De la zoo-ingénierie au zoocide

La faune aviaire sauvage est en déclin partout, la faute à l’agro-industrie, à la chasse, mais aussi au chat domestique, fétiche de nos intérieurs insinué dans tous les biotopes. Nous en sommes arrivés au point où, pour sauver les oiseaux, il faut demander aux chasseurs d’abattre les chats par millions. Folie de la zoo-ingénierie en miroir d’une autre folie : la géo-ingénierie.

Un amour de tueur (le Chat Potté, "Shrek"). Un amour de tueur (le Chat Potté, "Shrek").
La prochaine fois qu’un politique autoqualifié « de terrain », parce qu’il condescend à deviser de riens avec vous sur le marché en période électorale, vous soutient qu’il est inutile de faire tout un foin à propos d’une espèce locale de salamandre menacée par un projet aussi original et indispensable qu’un contournement autoroutier, un centre commercial ou une ferme industrielle, parlez-lui de ce qu’il se passe dans les TAAF. Les TAAF ? Les Terres australes et antarctiques françaises, un semis d’îles éparses de l’océan Indien et une part du camembert antarctique. Cet outre-mer est essentiellement peuplé de militaires et de scientifiques. C’est l’un des endroits au monde où l’empreinte anthropique est la plus faible. Du moins c’était. C’est dans les TAAF, sur l’île d’Amsterdam pour être plus précis, qu’en juin 2016, à la grande stupeur des biologistes, a été mesuré pour l’hémisphère sud le franchissement fatidique des 400 ppm de CO2 dans l’atmosphère. La flore de l’île d’Amsterdam se remet à peine de l’introduction en 1871 par le Réunionnais Heurtin de l’élevage bovin. Les vaches et les taureaux, abandonnés à eux-mêmes quelques mois après leur débarquement, l’expérience ayant capoté, se sont multipliés, ont adapté leur alimentation aux végétaux disponibles et ont failli, en quelques générations, avoir raison de la seule espèce d’arbre des TAAF, Phylica arborea, qui formait au XIXe siècle des bois très denses. Il aura fallu exterminer les 2 000 bovins « marrons » de l’île en plusieurs campagnes, dans les années 1990 et 2000, pour sauver une biodiversité singulière.

Mais une autre menace se fait jour : les chats. Il ne s’agit pas de spécimens de l’espèce des chats sauvages (Felis sylvestris), dont les effectifs mondiaux sont très réduits et localisés, mais de chats harets, de la sous-espèce des chats domestiques, des animaux ensauvagés particulièrement prolifiques, « l’une des espèces invasives les plus destructrices » (après l’homme), si l’on en croit un rapport commandé en 1996 par l’Australian Nature Conservation Agency. Quelques écervelés, ignorant le précédent australien ou s’en moquant, ont cru bon de les introduire pour leur agrément ou la traque des rongeurs importés. Or, l’île d’Amsterdam abrite une espèce endémique, l’albatros d’Amsterdam (Diomedea amsterdamensis), classée par l’UICN (l’Union internationale pour la conservation de la nature) parmi les espèces les plus menacées au monde. La vigie Ecodouble nous alerte sur le sort qui attend cet albatros, si rien n’est fait, d’après l’exemple récent des îles Kerguelen, où des chats harets ont été surpris en train de s’attaquer à des poussins d’albatros hurleur de 10 mois. Ces chats descendent d’un couple amené là par des visiteurs dans les années 1950 et sont actuellement entre 8 et 10 000. Les scientifiques français se déchirent entre partisans d’un abattage massif immédiat des harets et tenants de l’attente, avant toute décision, des premiers retours d’études sur le marronnage des félins. L’Australie, qui fait face à l’extinction des petits mammifères autochtones, envisage l’abattage de millions de chats, avec cette précaution élémentaire de ne pas aller jusqu’à l’éradication, puisque, faute de substituts en prédation, les effectifs de rats et de lapins introduits par les colons britanniques repartiraient à la hausse.

