la libération sexuelle.

Adoptée après plusieurs années de controverse, la loi Neuwirth conclut un siècle de répression accrue des pratiques contraceptives. Elle intervient après deux siècles d'une transition démographique qui voit la natalité et la mortalité reculer sous l'effet des progrès de la médecine et de l'hygiène.

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L'antiquité aurait connu le préservatif. Des estampes égyptiennes anciennes montrent un étui pénien peut-être destiné à cet usage. Dès avant le XVIIIe siècle, on utilisait des boyaux d'animaux pour se protéger des maladies vénériennes et éviter la fécondation.

De son côté, le retrait ou coït interrompu est évoqué dans la Genèse.
Juda prit une femme pour son premier né Er ; elle se nommait Tamar. Mais Er, premier né de Juda déplut à Yahvé, qui le fit mourir. Alors Juda dit à Onân : « Va vers la femme de ton frère, remplis avec elle ton devoir de beau-frère et assure une postérité à ton frère ». Cependant Onân savait que la postérité ne serait pas sienne et, chaque fois qu'il s'unissait à la femme de son frère, il laissait perdre à terre pour ne pas donner une postérité à son frère. Ce qu'il faisait déplut à Yahvé, qui le fit mourir lui aussi. (Gen. 38,8-10).

C'est au milieu du XIXe siècle qu'on découvre la période d'infertilité du cycle menstruel sur laquelle le médecin japonais Ogino fondera sa méthode de contraception à la fin des années 1920. Les premiers préservatifs en latex sont commercialisés par Goodyear vers 1880. Entre 1880 et 1910 on met au point le diaphragme. Les spermicides apparaissent en 1906. En 1928, le médecin allemand Ernst Gräfenberg propose le premier stérilet.

L'impératif nataliste

La France a dès le XVIIIe siècle, pratiqué une forme de contrôle des naissances par le recours au mariage tardif et au coït interrompu et sa population a reculé par rapport à celle de ses voisins. L'expression célèbre attribuant la défaite de 1871 à l'instituteur prussien diagnostique des jeunes Français trop peu nombreux et faiblement instruits. D'où la loi du 28 mars 1882 instituant l'instruction obligatoire laïque et gratuite et une réaction nataliste.

L'Église catholique se positionne d'autant plus volontiers en appui de cette dernière, qu'elle illustre la convergence entre le dogme et l'impératif républicain. Les confesseurs qui depuis des lustres gardent un silence prudent sur ce délicat sujet, sont fermement invités à conditionner l'absolution à un examen des pratiques conjugales et un engagement des pêcheurs à conformer leur vie intime aux préceptes de la religion. La cible est clairement désignée : le crime d'Onân.

Des prises de position parmi d'autres qui illustrent la thématique nataliste :

  • Le 14 décembre 1876, la congrégation romaine de la Pénitencerie répond à une question d'un prêtre d'Angers "qu'il n'est pas permis de favoriser la bonne foi des pénitents onanistes ni de se contenter d'un vague sermon"[1].
  • En 1887, le dominicain Jacques-Marie Monsabré, prédicateur à Notre-Dame de Paris désigne l'enjeu "Les peuples féconds sont destinés à conquérir les autres ou à les étouffer par des infiltrations pacifiques".
  • En 1918, le docteur Doléris membre de l'Académie de médecine juge qu'une femme saine et robuste peut engendrer et conduire à bien dix à douze enfants. Il ajoute que celle qui se refuse à la maternité et la limite ... retombe au rang de prostituée, de la fille de joie dont les organes ne sont que des instruments, des jouets obscènes au lieu de rester le moule auguste, vénérable de tous les siècles futurs.

Les 1,3 million de jeunes français tués durant la Grande Guerre marqueront longtemps en creux la pyramide des âges. Dès lors, la thématique nataliste reprend avec virulence et la loi du 31 juillet 1920 réprime l'avortement, la contraception et leur publicité.

Art. 3 - Sera puni d'un mois à six mois de prison et d’une amende de cent francs (100 fr) à cinq mille francs (5000 fr) quiconque, dans un but de propagande anticonceptionnelle, aura, par un des moyens spécifiés aux articles 1er et 2e, décrit ou divulgué, ou offert de révéler des procédés propres à prévenir la grossesse, ou encore facilité l'usage de ces procédés. Les mêmes peines seront applicables à quiconque, par l'un des moyens énoncés à l’article 23 de la loi du 29 juillet 1881, se sera livré à la propagande anticonceptionnelle ou contre la natalité.

