Les oiseaux disparaissent: vite, protégeons les chasseurs!

Faisant fi de deux études récentes sur l’effondrement des populations d’oiseaux en zone agricole, le ministère de la transition écologique et de la solidarité augmente les quotas annuels de piégeage, entérinant de surcroît, sous couvert de tradition, des pratiques cruelles condamnées par l’UE. Ce ne sont plus des couleuvres qui sortent de la bouche de Nicolas Hulot, mais de la paille.

David Ellingsen, série "Anthropocene". © David Ellingsen David Ellingsen, série "Anthropocene". © David Ellingsen
Les projets de La République en marche sont décidément symptomatiques des blocages ou désordres cognitifs qui, partout sur la planète, empêchent nos dirigeants, fussent-ils dûment renseignés sur leur nocivité, de rompre avec des habitudes qu’une bonne partie des mots d’ordre publicitaires et politiques s’évertue à conforter dans le reste de la population. Mépris des instances scientifiques, de l’expertise des arpenteurs du monde, des citoyens commis à l’observation des détraquements divers qui nous accablent, voilà ce qui caractérise cette marche folle, machine en avant toute, droit vers la gueule d’enfer de l’effondrement interconnecté. Une déraison qui donne raison aux collapsologues.

Dernier projet de loi à nous adressé en forme de pied de nez par le ministère de la régression écologique et du je-m’en-foutisme prédiluvien : l’inscription dans la loi de techniques de chasse aux oiseaux sauvages abjectes mais labellisées « tradition ». La chasse à la glu, par exemple. Miam !

Alouette des champs engluée. Alouette des champs engluée.
Le tableau de nos champs de bataille aurait une autre gueule si l’on napalmisait d’une colle bien épaisse et malodorante les éléments hostiles au sol. On renouerait avec les visions dantesques d’humanités littéralement embourbées dans la guerre d’un Henri Barbusse ou d’un Otto Dix. Ce serait à vous dégoûter définitivement de participer à la fois comme chasseur et comme gibier aux hallalis patriotiques.  

Je rendais compte ici même en mars dernier de deux études du Musée national d’histoire naturelle et du CNRS constatant un effondrement, dans les zones de culture, des populations d’oiseaux et d’insectes, principaux indicateurs du baromètre de la biodiversité qui nous nourrit, rappelons-le (l’agriculture vient par surcroît). Les oiseaux marins sont aussi concernés que les oiseaux terrestres par l’hécatombe. Prise de conscience au sommet ? Que nenni. C’est un autre défi que se donnent les Marcheurs blancs du macronisme. Le bel exploit que ce serait, en effet, de réussir à exterminer cette gent ailée particulièrement robuste, qui descend des trois espèces d’oiseaux apparus à la fin du Crétacé et ayant survécu à la dernière extinction de masse, il y a 66 millions d’années ! L’homme plus fort qu’une météorite ! Cela vous pose un dieu. Le gabarit de la réussite a été relevé depuis peu au niveau jupitérien, ne l’oublions pas, et Jupiter a son aire au-dessus de celle de l’aigle qui le sert.

Le gouvernement, à la grande stupeur de la LPO (Ligue de protection des oiseaux), a donc décidé de piétiner les rapports qui, convergeant de tous les points du globe, s’harmonisent en un unique cri d’alarme. Il semblerait qu’en son réduit néolibéral, il trouve plus prudent de prendre conseil auprès de la minorité armée des chasseurs, plutôt que de s’appuyer sur ses propres fonctionnaires pour se conformer aux engagements de la COP21, par trop contraires aux fondamentaux illibéraux et pillards de sa doctrine. Le soutien de la police et de l’armée n’étant pas certain, précédent des Gardes françaises oblige, autant assurer ses arrières dans les arsenaux domestiques, Bastilles susceptibles d’être défendues avec plus de vigueur par leurs occupants.