C’est ainsi que l’homme, par défaut d’anticipation et par méconnaissance des mécanismes régissant le fragile équilibre des écosystèmes, répare les maux qu’il inflige au vivant par un surcroît de souffrance animale, dans une surenchère zoocidaire qui illustre, dans l’ordre biologique, la dimension industrielle de ses entreprises, de quelque… nature qu’elles soient. Le trafic d’animaux domestiques s’inscrit dans cette logique démente et suicidaire, a fortiori s’agissant d’un animal tel que le chat, anar pépère surinvesti, depuis l’Antiquité, de nos affects jouisseurs et libertaires, entré dans la pharmacopée occidentale, et donc incorporé, avec la poudre de mumia (de momie), dont on trouve trace jusque dans les pseudo-reliques de Jeanne d’Arc. Cette terreur des sofas, sous ses avatars vagabonds ou marrons, est responsable annuellement, aux seuls États-Unis, de la mort de milliards d’oiseaux, la part de responsabilité du chat sauvage, injustement confondu avec lui, étant minime en comparaison. Les chasseurs sont surclassés, qui se focalisent sur le grand méchant loup pour ne pas voir le mignon petit fauve, plus insaisissable mais bien plus ravageur, dont la traque et l’abattage, pourtant autorisés en cas de prolifération, déchaîneraient les passions et soulèveraient un tollé universel s’ils devenaient systématiques. Faire appel aux chasseurs pour éradiquer les chats errants et harets est, du reste, problématique, sachant à quelle sorte de « gestion écologique » ceux-ci nous ont habitués. Une large part des déséquilibres écosystémiques est due à la manie que ces amateurs de venaison frelatée ont d’élever du gibier et de le lâcher dans les zones de chasse où la faune sauvage a été décimée. S’ensuivent des croisements avec les animaux survivants, dont le patrimoine génétique est brouillé par le bas et auxquels se trouve inoculée la malédiction d’une trop grande familiarité avec la main sadique qui les nourrit avant de les occire. Cependant, si l’on s’en remet aux seuls services vétérinaires pour capturer et stériliser les animaux nuisibles, le coût est exorbitant pour la collectivité. Alors, que faire ? L’élimination de millions de chats pour sauver une faune aviaire en déclin ne créerait-elle pas à son tour de nouveaux déséquilibres, en l’absence d’autres prédateurs de leur niveau d’efficacité en nombre suffisant pour les remplacer sans infliger les mêmes dommages ?

L’équation est ardue et devrait nous inciter, vu l’état de la planète, à prendre en compte le maximum de paramètres avant d’envisager de chambouler davantage des milieux déjà fortement, et parfois irrémédiablement anthropisés. Rien n’y fait, pourtant. Il se trouve toujours de savants imbéciles pour se croire nantis de capacités démiurgiques et tenter de rectifier à la louche et dans les grandes largeurs les tâtonnements de leurs prédécesseurs. Quant à s’attaquer à la cause même des dysfonctionnements, à savoir notre mode de vie, il ne faut pas trop y compter. Un exemple de ces tripatouillages de Dieu ivre ? L’océan austral, puits important de CO2, souffre d’une carence en fer, ne bénéficiant pas d’apports fluviaux à l’instar des autres océans. Or, le fer est un accélérateur de croissance pour le phytoplancton qui, par la photosynthèse, capte le CO2 de l’atmosphère. Guy Jacques et Paul Tréguer rapportent dans Conquêtes antarctiques (CNRS éditions) que des expériences d’enrichissement en fer ont été menées dans cet océan entre 1993 et 2009, entraînant une diminution, au-dessus des zones concernées, de la concentration de gaz carbonique. Hip hip hourra ! On est sauvés ? Non. Conséquence fâcheuse de ces discrètes expériences, découverte après coup faute de tests préalables en laboratoire : un rejet de protoxyde d’azote, autre gaz à effet de serre. Vive la géo-ingénierie ! On a une idée, on la met en pratique, on réfléchit après. Un comportement tout à fait digne d’une espèce évoluée qui décide du destin des autres.           

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