Au cours des débats un député socialiste qui rejoindra le Parti communiste après le Congrès de Tours, le docteur Morucci déclarait :
"Ce n’est donc point avec des arrêts de justice ou de la verbosité qu’on fait croître une race. Si l’on veut des nourrissons, il faut que la femme n’envisage pas la grossesse comme une catastrophe et que l’Etat prépare le berceau avant de réclamer l’enfant.
Les malheureuses qui, souvent au péril de leur vie, ont recours à l’avortement, ne sont pour la plupart ni des récidivistes du crime qui calculent avec les sanctions prévues par la loi, ni des femmes qui, cédant à une simple fantaisie malsaine, pourraient être intimidées par ses règles. Elles sont presque toutes des infortunées résolues à tout tenter, quelle que soit l’importance du risque, pour échapper à la misère qu’entraînerait, dans un logis déjà surpeuplé, la venue du dernier-né, à la perte d’une place qu’entraînerait une grossesse, ou bien au scandale créé autour de leur nom".

Ces paroles ne seront entendues que cinquante ans plus tard.

De son côté, l'Église pourchasse les pratiques contraires à La loi naturelle. Lorsque les grossesses s'espacent, le fidèle est fermement invité à s'expliquer et les plis des draps ne doivent garder aucun secret pour le confesseur. Le désarroi s'exprime clairement dans le courrier reçu dans l'entre-deux-guerres par l'abbé Viollet[2], fondateur en 1918 d'une Association du mariage chrétien et auteur d'un Petit traité du mariage : submergée de grossesses, craignant de le voir regarder ailleurs si elle refuse à son mari ce qu'elle finit par considérer comme une dangereuse corvée, l'épouse catholique recueille bonnes paroles et injonctions natalistes :

Le couple participe à la création divine et la perpétue ; l'acte sexuel doit aboutir à sa fin naturelle, la procréation en premier lieu et en second, l'apaisement de la concupiscence.

Dès lors que le fluide masculin est émis, toute manœuvre tendant à le détourner de sa destination naturelle est peccamineuse. Seule la chasteté conjugale et au pire, la méthode Ogino peuvent justifier l'espacement ou l'arrêt des naissances. En 1931, la doctrine religieuse est précisée par Pie XI dans l'Encyclique Casti connubii.

À cela s'ajoutent les avortements clandestins pratiqués par des faiseuses d'anges employant des techniques rudimentaires avec une hygiène déficiente qui provoquent souvent des infections conduisant à la stérilité sinon à la mort. Leur nombre est par nature difficile à connaître. Durant les débats autour de la Loi Veil, on les estime à 300.000 chaque année. En 1933, un auteur avait proposé 500.000 et un autre un million en 1938. Durant l'occupation, un médecin avait avancé une fourchette de 800.000 à un million. Lorsqu'elle recourt au corps médical pour soigner les suites d'un avortement, la femme se trouve souvent en butte au sadisme de médecins qui se justifient par l'illégalité des pratiques abortives et l'immoralité qu'ils y trouvent.

Toutefois en 1935, le docteur Jean Dalsace ouvre à Suresnes le premier dispensaire de Birth control se rattachant à un mouvement apparu aux États-Unis et dans lequel on assure des consultations de contraception.

Libération des mœurs

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, les mœurs se libèrent tandis que la déchristianisation réduit la portée des injonctions de l'Église. Simone de Beauvoir publie Le deuxième sexe en 1949. Dès lors qu'on progresse vers l'égalité des sexes, l'équilibre du couple devient une valeur en-soi dans laquelle l'harmonie sexuelle acquiert un rôle central. Les travaux du sexologue américain Alfred Charles Kinsey sont traduits dans les années cinquante et ceux de William H. Master et Virginia E. Johnson qui explorent la physiologie du plaisir sexuel, au milieu des années soixante. Plusieurs variables concourent à cette évolution :