Deux arrêtés visent les grives, merles noirs, vanneaux et pluviers dorés, en fixant des quotas de chasse « traditionnelle » pour les Ardennes. Quant à l’alouette des champs, avec un quota de piégeage de 370 000 têtes (le double des captures de l’an passé), son sort a été scellé par un ministre de paille qui, à défaut d’épouvanter qui que ce soit, indique aux macrophages où se trouvent les dernières réserves. Cette même alouette a perdu un tiers de son effectif en 15 ans. Ajouter le piégeage à la famine et à l’empoisonnement comme accélérateur d’extinction relève au mieux de la vésanie, au pire de la complicité de zoocide. À moins qu’il ne s’agisse là plus simplement, plus banalement, d’une énième variation sur le thème du thermomètre qu’on casse quand la température monte. Supprimons les témoins de nos errements, qui nous accusent en leur agonie, et taillons dans les budgets de leurs relais. Le silence animal est inaudible tant qu’il est couvert par le vacarme de nos activités. Et puis, qui ira se battre pour quelques piafs et bestiasses en moins ? La plupart d’entre nous est bien incapable de distinguer une alouette d’une grive. Quant à savoir à quoi peut bien servir une alouette, à part fournir un exemple de la stupidité animale dans l’expression « miroir aux alouettes »…

À propos de miroir aux alouettes, combien de dupes se sont prises aux miroitements du Nouveau Monde macronien ? Le piège était pourtant grossier.

En attendant, histoire de nous occuper avec un simulacre de démocratie, le ministère propose sur son site une consultation publique sur les deux arrêtés susmentionnés, ouverte jusqu’au 14 août. Même s’il est douteux qu’il tienne compte des commentaires majoritairement scandalisés laissés par les citoyens, je vous invite à y déposer le vôtre et à ne pas oublier, à l’heure du jugement de ces Olympiens du gouffre, qu’ils étaient prévenus. On ne peut être relaps impunément.

L’explorateur Jean-François de La Pérouse écrivait dans son Journal : « Il est difficile de lire dans les archives du monde. » Pour nous épargner cette difficulté, nous avons décidé de simplifier radicalement le vivant, qui en est la mémoire sensitive, et remis aux ordinateurs le soin de conserver le peu que nous en retenons. Ainsi le vide se fait-il peu à peu en nous, entérinant le grand schisme de l’homme avec la nature.

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Il me paraît important de reproduire ici les argumentaires postés en commentaire le 26 juillet 2018 sur le site du ministère de la transition écologique et de la solidarité par « godefroy marielle » :

« Argumentaire général valable pour toutes les pratiques 


Ces chasses sont dites “traditionnelles” car elles dérogent aux directives européennes. Elles datent d’une période où les populations rurales avaient besoin de se nourrir de protéines animales à bon compte. Ce n’est plus justifié aujourd’hui. D’autant que le piégeage est difficilement contrôlable, et les pratiques cruelles :

Difficilement contrôlable : lorsque la police de la nature arrive sur place, si jamais elle arrive, il est souvent trop tard. Et quand bien même, lorsqu’un pinson ou un chardonneret est pris et que le garde arrive, le piégeur a beau jeu de dire qu’il allait le relâcher.

Cruel : lors des opérations de contrôle qu’elles conduisent elles-mêmes, les associations ont souvent trouvé des oiseaux blessés, voire même morts dans les pièges. Au stress s’ajoutent les heurts physiques du grillage, la souffrance des oiseaux collés par les pattes, par les plumes des ailes, par la queue ou par le corps, et lorsqu’ils sont décollés, au stress des manipulations, à la violence des collets…

Argumentaire contre l’arrêté ministériel prévoyant le piégeage de l’alouette des champs aux pantes et matoles dans les départements de la Gironde, des Landes, du Lot-et- Garonne et des Pyrénées-Atlantiques

