«La laîche est fanée près du lac, et nul oiseau ne chante»

La prophétie de la biologiste Rachel Carson énoncée en 1962 a commencé de se réaliser. La perspective d’un printemps silencieux – mais serait-ce encore un printemps ? – se rapproche. Partout dans le monde, les populations d’oiseaux s’effondrent à une vitesse jamais observée auparavant. Principale accusée : l’agro-industrie, fleuron national qui fane toute vie pour nourrir des cadavres ambulants.

"Ornithographie". Une colonie de sternes arctiques décolle de son aire de nidification en Islande © Xavi Bou "Ornithographie". Une colonie de sternes arctiques décolle de son aire de nidification en Islande © Xavi Bou

Tous les voyants sont en train de passer au rouge en même temps, comme une réponse ironique à l’aporie politique et économie du capitalisme macroniforme. Mais ce voyant-là est particulièrement emblématique, car l’extinction des oiseaux est comme la fermeture d’un accès au ciel, leurs ailes nous ayant donné l’idée de l’avion. Et l’on pense à la nouvelle de Villiers de L’Isle-Adam Le Tueur de cygnes, qui met en scène le docteur Tribulat Bonhomet, ignoble bourgeois positiviste qui ne jouit, en moderne, que de la destruction de tout ce qui n’est pas lui, de la souillure de ce qui est simplement beau en son mystère. Ayant lu quelque part que les cygnes avant leur mort exhalent un chant ravissant, il enfile des gantelets d’armure et après un long guet sur le bord d’un « vieil étang sacré », au premier rayon de l’Étoile du matin, il brise le cou des grands oiseaux qui s’y reposent et recueille en sa mémoire, mets d’autant plus délectable qu’il est obtenu par la force, chaque cri d’agonie. Le cygne, oiseau divin, est un double très ancien du poète dans la culture occidentale. Le chant du cygne obtenu de la sorte, par le crime, est un signe qui ne fait plus sens.

La musique de notre propre langage ferait-elle encore sens s’il n’était plus de tourterelle pour roucouler, plus de pie pour jaser, plus de chouette pour huer, de merle pour flûter, de pigeon pour frigotter, de rossignol pour gringoter, de caille pour margauter, de pélican pour jaboter, de huppe pour pupuler, de jars pour jargonner, d’alouette pour grisoller, de grue pour craqueter, de geai pour cajoler ? 

« La laîche est fanée près du lac, / Et nul oiseau ne chante. » Ces vers de John Keats ont inspiré à Rachel Carson le titre d’un livre déjà ancien et pourtant prémonitoire, qui aura tempétueusement secoué le cocotier de nos consciences alanguies : Le Printemps silencieux (Silent Spring). Ce livre a conduit à l’interdiction du DDT en 1972 aux États-Unis, interdiction bien circonscrite, du reste, puisque cet insecticide est toujours répandu d’abondance dans les zones tropicales à forte rémanence du paludisme. C’est la solution la plus facile et la plus économique. Argument imparable des empoisonneurs subventionnés que sont les agriculteurs (par opposition aux paysans) et amnésie stuporeuse des peuples qui oublient qu’avant le DDT, le paludisme avait quasiment disparu des pays dits développés du fait de l’amélioration de l’hygiène et des conditions de vie, du fait aussi des travaux de drainage et d’assèchement des zones marécageuses. Ah mais ce genre de chose coûte déjà plus cher. Vaporisons donc à tout-va sous les tropiques. C’est la panacée du pauvre. Tant pis si tous les maillons de la chaîne trophique sont contaminés. Survive qui pourra.

Raisonnement imbécile, du reste, car les tropiques sont des aires d’hivernage et de ressourcement pour nombre d’oiseaux migrateurs qui enrichissent notre faune appauvrie à leur retour. L’extermination indifférenciée des insectes les prive du festin censé reconstituer leurs forces. Comme si après une marche de plusieurs jours sans halte, dans une steppe balayée par un vent boréal, un petit pois dans une écuelle attendait à l’auberge le voyageur exténué. Les effectifs de la grive des bois ont fondu de 60 % en 50 ans, la faute à l’agro-industrie dans son aire de reproduction du sud des États-Unis et à la destruction de ses zones d’hivernage au Mexique et en Colombie. Dans le corridor migratoire reliant l’Asie de l’Est à l’Australie et à la Nouvelle-Zélande, l’hécatombe parmi les bécasseaux, les chevaliers et les barges est encore plus aiguë. L’urbanisation des vasières de marée côtières de la mer Jaune, où ces oiseaux font étape, est incriminée. Ailleurs, la chasse, le braconnage, les changements d’affectation des sols et la monoculture « intensive » sur d’immenses superficies font des centaines de millions de morts parmi la gent ailée. Rien que dans le seul Bassin méditerranéen, tombeau ou prison pour tout ce qui migre d’un bord à l’autre, entre 11 et 36 millions d’oiseaux sont capturés ou tués chaque année. Le pinson des arbres et la fauvette à tête noire, oiseaux communs, se trouvent menacés.    