  • La découverte des antibiotiques entre les deux guerres et la généralisation de la vaccination après la Libération réduisent la mortalité infantile au point de dédramatiser l'impératif nataliste. Au XVIIe siècle, un couple devait donner naissance à huit enfants pour que deux d'entre eux parviennent à la maturité sexuelle, assurant le remplacement des générations ; il n'en faut plus que 2,2 dans les années 1960.
  • Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, la mise en place d'institutions neutralisant les conflits territoriaux - notamment en Europe - a affaibli l'importance d'une vigoureuse démographie. À la fin des années soixante, apparaîtra la crainte de la surpopulation.
  • Les progrès de la scolarisation incitent les parents à considérer qu'un trop grand nombre d'enfants les empêchera d'assurer à chacun une instruction satisfaisante.
  • Enfin, l'aide aux familles - allocations familiales, crèches, écoles maternelles ... – constitue une incitation non contraignante qui assure à la France une démographie dynamique en comparaison des pays voisins.

En 1955, le médecin américain Grégory Pincus met au point la pilule contraceptive, commercialisée en 1960 aux États-Unis et qui arrivera en France dès 1963.

La diffusion de l'Accouchement sans douleur dans la première moitié des années cinquante constitue une première expérience de sécularisation des mystères de la vie. L'Église menace d'excommunication ceux qui contrediraient la condamnation divine "Tu enfanteras dans la douleur" avant d'acquiescer en 1956 à cette intervention humaine dans la Loi naturelle.

Cette même année, un groupe de femmes autour d'Évelyne Sullerot et Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé fonde La Maternité heureuse qui deviendra en 1960 le Mouvement français pour le planning familial. Le MFPF se consacre à la lutte contre l'avortement clandestin et à la promotion du contrôle des naissances. Il diffuse sous le manteau conseils et matériel.

À la même époque, la presse commence à évoquer la souffrance entraînée par les grossesses non désirée et l'avortement, suscitant un abondant courrier des lecteurs. En 1956, Jacques Derogy journaliste à Libération publie Des enfants malgré nous avec une préface de Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé qui elle-même publie La Grand’Peur d’aimer en 1960.

En face, c'est un refus obstiné des autorités religieuses avec le soutien du Conseil de l'ordre des médecins. L'Église catholique n'est pas la seule à être partagée sur cette question. La Semaine de la pensée marxiste sur le thème "Femmes du XXe siècle" organisée par le Parti communiste en janvier 1965 voit les partisans de la contraception se heurter à Jeannette Vermeersch, épouse de Maurice Thorez pour qui l'appartenance de classe des travailleuses surclasse leurs intérêts de femmes.

Onze propositions de loi sont déposées par la gauche sur le bureau de l'Assemblée entre 1958 et 1967, dans le but de légaliser la contraception et le sujet est évoqué par François Mitterrand pendant la campagne présidentielle de décembre 1965. Un député gaulliste, Lucien Neuwirth qui a découvert la contraception à Londres où il a rejoint le général de Gaulle pendant l'occupation, convainc celui-ci de lui apporter son soutien.

Après une première proposition de loi déposée en mai 1966, objet de débats au sein d'une Commission parlementaire qui écoute notamment Alfred Sauvy éclaircir les facteurs conditionnant la décision de mettre au monde un enfant supplémentaire et Pierre Bourdieu analyser les effets de la maternité subie en terme d'inégalités et décrire les conséquences délétères de la fécondité imposée, Lucien Neuwirth dépose la proposition définitive le 12 avril 1967. Les débats sont vifs durant l'été et l'automne.

