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Billet de blog 3 mai 2017

Fin de la démocratie? Son commencement, peut-être

Et si l’indécision et les tiraillements douloureux d’une grande partie de l’électorat étaient les signes d’une reverdie démocratique ? Cela expliquerait la virulence des attaques dont elle fait l’objet pour n’être pas exactement ce qu’on espérait qu’elle fût : la caution forcée de l’étau qui l’écrase.

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Si l’on prend un peu de hauteur par rapport à la cristallisation du gros des débats autour du vote des Insoumis, c’est-à-dire des électeurs de la gauche recomposée, la vraie, le PS n’étant plus que l’ombre d’une ombre fourvoyée, le volume et la vitalité des échanges sur Mediapart, sur les réseaux sociaux et dans la rue – tendez l’oreille – ne laissent pas d’étonner, et sans doute en premier lieu tous les maîtres à penser de l’ordre capitaliste, leurs relais plus ou moins conscients et leurs alliés objectifs du bord opposé qui s’aventurent dans la mêlée, certains de servir l’intérêt général en répétant le mot d’ordre général. Chacun entend jouer son rôle, sans craindre la dissonance cognitive, un peu comme ces anars idiots autant que machiavéliques qui, la veille du premier tour, sur les murs d’un quartier populaire de ma ville, ont écrit : « Ne votez pas ! »

Chacun ? Non. Les seuls à rentrer dans les contours du nom qu’ils se donnent, ce sont les Insoumis, par droiture morale, et certes pas par mollesse d’âme, car beaucoup sont déjà engagés contre des maux déjà là. La catastrophe ne vient pas, elle a eu lieu et s’approfondit. Beaucoup de naufrageurs, pas très au net avec leur conscience, se prennent soudain pour des phares, mais ils éclairent un champ d’épaves. La perspective de l’arrivée au pouvoir de la mafia Le Pen, assistée d’ex-gudards racistes et hyperviolents, fait appréhender aux acteurs sociaux lucides un changement en degré et pas en nature d’un processus de décomposition démocratique enclenché de longue date et piloté de telle manière que les résistances ne dégénèrent pas en insurrection. La droite et la gauche de gouvernement ont assemblé toutes les manettes de la destruction de l’État de droit, le vallsisme et le fillonisme ayant fourni les derniers boulons. Le FN n’a plus qu’à les abaisser. C’est d’ailleurs parfaitement stupide et proprement injurieux de taxer les Insoumis – et seulement eux – d’inconscience ou d’irresponsabilité, surtout sur Mediapart, qui documente depuis des années les turpitudes du Front national et l’inconséquence criminelle des politiciens de droite comme de gauche qui ne semblent avoir intégré la notion de recyclage qu’appliquée aux déchets de la démagogie. Nous savons ce qu’est le FN. Nous continuons de voir la grimace sous tous ses masques. Mais nous savons aussi les conditions de son émergence et de son renforcement.    

Assez bizarrement, les bordées et injonctions médiatiques épargnent les électeurs de droite dont le cœur balance et qui sont a priori un peu plus nombreux que les Insoumis. On part peut-être un peu vite du principe que c’est moins dur pour eux d’avoir à choisir entre Charybde et Scylla. Or, comme le fait remarquer le philosophe et lobbyiste libéral Gaspard Koenig, pour s’en inquiéter du reste, le principal enseignement de ces élections est qu’il y a un rejet du libéralisme (à la Macron) en France à plus de 50 %, en balayant tout le spectre partisan. Lui-même se propose d’ailleurs d’y remédier en faisant œuvre de pédagogie chaque fois – et ce n’est guère difficile pour lui – que les médias lui en donneront l’occasion. Cela signifie que la difficulté de voter Macron, même pour faire barrage au Front national, est liée à une répulsion idéologique, éminemment politique, donc. C’est là le point essentiel, me semble-t-il, et ce qui fragilise le plus la position des donneurs de leçons, car tout leur effort consiste à dépolitiser le vote, à l’anesthésier, quitte à anathématiser les électeurs qui, malgré tout, feraient le choix du vote blanc ou nul, ou celui de s’abstenir, alors que c’est un droit qu’ils ont (encore), qu’ils veulent dire par là quelque chose et qu’ils le disent d’ailleurs clairement. Il est terrifiant de voir l’état d’urgence se continuer dans la consigne électorale et biaiser jusqu’aux règles du jeu démocratique, sous prétexte que le peuple use de tous les moyens légaux à sa disposition pour envoyer un message. Pour la première fois, peut-être, l’analyse politique ne peut plus reléguer le vote blanc ou nul et l’abstention dans les limbes de la protestation inintelligible et marginale. Leur signification est massive et dense. C’est un gant jeté, les yeux dans les yeux, à la face des oligarques de tout milieu.   