Et comme si les calamités volaient en escadrilles quand c’est l’homme qui est à la manœuvre, le réchauffement climatique global, d’origine indéniablement anthropique, ajoute ses effets à ceux de l’urbanisation non maîtrisée et des activités agro-industrielles. Jan Van Gils, écologue marin à l’Institut royal des Pays-Bas pour la recherche marine a observé un changement de régime chez une sous-espèce du bécasseau maubèche, qui se reproduit dans l’Arctique et hiverne en Mauritanie. Les juvéniles, au bec plus court que la normale et au corps chétif, arrivent affamés sur les plages mauritaniennes. La neige ayant fondu plus vite que de coutume en Arctique, le pic de la population d’insectes est arrivé trop tôt, privant les jeunes oiseaux de nourriture. Incapables d’atteindre les mollusques enfouis dans le sable avec leur bec trop court, ils se rabattent sur les algues. Beaucoup ne repartiront jamais et mourront là de faim.

La France n’échappe pas à la tendance. L’alarme vient d’être sonnée par le Muséum national d’histoire naturelle, dont le programme STOC (Suivi temporel des oiseaux communs) a recueilli les observations d’ornithologues professionnels sur l’ensemble du territoire et dans différents habitats, et par le CNRS Plaine et Val de Sèvre, qui possède une « zone-atelier » de 450 km² de plaine agricole, où sont suivis depuis 1994 160 points de mesure de 10 hectares. Les données collectées convergent. Il n’y aura très bientôt plus d’écosystème agricole à proprement parler en France. Dans la zone-atelier du CNRS, non seulement les espèces d’oiseaux spécialistes des terres agricoles disparaissent, comme l’alouette, mais aussi les autres, telles que le pinson, la tourterelle, le merle ou le pigeon ramier. La perdrix y est quasiment éteinte. Son déclin a atteint 90 % par rapport au milieu des années 1990. Les quelques spécimens comptabilisés sont les survivants d’une réintroduction par les chasseurs juste pour la saison.

Le CNRS a constaté le même phénomène qu’en Allemagne : l’effondrement des effectifs d’oiseaux est corrélé à l’effondrement des effectifs d’insectes. En Allemagne, c’est une étude publiée à l’automne 2017 dans la revue PloS One par des chercheurs allemands et britanniques qui a révélé un déclin de 75 % à 80 % des invertébrés depuis le début des années 1990. Dans la zone-atelier Plaine et Val de Sèvre, le coléoptère le plus commun a perdu 85 % de ses populations au cours des 23 dernières années. Les populations d’insectes ne sont pas seulement décimées par les néonicotinoïdes, elles sont victimes elles aussi d’une simplification des écosystèmes du fait de la diminution drastique des interactions. Le film Microcosmos, tourné en 1996 dans l’Éden aveyronnais déjà flétri de l’entomologiste Jean-Henri Fabre, nous semblera bientôt une archive préhistorique. Il faut dire que le taux d’extinction des espèces que nous connaissons est 1 000 fois plus élevé que la moyenne géologique relevée sur les fossiles[*].

Vincent Bretagnolles, chercheur au Centre d’études biologiques de Chizé, dans les Deux-Sèvres, accuse les pratiques agricoles actuelles. Leur abandon est une condition préalable à la reconstitution des sols qui nous nourrissent et des chaînes écosystémiques. Cette proposition radicale fait suite à l’observation que les contre-mesures marginales, comme celles prises par le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Suède, ne suffisent pas à inverser, ne fût-ce que localement, l’effondrement en cours. Qui aura le courage de démanteler une agro-industrie qui cultive de la pathologie végétale et tue la paysannerie, qui, elle, nous nourrit ?           

Les régulateurs des populations d’insectes, ce sont les oiseaux. Du moins, c’était eux. Là où on laisse les marchands et leurs supplétifs de la science folle mettre leurs gros doigts, tout se détraque. Alors que la réalité virtuelle nous berce du leurre d’un foisonnement vertigineux et incontrôlable, alors que nous consommons littéralement la planète pour que vive la Toile, Babel bruissante de tweets, ersatz de chant d’une humanité aptère qui pense s’élever par le bruit, le silence se fait dans le vide autrefois peuplé de l’air. On bavarde à l’infini sur les réseaux comme dans le fumoir du Titanic. On plastronne, on se gargarise, on se hausse du col, on se lisse la moustache, on se pense important quand on est juste importun, on guette son nom dans la bouche de l’autre. S’il parle de moi, l’autre est un je, j’existe, démultiplié, omniprésent, omnipotent. Inflation égotiste d’une humanité dénaturée qui n’entend plus qu’elle-même et l’écho d’elle-même dans autrui.

Quand le silence se fera tout à fait, il n’y aura plus de printemps. Nous aurons tout gagné.
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[*] S. L. Pimm et al., « The biodiversity of species and their rates of extinction, distribution, and protection », Science, vol. 344, n° 6187, 2014.

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