Rue des Universités. Corcuff croise Lordon

Corcuff nous donne, sur Mediapart, une critique musclée du dernier livre de Lordon. Nous revoilà plongés, non pas dans un débat mais dans une bataille d’intellectuels comme nous en offre l’époque. Il ne nous reste plus qu’à attendre la réaction de Lordon pour que le spectacle soit complet

J’apprécie la pensée de Corcuff  lorsqu’elle traite de la philosophie du peut-être, ou de l’anarchisme libertaire qui à mes yeux le rapproche des écrits de Camus.

Je l’apprécie un peu moins lorsqu’il lui faut, pour une introduction, plusieurs paragraphes avant d’arriver au sujet annoncé, la critique de Frédéric Lordon et de son dernier livre « Imperium, structures et affects des corps politiques ». Un titre au parisianisme universitaire assuré.

 

Une introduction plus courte et plus lisible aurait été préférable. Car en lisibilité, Corcuff oublie un peu ceux au service desquels il se met, ces « individus et collectivités  démocratiques » auxquels les « savoirs universitaires » sont « susceptibles d’être utiles ».

Utiles, nous en acceptons l’augure. Pourtant, quoi qu’on puisse dire, nous revoilà plongés, non pas dans un débat mais dans une bataille d’intellectuels comme nous en offre l’époque. Il ne nous reste plus qu’à attendre la réaction de Lordon pour que le spectacle soit complet. Mais le spectacle est à certains moments exigeant. Il faut pour y assister avoir fait des études, comme on dit. D’autres moments sont plus légers, illustration de ce que Corcuff revendique comme support de sa réflexion, ces « questions ordinaires » nourries de lectures ou de choses de la vie, comme ces chansons de Barbara, Michel berger, Edddy Mitchell, Alain Souchon. (Voir La société de verre. 2002).

 

Mais des formules du style : « Lordon prince de la vie connectée », « Il balance un Scud contre l’euro, Internet tremble », « Quand il ose la rebellitude maximale… Facebook est en émoi », « Lorsqu’il se dissocie de Jacques Sapir, Twitter est au bord de l’apoplexie », enrichissent-elles le débat ?

Est-il nécessaire, avant d’aller au fond, de préciser que « Depuis quelques années, Lordon a aussi été intronisé comme une des principales stars critiques médiatiques par Daniel Mermet, Frédéric Taddéi et Le Monde Diplomatique (où il tient un blog « La pompe à phynance »), tout en ayant un rond de serviette à France Culture » ? Est-ce pour se rattacher à cette clique qui veut absolument qu’être populaire soit une tare, que Corcuff reproche à Lordon d’être médiatique ? Je n’ai pas l’impression que Corcuff  manque d’espace pourtant.

 

Que Lordon, comme bien d’autres à gauche, « soient dans le désert », comme le chante Corcuff en duo avec Jean-Patrick Capdevielle, peut s’entendre. Mais qui peut dire, se revendiquant de gauche, que de ce désert il n’y a pas mis sa pincée de sable ? Il me semblait que pour débattre il fallait éviter le dualisme absolu.

 

Donc, lorsque Corcuff reproche à Lordon « d’enfermer l’inventivité humaine dans un cadre intangible posé dans ses concepts » et qu’en conséquence « Les réalités observables par l’enquête historique, sociologique ou ethnologique ont même à s’effacer devant la majesté du Concept ». On suit encore. Mais avant de s’accrocher, on pose la question suivante. Corcuff ne pousse-t-il pas un peu loin en poussant Lordon dans la sphère des antisociologistes que critique Bernard Lahire dans « Pour la sociologie » ? Si oui, est-ce totalement justifié?

 

N’ayant pas lu le livre de Lordon, j’ai toutefois cherché quelques comptes rendus de ce dernier pour voir si l’attaque réglée que mène Corcuff est justifiée.

Elle peut déjà l’être à priori, lorsqu’on connaît les dérives de Lordon sur le terrain terriblement glissant de la défense de la souveraineté. Une défense qu’il faut comprendre comme un refuge pour Lordon. Celui qu’y trouve l’économiste qui, constatant l’insoutenabilité du critère de crédibilité, est acculé à écrire que « les lois de l’économie ne répondent pas au canon de l’objectivité physique ». (In Les quadratures de la politique économique 1997). 

Cela aide à comprendre sa défense de la souveraineté comme un hommage à contrario à l’Allemagne, dont il constatait dans l’ouvrage cité, que sa force monétaire était un danger à venir pour les autres pays européens. « Le pire serait à craindre pour les autres politiques nationales qui ne disposent pas sur les questions économiques des mêmes ressources «communautaires », rajoutant immédiatement : « et plus encore pour la politique européenne, mal partie pour effectuer des démonstrations quand, dès le départ, elle est handicapée par le fractionnement de ses membres ».

