Les Normands à l’assaut du Brésil: une fête brésilienne à Rouen (II)

La rencontre avec les «Sauvages» des Amériques, du point de vue occidental, ne s’est pas toujours faite sur le mode de la condescendance ou du mépris. C’est ce que montre, 30 ans avant le célèbre rappel à l’ordre de Montaigne, l’entrée royale d’Henri II à Rouen en 1550, qui mit à l’honneur les Tupinambas et leur culture. Deuxième volet de notre mini-série.

Peu de temps avant que la France ne se lançât dans l’aventure de la France antarctique, les liens avec le Brésil étaient déjà suffisamment affermis pour que le référent brésilien s’intégrât à la mythologie royale, comme l’atteste la fête brésilienne organisée à Rouen en 1550 pour l’entrée du roi Henri II.

Henri II, par François Clouet Henri II, par François Clouet

Qu’est-ce qu’une entrée ? C’est un triomphe romain revisité qui met en évidence le caractère sacré du roi. La première entrée répertoriée est celle du roi franc Guntran dans Orléans en 588. Celle-ci est décrite par Grégoire de Tours dans son Histoire des rois francs. Rares au Moyen Âge, les entrées se multiplient au XVIe siècle, la monarchie étant soucieuse de se faire connaître de ses sujets et de réaffirmer sa prééminence politique. Une entrée royale se déroulait en quatre étapes : 1) accueil du roi par les corps politiques, avec remise des clefs de la ville, échange de serments et cadeaux divers ; 2) défilé devant le roi des corps sociaux de la ville, le guet, le clergé, les magistrats, les commerçants, les artisans, les ouvriers, etc. (on y faisait assaut de harangues interminables, de panégyriques ampoulés, un lit de justice[1] se tenait parfois) ; 3) défilé du roi et de son cortège dans les rues pavoisées, avec, de loin en loin, organisées à leur intention, des représentations théâtrales à caractère allégorique, puisant dans le fonds mythologique ; 4) réjouissances publiques (non encadrées, elles). Une entrée est un spectacle total, ruineux, qui sollicite tous les métiers de l’art et métamorphose la cité visitée en cité idéale.

L’entrée d’ Henri II et de Catherine de Médicis à Rouen les 1er et 2 octobre 1550 fut la plus somptueuse et la plus originale du siècle. Elle nous est narrée dans la Deduction de la somptueuse entree, imprimée à Rouen en 1551, par ordre de l’échevinage[2].

Calligramme de la "Deduction" (1551) Calligramme de la "Deduction" (1551)

C’est le premier monument iconographique sur le Brésil. Il est conservé à la bibliothèque municipale de Rouen. On ignore le nom des auteurs, sans doute un panel des meilleurs poètes de l’époque. La critique avance les noms de Maurice Scève, qui a scénarisé l’entrée de Lyon en 1548, de Claude de Taillemont, collaborateur de Scève à Lyon, de François Sagon, poète rouennais ennemi de Marot, du sieur d’Huppigny, poète normand, de Claude Chapuis, un autre Rouennais, garde de la librairie de François Ier, puis chantre de Notre-Dame de Rouen, lequel était chargé de prononcer la harangue devant Henri II, et du sieur du Tillet, greffier de la Cour, auteur de la relation de l’entrée de Paris en 1549[3]. La contribution normande fut assurément importante. La réputation de la province n’était plus à faire en matière de poésie. Sur les six échevins du conseil municipal de Rouen en 1550, cinq étaient des poètes du Puy de palinod[4].

Entrée d'Henri II à Rouen en 1550 (bibliothèque de Rouen, estampe anonyme) Entrée d'Henri II à Rouen en 1550 (bibliothèque de Rouen, estampe anonyme)

