L’affaire du CETA, traité commercial entre le Canada et l’Europe, repoussé ou annulé, on ne sait quoi écrire, illustre le mal qui parcours tous les champs de notre époque, la main mise d’une élite de technocrates et d’experts coupés des réalités, des citoyens, et de tout sens de ses responsabilités, sur la marche du monde.
Il y a peu, plusieurs gouvernements européens jugeaient que les négociations sur le TTIP devaient être repoussées, ajournées, voir annulées. Le 30 aout dernier l’agence Reuters relayait l’information sur la volonté de la France de demander l’arrêt des négociations entre l’UE et les USA.
Et voilà que tout à trac, les gouvernements européens sortent becs et ongles pour défendre le traité UE-Canada, dit CETA, copie quasi conforme du TTIP, et agonisent la Wallonie qui demandent aux négociateurs du traité des précisions et des engagements sur des éléments en tous points conformes à ceux qui faisaient problèmes dans le TTIP.
Il faudrait raison garder, ce que ne font ni nos hommes politiques, ni trop de commentateurs de presse. Et poser en premier cette question : Comment la situation survenue dans la dernière étape du CETA a-t-elle été rendue possible ?
Soit la Wallonie a tort, soit les négociateurs européens ont été trop optimistes ou trop rapides. Or on sait que la précipitation nuit aux bonnes décisions.
Soit Mr Magnette, ministre-président de la Wallonie a raison de souligner qu'il subsistait des difficultés " majeures " concernant les mécanismes d'arbitrage entre les Etats et les multinationales dans CETA, soit il a tort.
Or, c’est précisément la même chose qui a coincé dans la négociation du TTIP et provoqué en Europe une large opposition citoyenne. Pourquoi donc cet acharnement à refuser d’amender l’accord CETA ? Tout bonnement parce que le CETA offrirait aux tenants du « tout marché » les mêmes avantages que le TTIP.
Plusieurs dizaines de milliers d’entreprises américaines installées au Canada n’attendent que le CETA pour profiter de l’aubaine.
Soit Mr Magnette a tort, et c’est alors aux négociateurs de nous l’expliquer. Et aux chefs d’Etats, qui du coup ont de la difficulté à rester calmes.
Il n’est dès lors pas étonnant que les citoyens s’interrogent. Mais il semble que ni les responsables politiques ni une partie des médias ne cherchent à les entendre. Cela risque d’alimenter une fois de plus la méfiance des populations sur l’Europe et ses responsables politiques. Il devient donc urgent de montrer que les dés n’étaient pas pipés.
Ce n’est pas le chemin qui semble avoir été choisi. D’où cette valse hésitation à laquelle on assiste. D’un coté, la Commission envoie un ultimatum à la Belgique, d’un autre coté, Jean-Claude Juncker prône une écoute des craintes et des griefs des Wallons. D’un coté, François Hollande déclare il y a quelques semaines que le TTIP ne peut être approuvé en raison d’un « déséquilibre évident », d’un autre coté, Manuel Valls annonce ces jours ci « qu’il serait quand même inconcevable que l'Union Européenne ne soit pas capable de s'engager en faveur de l’accord de libre-échange avec le Canada ».
Ceci en dépit d’une forte opposition au traité en France. Nicolas Hulot est contre. Une manifestation contre CETA a été organisée il y a peu. Des patrons de PME expriment collectivement leur inquiétude.
Dès lors, il nous faut bien regarder au delà du cercle de lumière que nous montrent et la Commission, et le Conseil, et les négociateurs du traité, pour essayer de comprendre. Porter nos yeux un peu au delà, là où règne l’obscurité, nous y aide. Une fois de plus c’est l’intérêt des multinationales qui est défendu. L’intérêt général étant ignoré.
Un autre post* sur Mediapart reprend un passage des « Souvenirs » de Tocqueville, qui, croquant le roi Louis-Philippe, paraît croquer par avance François Hollande.
Au delà c’est toute notre époque qu’il croquait en fait:
« Le pays (L’Europe dirait-il aujourd’hui) était alors divisé en deux parts ou plutôt en deux zones inégales : dans celle d'en haut, qui seule devait contenir toute la vie politique de la nation, il ne régnait que langueur, impuissance, immobilité, ennui ; dans celle d'en bas, la vie politique commença au contraire à se manifester par des symptômes fébriles et irréguliers que l'observateur attentif pouvait aisément sentir ». On était à la veille de la révolution de 1848.
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https://blogs.mediapart.fr/antoine-perraud/blog/261016/hollande-croque-par-tocqueville