Séance du 1er juillet 1967, extrait de l'intervention de M. Jean Coumaros, député Union démocratique pour la V° République, médecin
(...) Si les couples doivent attendre le moment qui leur semble favorable pour procréer, nul doute que les familles nombreuses deviendront de plus en plus rares, il ne faut pas se le dissimuler. Les enfants, mesdames, messieurs, ne sont pas toujours engendrés par la réflexion et par la raison, mais dans un élan d'amour irrésistible, comme l'exigent la nature et l'instinct de continuité de l'espèce humaine. Or, avec la pilule, ces effusions périront dans le néant.
D'autre part, les maris ont-ils songé que désormais c'est la femme qui détiendra le pouvoir absolu d'avoir ou de ne pas avoir d'enfants en absorbant la pilule, même à leur insu ? (Mouvements divers.)
Les hommes perdront alors la fière conscience de leur virilité féconde, et les femmes ne seront plus qu'un objet de volupté stérile. Mais sommes-nous convaincus que cette semi-castration chimique des femmes n'engendrera pas des troubles organiques et psychiques ? De grandes sommités médicales, en particulier l'académie de médecine, ont déjà tiré la sonnette d'alarme et ont stigmatisé les méfaits que l'usage de la pilule fait déjà apparaître, malgré son emploi encore limité.
Il faut, mesdames et messieurs, laisser à l'amour son mysticisme et sa noblesse. L'étalage éhonté que l'on en fait finit par l'émousser et le déformer. C'est l'une des raisons peut-être de la floraison de certains vices. La pilule va encore favoriser davantage les amours illicites et ébranler les assises de la famille.

Adoptée le 19 décembre 1967 grâce aux voix de la gauche et d'une partie de la droite, la loi est promulguée le 28 décembre. Ses décrets d'application attendront plusieurs années. La loi du 4 décembre 1974 décidera le remboursement des produits contraceptifs par la Sécurité Sociale.

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La loi Neuwirth a constitué un moment essentiel de la révolution au sein de la famille française. Cinquante ans plus tard, le panorama social et culturel s'est considérablement transformé. Elle n'a toutefois pas empêché les nombreux échecs qui se traduisent chaque année par plus de 200.000 avortements. Celui-ci sera légalisé en 1975 par la Loi Veil.

Notons toutefois que l'incapacité de l'Église catholique à se réformer sur ce sujet a accompagné un déclin qui s'accélère après 1970. Il semble que Jean XXIII était décidé à autoriser la contraception au cours du concile Vatican II, mais qu'après son décès pendant le concile, son successeur Paul VI n'ait pas su résister à la pression des cardinaux conservateurs. De ce fait, si elle dépoussière la doctrine catholique dans le domaine des rapports entre les sexes, l'encyclique Humane vitae maintient en 1968 une condamnation de la contraception qui persiste de nos jours, même si l'Église la camoufle généralement en insistant sur sa préconisation de la "chasteté conjugale" et des "méthodes naturelles" qui désigne la méthode Ogino et ses variantes.

Il reste qu'en dépit de la survivance d'inégalités de fait entre les sexes en matière salariale et dans le domaine des responsabilités dans la sphère domestique, une étape considérable a été franchie au cours des années soixante.

 

 

[1] cité par Martine Sévegrand, Les enfants du bon Dieu, Albin Michel, 1995

[2] Martine Sévegrand, L’amour en toutes lettres. Questions à l’abbé Viollet sur la sexualité (1924-1943), Albin Michel, 1996.

 

 

Quelques liens utiles

La loi du 31 juillet 1920
https://blogs.mediapart.fr/amelie-meffre/blog/301114/loi-du-31-juillet-1920-et-l-avortement
http://clioweb.canalblog.com/archives/2014/11/18/30982433.html

Un débat à l'Assemblée nationale le 1er juillet 1967
http://archives.assemblee-nationale.fr/3/cri/1966-1967-ordinaire2/073.pdf p2557
http://www.assemblee-nationale.fr/13/evenements/1967_legalisation_pilule/1967_legalisation_pilule.pdf
http://www.assemblee-nationale.fr/13/evenements/1967_legalisation_pilule/

Un rappel historique dans le journal La Croix
https://www.la-croix.com/Archives/19decembre-1967-la-loi-Neuwirth-legalisant-la-contraception-est-adoptee-2017-12-19-1200900565

Les espoirs déçus de la loi Neuwirth
http://journals.openedition.org/clio/623

Des normes conjugales et parentales en mutation au cours du baby-boom
http://www.caf.fr/sites/default/files/cnaf/Documents/Dser/PSF/118/PSF118_1_VirginieDeLucaBarusse.pdf

Ce que propose l’Eglise catholique comble ma sexualité
http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-rue69/20120823.RUE2005/ce-que-propose-l-eglise-catholique-comble-ma-sexualite.html?utm_source=outbrain&utm_medium=widget&utm_campaign=obclick&obref=obnetwork

La position de l'Église Catholique sur la contraception

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