Tout le gratin du royaume s’était donné rendez-vous à l’entrée d’Henri II : le roi était précédé du grand-amiral de France (Claude d’Annebault), du vice-amiral, du nonce du pape, des ambassadeurs d’Espagne, d’Allemagne, de Venise, d’Angleterre et du Portugal, pour les plus connus, des archevêques, évêques et prélats de France, des cardinaux de Ferrare, de Bourbon, de Guise, de Vendôme (ce dernier était aussi archevêque de Rouen), de Sombresse, de Châtillon, de Lisieux. Après le roi, venaient le connétable de Montmorency, le duc de Guise, le duc d’Enghien et son frère Louis, le duc d’Aumale, les ducs de Longueville et de Montpensier, le duc de Nemours et le prince de la Roche-sur-Yon, pour les plus connus. Étaient présentes également la reine Catherine de Médicis et la maîtresse du roi, Diane de Poitiers, dont les croissants emblématiques s’affichaient partout impudemment. La reine d’Écosse, Marie Stuart, non mentionnée dans la Deduction, avait fait son entrée le 25 septembre. Le vice-amiral de Bretagne, un certain Durand de Villegagnon, le même qui fonderait plus tard l’établissement français en France antarctique, était allé la chercher.

Pour bien se représenter l’effet qu’elle a produit sur les contemporains, il faut rapprocher la fête brésilienne des reconstitutions ethnographiques des expositions coloniales du XIXe siècle. De vrais Tupinambas y participèrent, auxquels se joignirent des marins normands grimés à leur mode, bons connaisseurs des mœurs brésiliennes. Les Amérindiens de Rouen étaient issus de tribus installées entre Pernambuco et San Salvador, dans l’actuel district de Tamaraca, où les Normands avaient une factorerie pour l’extraction du bois de Brésil. Lors de l’entrée d’Henri II, les Tupinambas se divisèrent en deux groupes, l’un figurant leurs ennemis héréditaires, les « Tabagerres » ou Tabajares (Tabayaras). Leur démonstration eut lieu près du faubourg Saint-Sever. La scène consistait en une bande terre de deux cents pas de long et de trente-cinq de large. Un village brésilien reconstitué se dressait là, dont les demeures occupaient les extrémités du pré. La végétation était peinte en rouge, couleur de bois de Brésil. Danses, combats, activités de la vie quotidienne : tel était le programme.

Danses amérindiennes, château de Gisors © Éric Catherine Danses amérindiennes, château de Gisors © Éric Catherine

Pour désigner la danse des Amérindiens, le rapporteur emploie le terme grec Sciomachie, en lieu et place du plus correct Sciamachie, littéralement « combat avec son ombre ». La sciamachie était un jeu antique qui consistait à agiter les bras et les jambes en tous sens, comme si l’on s’empoignait avec l’invisible. Le rapporteur ne trouvait pas déplacé de poser un nom grec sur une danse amérindienne. On serait tenté de voir dans cet étiquetage une faiblesse, le poète dédaignant de ménager une place au lexique tupinamba pour nommer un trait culturel tupinamba. Pour ma part, j’y vois l’amorce d’une hybridation référentielle élogieuse. 

Le cortège royal partit du faubourg Saint-Sever, sur la rive gauche de la Seine. Il franchit ensuite le Vieux-Pont, d’où le roi put observer, non sans s’en délecter intérieurement, car l’ambassadeur du Portugal était présent, une simulation de combat naval entre un navire français et un navire portugais. La naumachie se termina, comme il se devait, par l’incendie du navire portugais. Les Tupinambas, par leur vertu guerrière sauvage, fournissaient au souverain un modèle ancien d’identification (voir la furia francese, qui venait de se donner libre cours durant les guerres d’Italie). Le parcours s’achevait rive droite, au milieu d’un décor antiquisant représentant les champs Élysées infernaux, symbole d’une vertu guerrière domestiquée par l’humanisme[5].

Les vestiges du passage des Tupinambas à Rouen sont indigents : ce sont les bas-reliefs en bois de l’Hôtel de l’île du Brésil (rue Malpalu), conservés au Musée des Antiquité, et les bas-reliefs des murs du Trésor de l’église Saint-Jacques de Dieppe, qui nous montrent des Brésiliens coiffés de plumes.