Cette répulsion argumentée – relire les fils de commentaires –, adossée à des expériences et des exemples concrets de la nocivité de l’ordre libéral et de sa tolérance à l’autoritarisme, s’il ne dérange pas les affaires, exprime un refus de la dissonance cognitive, cet écart entre la philosophie qu’on proclame et la vie qu’on mène en se pinçant le nez, et remet la dissonance là où elle doit être en démocratie, sur la place publique. Car, rappelons-le, l’activité démocratique, constitutivement, historiquement, est la gestion collective du dissensus, du frottement des projets intéressant la collectivité. Quand deux projets s’affrontent, en démocratie, on ne cherche pas à mettre tout le monde d’accord autour d’une synthèse consensuelle qui noie le poisson et ne décide rien ; on cherche à dégager une majorité instruite autour de l’un ou de l’autre. Le refus des Insoumis de se soumettre, caricaturé le plus souvent en rancœur de mauvais perdants, est une manière de coup d’éclat, de coup d’État démocratique dans une séquence électorale où l’on voit de grands démocrates, ou prétendus tels, exiger de plus de 50 % – une majorité, donc – des électeurs français qui se sont exprimés qu’ils réintériorisent et musèlent, le temps d’un second tour « où l’on élimine », ce rejet du libéralisme et de son monde, qu’ils détournent les yeux de la racine du mal, y compris du mal xénophobe. Car la philosophie libérale, philosophie pratique, rappelons-le, a, dès l’origine, non seulement couvert le trafic d’êtres humains, certains étant décrétés moins libres que d’autres, mais elle l’a mis au cœur de son système, de l’esclavage racial anglo-saxon jusqu’au salariat moderne. En somme, on ne demande pas tant à ces électeurs rétifs d’éliminer l’un ou l’autre candidat, mais de s’éliminer comme empêcheurs de penser et d’agir en rond, dans l’enclos existant.

Pour ma part, je note qu’en dépit de leur refus de la dissonance cognitive, en dépit de la pleine conscience qu’ils ont des enjeux, de nombreux électeurs continuent de douter, de s’interroger sur leur choix, ce qui est à la fois une activité saine et un grand tourment. Il serait tellement plus confortable pour eux de rabaisser les œillères et de tirer le char en marche. Mais non, l’humain d’abord, sous les lazzi, jusqu’au bout, les yeux et le cœur grands ouverts. Face à eux, autour d’eux, il y a des robots, réglés sur la même fréquence, qui leur ordonnent de voter contre leurs convictions et leur diagnostic, de soutenir une passoire pour faire barrage à une vague qui est de la même eau que la flaque où l’on barbote déjà. Les Insoumis, en mettant l’écologie au centre de leur programme, ont témoigné de leur hauteur de vue et de leur exigence morale, étant admis qu’est morale toute attitude qui consiste, dans ses actes, à tenir compte des générations futures. Maintenir audible l’affirmation selon laquelle la racine du mal est l’idéologie libérale elle-même, peste orwelienne dont Macron et Le Pen sont deux symptômes différents mais complémentaires, à combattre avec la même vigueur, c’est penser aux générations futures. C’est aussi tenir la ligne d’un dissensus démocratique débâillonné.

Un appel d’air sous l’étouffoir.                 

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