Les chasseurs ont déclaré n’avoir capturé “que” 106 285 alouettes l’année dernière grâce à ces techniques. Pourtant, cette année encore, le quota fixé par le ministère pour cette chasse porte sur 370 000 alouettes, qui s’ajoutent aux 180 000 déjà chassées au fusil chaque année. Pourquoi l’État français veut-il autoriser la capture de 3,5 fois plus d’alouettes que ce qui a été déclaré pour la saison précédente ?! Un tableau de chasse irresponsable quand on a conscience du déclin continuel de l’espèce en France (déclin de 33 % des nicheurs entre 1989 et 2015, et déclin de 46 % des hivernants entre 1996 et 2017) et en Europe (déclin de 56 % des nicheurs entre 1980 et 2015). De plus, les matoles, ces cages grillagées qui ont servi trop longtemps à capturer des bruants ortolans fin août-début septembre, ne sont pas sélectives puisque d’autres espèces comme les pinsons, les verdiers, les chardonnerets et bien d’autres se font prendre et restent souvent des heures prisonnières. Certains oiseaux, pourtant officiellement protégés, sont blessés, d’autres meurent.

Argumentaire contre le piégeage des grives et merles noirs aux gluaux dans les départements des Alpes-de-Haute-Provence, des Alpes-Maritimes, des Bouches-du-Rhône, du Var et du Vaucluse 

Bien entendu, il s’agit d’une pratique non sélective puisque n’importe quel oiseau autre que les grives et merles noirs peut se retrouver englué, ce qui a conduit en 2004 la Cour de justice de l’Union européenne à condamner l’Espagne, qui autorisait une pratique similaire. Malgré l’obligation de relâcher les spécimens d’espèces non ciblées, ceux-ci ont peu de chances de survivre, surtout les petits passereaux (mésanges, rouges-gorges, etc.) : articulations démises en se débattant et mutilations, plumes arrachées par la glu, intoxication due aux solvants chimiques utilisés pour décoller les oiseaux (“traditionnellement”, cela se faisait avec de la cendre). Alors que les chasseurs déclarent avoir capturé 42 319 oiseaux la saison 2017-2018, chiffre relativement stable depuis quelques années, les arrêtés soumis à consultation autorisent le piégeage de 78 000 grives ou merles noirs pour la saison 2018-2019 ! Les chasseurs n’étant pas soumis à l’obligation de relâcher les appelants en fin de saison, ce quota s’ajoute à l’important prélèvement de ces espèces par tir au fusil (plus de 2,5 millions de grives et de merles noirs en France, d’après l’enquête nationale sur la saison 2013-2014).

Argumentaire contre le piégeage des vanneaux huppés et des pluviers dorés aux filets, ainsi que le piégeage des merles et grives aux tenderies dans le département des Ardennes (consultation commune aux deux modes de chasse)

- La tenderie aux vanneaux

En France, pays qui abrite environ 70 % des hivernants d’Europe, la tendance des populations nicheuses (− 33 % sur 1989-2015) et hivernantes (− 48% sur 2000-2017) est alarmante. 2 050 oiseaux de ces espèces pourront être prélevés à l’aide du piégeage au filet (tenderie aux vanneaux) pour la saison 2018-2019, selon l’arrêté projeté.

- La tenderie au brancher

Rien ne garantit que d’autres espèces non ciblées ne se retrouvent pas également prises au piège et la nature même du piège empêche tout relâcher d’une espèce non ciblée et potentiellement protégée, puisque la technique consiste à étrangler l’oiseau. La tenderie au brancher est donc non sélective. En cela elle est contraire au droit européen, et l’État le sait parfaitement puisque l’arrêté ministériel du 17 août 1989 encadrant ce mode de chasse prévoit que “tout gibier autre que les grives et merles pris accidentellement dans une tenderie est déclaré dans les vingt-quatre heures” – et non pas “relâché” – “à l’ONF ou à la fédération des chasseurs”. L’année dernière, les chasseurs prétendent avoir capturé 5 711 oiseaux. Pourquoi donc autoriser le piégeage de 20 000 grives ou merles noirs pour la saison 2018-2019, ainsi que le prévoit l’arrêté en consultation ? »

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