Bas-reliefs en bois de l'Hôtel de l'île du Brésil (détail). Abattage, dégrossissage et transport des grumes de pau-brasil © BRL Bas-reliefs en bois de l'Hôtel de l'île du Brésil (détail). Abattage, dégrossissage et transport des grumes de pau-brasil © BRL

Il est toutefois un endroit inattendu où la présence brésilienne a laissé une empreinte aussi naïve qu’émouvante : la tour du prisonnier du château de Gisors. Si vous voulez en savoir plus sur les bas-reliefs de cette tour et l’identité du prisonnier illustre qui y séjourna, Nicolas Poulain, fils naturel du cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, je vous invite à vous procurer le livre d’Éric Catherine, Balade photographique dans le château de Gisors – les trésors cachés. Les Amérindiens de Gisors sont probablement des Tupinambas, présents à Rouen au moins entre 1550 (entrée d’Henri II) et 1562 (entrée de Charles IX, à laquelle Montaigne prétend avoir assisté). Nicolas Poulain n’était pas né pour la première entrée, mais il a pu voir des Tupinambas en 1562, si l’on admet qu’il suivait son père, le cardinal de Bourbon, dans les pérégrinations de la Cour de France. À moins que ces graffitis ne soient l’œuvre d’un autre prisonnier qui, lui, aurait vu la démonstration des Tupinambas en 1550, voire aurait participé, comme marinier ou colon, à l’aventure de la France antarctique.

Saint Martin et bestiaire brésilien, château de Gisors © Éric Catherine Saint Martin et bestiaire brésilien, château de Gisors © Éric Catherine

En haut à gauche, le cavalier dont on distingue un vaste pan de manteau rejeté vers l’arrière est vraisemblablement saint Martin, comme l’indique l’inscription gravée au-dessus de lui. Autour de lui gambadent des animaux issus peut-être du bestiaire sud-américain, si on les rapproche des deux Amérindiens emplumés figurés en bas à droite. Les trois animaux du registre inférieur seraient, de gauche à droite, un pécari ou un tapir (tous deux ont une hure conique), un agouti (mot guarani qui désigne un gros rongeur) et un couguar (mot tupi). Ce dernier est représenté dans la posture passante et guardante, queue en S se recourbant parallèlement à l’échine, du lion héraldique familier aux Normands. Deux détails l’en éloignent néanmoins : le panache arborescent de la queue (intention parodique ?) et la patte antérieure droite, parallèle à sa voisine et non levée. À droite de saint Martin, un animal non identifiable s’attaque à ce qui ressemble fort à un cariacou (petit cervidé sud-américain aux bois courts). La croupe de ce dernier est déchiquetée, un procédé bien connu des dessinateurs de BD qui veulent suggérer un mouvement rapide. À moins qu’il ne faille voir dans cette croupe fuyante la queue d’un paon, représenté ailleurs. Quant au gros oiseau aux longues rectrices enroulées (plutôt caractéristiques des paradisiers de Nouvelle-Guinée) qui vole au-dessus des Amérindiens, il s’agit peut-être d’un paon d’Inde (dindon) ou d’un ara, orthographié arat par Jean de Léry dans son Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, dite Amérique (1578), voire d’un quetzal (mot nahuatl qui désigne un oiseau plutôt domicilié en Amérique centrale, emblème des anciens Aztèques). Il est toutefois douteux qu’un quetzal ait survécu au voyage. En revanche, les perroquets de la variété margana, nous dit Jean de Léry (vol. 1, chap. XI), faisaient l’objet d’un commerce lucratif entre la France antarctique et l’Europe. Quant au dindon, il était entré dans le menu occidental au XVIe siècle. Un dindon figurait en 1546 au premier service du Banquet des Palinods, l’académie poétique rouennaise dont le président était alors le célèbre parlementaire et poète Baptiste le Chandelier[6].