En fait il semble difficile de se vouloir à la fois économiste, philosophe, politologue et sociologue. La complexité à relier ces disciplines dans l’enfer de l’actualité est un handicap pour qui voudrait fonder une position politique globalisante. Lordon a peut être le tort de l’avoir tenté.

 

On voit bien ce qui révulse Corcuff, cette idée qu’exprime Lordon que « quelque chose qui est supposé nous coller ensemble de manière quasi-organique » joue un rôle privilégié dans « les corps politiques ». Un tel « affect commun » n’est pourtant pas considéré comme une condition des mobilisations collectives dans une grande partie des travaux contemporains de sociologie et de science politique qui leur sont consacrés nous dit Corcuff, qui souhaite éliminer tout brouillage à la « construction d’une autonomie individuelle et collective dans un horizon post capitaliste ». (Introduction à Enjeux libertaires pour le XXIe siècle).

Mais peut on éliminer si facilement la notion d’affect commun ? En d’autres temps on aurait peut être parlé de psychologie des foules. Ce qu’on peut trouver toutefois étrange c’est que Lordon théorise sur cette notion « d’affect commun »  qui deviendrait centrale. Car en d’autres temps, après avoir constaté « que la marché semblent de plus en plus réclamer l’engagement massif des corps sociaux tout entiers rassemblés derrière de grandes options politique économique solennellement affirmés », il se posait la question : « Mais ce modèle unanimiste de la crédibilité est-il vraiment une fatalité, et l’UEM n’a-t-elle pas quelque chance d’y échapper ? », critiquant par ailleurs « le modèle unanimiste allemand ».

 

N’étant pas un adulateur du Lordon politique d’aujourd’hui, je reste toutefois attaché au Lordon critique de la finance et de ses dérèglements, des banques, des failles de l’Europe, des inégalités. Et je comprends sa déception de ce monde où la politique ne tient plus sa place.

On peut regretter ses dérives, mais il rame pour tenir encore à contre courant.

Corcuff le note d’ailleurs en fin d’article, « il a su poser des limites éthiques et politiques nettes face à l’aventurisme d’un de ses collègues en tropismes nationalistes, Jacques Sapir ». Comme il remarque « qu’un sous texte en périphérie fait aussi entendre une dissonance ».

C’est important. Car il vaut mieux chercher à sauver le soldat Lordon que de l’enfoncer. Débattre de façon critique mais apaisée de l’évolution de ses idées plutôt que de diminuer l’homme.

Rappelons à Corcuff  la « pluralité des principes » qu’il défend, comme il défend un anarchisme libertaire ouvert, « susceptible d’associer la visée d’autogouvernement de soi et celle d’autogouvernement des collectivités humaines (ou du « peuple » comme produit d’un processus d’autoconstitution) ». (In "Enjeux libertaires pour le XXIè siècle". 2015).

 

Bernard Maris, dans son épilogue à « Plaidoyer (impossible) pour les socialistes », n’a pas eu peur d’écrire en 2012 : « Au socialisme de la sédimentation, du local, du passé respecté, de l’artisanat, des petites structures coopératives qui interdisent la destruction massive, au socialisme humain qui ne s’interdit pas de penser à la nation et d’être réactionnaire, ils ont préféré les « grands travaux » du rafistolage du capital : nationaliser pour privatiser, rééquilibrer le budget, organiser la compétitivité ».

Parler de la nation ! Maris pourrait-il encore utiliser ce mot aujourd’hui sans être épinglé ?

Il y a aujourd’hui trop de mots imprononçables. Ils étaient souvent de gauche il n’y a pas encore si longtemps. Maris, encore lui, le regrettait. « L’une des tragédies des socialistes contemporains fut d’avoir abandonné les mots « libéral » et « libéralisme » à la droite, qui n’en a que faire ».

 

Les débats portés par les médias sont trop souvent désormais d’engagement idéologique et ne se préoccupent que peu de ce que Barthes appelait « l’engagement des formes, la responsabilité des formes, la responsabilité du langage »*.

 

Il faut réinstaller entre intellectuels un débat responsable.

 

 

Article de Philippe Corcuff :  https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/100216/s-emanciper-du-lordon-roi

·      Barthes. Entretien avec Jean José Marchand et Dominique Rabourdin. ORTF 1970. Repris in Magazine Littéraire janvier 2009).

Voir :  https://blogs.mediapart.fr/bernard-leon/blog/090216/collapsologie-du-debat-des-mots-pour-le-dire

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.