Monstre ou Amérindien "déguisé" © Éric Catherine Monstre ou Amérindien "déguisé" © Éric Catherine

Jean de Léry, dans son Histoire (chap. VIII), décrit les coquetteries vestimentaires des Tupinambas. Ceux-ci se bigarrent le corps de peintures, se noircissent les cuisses et les jambes avec le jus d’un fruit nommé genipat. De loin, ils semblent porter « des chausses de prestre ». Ils suspendent parfois autour de leur cou des colliers d’os taillés en croissant, de coquillages polis en forme de denier ou de pièces d’un bois noir comme le jais. Ils plument les poules que leur ont vendues les Portugais de leur duvet, qu’ils teignent en rouge avec du bois de Brésil. Après s’être enduit le corps d’une gomme collante, ils y appliquent le duvet. Ils ressemblent alors à de gros poussins fraîchement éclos, ce qui a pu propager la rumeur de sauvages velus, selon Léry. Pour décorer leur tête, « ils lient et arrengent des plumes d’ aisles d’oiseaux incarnates, rouges, et d’autres couleurs, desquelles ils font des fronteaux, assez ressemblans quant à la façon, aux cheveux vrais ou faux, qu’on appelle raquettes ou ratepenades : dont les dames et damoiselles de France […] se sont si bien accommodées ». Ils portent des pendants d’oreille en os et fixent parfois les plumes jaunes du toucan à leurs joues avec de la cire. Pour aller à la guerre, ils se vêtent de robes, de bonnets, de bracelets et d’autres parements de plumes vertes, rouges, bleues, « naturelles, naïves et d’ excellente beauté ». Ces plumes sont liées l’une à l’autre avec de très petites pièces de bois de cannes et de fils de coton. Enfin, ils s’incisent la poitrine, les bras et les cuisses autant de fois qu’ils ont tué d’ennemis et mangé de prisonniers. Sur les blessures, ils versent une poudre noire qui les désinfecte et les fixe pour la vie. Léry compare l’effet visuel de ces scarifications à celui des crevés des chausses et pourpoints à la Suisse. Une autre interprétation de cette figure est possible, si l’on s’appuie non plus sur Jean de Léry mais sur Fernão Cardim, un père jésuite portugais, et sur André Thevet dans ses Singularitez de la France antarctique (1557). Les deux auteurs décrivent avec une profusion de détails le rituel de mise à mort et de dévoration des prisonniers chez les Tupinambas. La version de Cardim est plus complète, aussi je la citerai préférablement à celle de Thevet. L’une des étapes de ce rituel consiste à costumer le prisonnier : « Le matin où ils commençaient à boire, ils paraient le captif d’une façon particulière qu’ils ont pour cette circonstance, à savoir : après avoir lavé le visage, et tout duvet qu’il y a dessus, ils l’oignent de la sève d’un certain arbre qui colle beaucoup, et posent par-dessus une certaine poudre de coquilles d’œufs vertes d’un certain oiseau des bois, et, par-dessus, le peignent de noir d’agréables peintures ; puis, oignant le corps entier jusqu’à la pointe des pieds, le couvrent entièrement de plumes, qui ont été hachées et teintes en rouge dans cette intention, ce qui le fait paraître moitié plus gros, et le traitement du visage le fait paraître si grand et brillant, et les yeux si petits, que cela est une vision effrayante. » Le monstre du bas-relief de Gisors pourrait être un Amérindien ou un acteur déguisé jouant le rôle du prisonnier. N’oublions pas que la reconstitution de la vie des Tupinambas incluait les activités guerrières.

Description de la fête brésilienne dans la Deduction : 

« Le long de la dicte chaussée, qui s’estend depuis le devant de la porte des dites emmurées jusques au bort de la riuière de Seyne, sied vne place ou prarye non édilfiée de deux cens pas de long et de trente cinq de large, laquelle est pour la plus grande partie naturellement plantée et vmbragée, par ordre, d’une saussaye de moyenne fustaye, et d’abondant fut le vuyde artificiellement remply de plusieurs autres arbres et arbriseaux comme genestz, geneure, buys et leurs semblables entreplantez de taillis espes. Le tronc des arbres estoit peint et garny en la cyme de branches et floquartz de buys et fresne, rapportant assez près du naturel aux fueilles des arbres du Bresil. Autres arbres fruictiers estoient parmy eulx chargez de fruictz de diverses couleurs et especes imitans le naturel. A chacun bout de la place, à l’enuiron d’une quadrature, estoient basties loges ou maisons de troncs d’arbres tous entiers, sans doller ni preparer d’art de charpenterie, icelles loges ou maisons couuertes de roseaux et fueillarts, fortifiés à l’entour de pal en lieu de rampart, ou boulleuerd en la forme et manière des mortuabes et habitations des Brisilians. Parmi les branches des arbres volletoient et gazoulloient à leur mode grand nombre de perroquetz, esteliers et moysous de plaisantes et diverses couleurs. Amont les arbres grympoient plusieurs guenonnez, marmotes, sagouyns, que les navires des bourgeois de Rouen avoient nagueres apportez de la terre du Bresil. Le long de la place se demenoient ca et la, jusques au nombre de trois centz hommes tous nuds, hallez et herissonnez. Sans aucunement couurir la partie que nature commande, ils estoient façonnez et equipez en la mode des sauvages de l’Amerique dont s’aporte le boys de Bresil, du nombre desquelz il y en avoit bien cinquante naturelz sauuages frescbement apportez du pays, ayans oultre les autres scimulez, pour decorer leur face, les ioues, lèvres et aureilles percées et entrelardeez de pierres longuettes, de l’estendue d’un doigt, pollies et arrondies, de couleur d’esmail blanc et verde emeraude : le surplus de la compagnie, ayant frequente le pays, parloit autant bien le langage et exprimoit si nayfuement les gestes et façons de faire des sauuages, comme s’ilz fussent natifz du mesmes pays. Les vns s’esbatoient à tirer de l’arc aux oyseaulx, si directement éjaculantz leur traict fait de cannes, jong ou roseaux, qu’en l’art sagiptaire ils surpassoient Merionez, le Grec, et Pandarus, le Troyen. Les autres couroient après les guenones, viste comme les Troglodytes après la sauvagine ; aucuns se balançaient dans leurs lictz subtilement tressez de fil de coton attachez chacun bout à l’estoc de quelque arbre, ou bien se reposoient à l’umbrage de quelque buysson tappys. Les autres coupoient du boys qui, par quelques uns d’entre eulx, estoit porté à un fort construit pour l’effect sur la riuière, ainsy que les mariniers de ce pays ont accoustumé faire quand ils traictent avec les Brisilians. Lequel bois iceulx sauuaiges troquoient et permutoient aux mariniers dessusditz, en haches, serpes et coings de fer, selon leur vsage et leur maniere de faire. La troque et commerce ainsi faite, le boys étoit batellé, par gondolles et esquiffes, en un grand navire à deux Hunes ou gabyes radiant sur ses ancres : laquelle estoit bravement enfunaillée et close sur sou belle de paviers aux armaries de France, entremeslées de croix blanches, et pontée d’avant arrière : l’artillerie rangée par les lumières et sabortz tant en proue qu’en poupe et le long des escottartz. Les bannières et estendardz de soye tant hault que bas estoient semées d’ancres et de croissanz argentez, vndoyantz plaisamment en l’air. Les matelotz estoient vestus de sautembarques et bragues de satin, my-partis de blanc et noir, autres de blanc et verd qui montaient de grande agillité le long des haultbancz et de l’autre funaille. Et sur ces entrefaites, voicy venir une trope de sauuaiges qui se nommoient à leur langue Tabagerres, selon leurs partialitez, lesquels estants accroupis sur leurs talions et rengez à l’environ de leur Roy, autrement nommé pariceulx, Morbicha. Avec grande attention et silence ouyrent les remontrances et l’harangue d’iceluy Morbicha, par vn agitement de bras et geste passionné, en langaige bresilian. Et ce fait, sans réplique, de prompte obeissance vindrent violentement assaillir une autre troupe de sauuaiges qui s’appeloient, en leur langue, Toupinabaulx. Et ainsi joinctz ensemble se combatirent de telle fureur et puissance, à traict d’arc, à coups de masses et d’autres batons de guerre, desquels ils ont accoutumé user, que finablement les Toupinambaulx desconfirent et mirent en routte, les Tabagerres ; et non contens de ce, tous d’une volte coururent mettre le feu et bruller à vifve flamme le mortuabe et forteresse des Tabagerres, leurs aduersaires, et de faict, ladicte seyomachie fut exécutée si près de la vérité, tant à raison des sauuages naturelz qui estoient meslés parmy eux, comme pour les mariniers qui, par plusieurs voyages, avoient traffiqué et par longtemps domestiquement reside avec les sauuages, qu’elle sembloit estre veritable, et non simulée, pour la probation, de laquelle chose, plusieurs personnes de ce royaulme de France, en nombre suffisant, ayans frequenté longuement le pays du Bresil et Cannyballes, attestèrent de bonne foy l’effect de la figure precedente estre le certain simulachre de la verité. Le Roy, après ce plaisant spectacle, duquel son oeil fut joyeusement content, passa outre. »

(à suivre)

Premier volet de cette série sur la Normandie et le Brésil.

* * *

Premier volet de la série sur l’Amazonie de Thomas Cantaloube.
Deuxième volet.
Troisième volet.
Quatrième volet.
Dernier volet.

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[1] Le roi écoutait les remontrances – avis et revendications – de la communauté sur les sujets qui la concernaient.

[2] L’échevin était un magistrat municipal.

[3] F. Denis, Une fête brésilienne célébrée à Rouen en 1550, Paris, 1850, p. 20-21.

[4] Un palinod était, autrefois, un poème, en l’honneur de l’Immaculée Conception de la Vierge, dans lequel on devait amener la répétition du même vers à la fin de chaque strophe, récité à l’occasion de la Fête aux Normands, célébrée le 8 décembre. Cette fête remonte au vœu fait par Helsin, abbé de Ramsey, envoyé par Guillaume le Conquérant pour négocier la paix avec le roi du Danemark, de célébrer, entre les fêtes de la Sainte Vierge, celle de la Conception, s’il échappait à la violente tempête qui le surprit sur le chemin du retour. La tempête s’étant calmée, Helsin se répandit en efforts afin de faire célébrer cette fête. Cette solennité donna naissance à la Confrérie de la Conception de Notre Dame de Rouen à la fin du xie siècle. Ce n’est qu’à partir de 1486 que, sous l’impulsion de diverses personnes dont Pierre Daré et Pierre Fabri, la confrérie organisa un concours de poésie, récompensant un chant royal, une ballade et un rondeau. Ce concours s’est mis en place à l’image de ce qui se faisait à Dieppe vers 1443, Amiens ou Abbeville depuis le début du siècle. Il donna naissance à d’autres confréries, comme le puy de Caen (Puy de la Conception) au xvie siècle. Les académies de ces villes décernaient des prix annuels à la meilleure pièce offerte au concours de ce chant réitéré devant finir par un refrain en l’honneur de la Vierge. Au départ, seul le refrain des chants royaux portait le nom de « ligne palinode », du mot grec qui veut dire non seulement « rétractation » (c’est en ce sens que l’on parle aujourd’hui des palinodies des hommes politiques), mais aussi « réitération ». Le chant royal étant une sorte de « super-ballade » à cinq strophes au lieu de trois pour la ballade, il était la forme noble par excellence, proche des cansos des troubadours. C’est l’utilisation de ce refrain librement choisi par les poètes, à partir de 1512 (à la différence d’Amiens par exemple), qui a donné, par métonymie, ce nom à la confrérie qui suscitait le concours. Le palinod se faisait ordinairement en chant royal, ballade et rondeau ; l’ode et le sonnet, n’interviendront qu’ultérieurement, à la fin du XVIe siècle. De nombreux poètes participèrent à cette compétition poétique, qui durerait jusqu’à la Révolution française et égala en notoriété les Jeux floraux de Toulouse : André de La Vigne, Clément et Jean Marot, Guillaume Crétin, Jean Parmentier, Jacques Le Lieur, Jacqueline Pascal, Corneille (les trois frères, Pierre, Thomas et Antoine), Fontenelle, Malfilâtre et Georges de Scudéry.

[5] M. Wintroub, « L’ordre du rituel et l’ordre des choses, l’entrée royale d’Henri II à Rouen (1550) », Annales, Histoire, Sciences sociales, 2001, vol. 56, n° 2, p. 479-505.

[6] Baptiste le Chandelier, La Parthénie ou Banquet des Palinods, F. Bouquet (éd.), Rouen, pour la Société des Bibliophiles normands, 1883.

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