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Billet de blog 8 févr. 2019

Avis de naufrage moral pour l’Armada de la liberté

L’intention était généreuse : 27 associations de Seine-Maritime ont demandé aux organisateurs de l’édition 2019 de l’Armada de la liberté, à Rouen, d’accueillir un ancien navire humanitaire célèbre, l’«Aquarius». La réponse fut mesquine : il n’y a plus de place à quai. En fait, si, mais il eût fallu démonter un des derniers délires pharaoniques du président de la Métropole.

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Le signal est désastreux : Patrick Herr, président de l’Armada de la liberté, ce grand papier tue-mouche pour essaim touristique à base de « navires d’exception », dont l’appât est disposé dans le port de Rouen tous les cinq ans, a repoussé la seule proposition qui aurait pu en corriger l’indécente réclame. Vingt-sept associations seinomarines avaient formé le vœu que, cette année, l’exceptionnalité ne se fonde plus seulement sur la taille imposante et le pavoisement mirifique des plus beaux gréements du monde, mais aussi sur l’exemplarité des services rendus en mer. À ce titre, l’Aquarius, navire humanitaire qui a porté secours à plus de 30 000 naufragés de la realpolitik et de la mondialisation néolibérale, avait toute sa place dans une fête « populaire » et « gratuite » (le visiteur est le produit) qui, au-delà des retombées commerciales escomptées, se présente comme « l’événement fédérateur de l’axe Seine ». Pour Philippe Dupont, directeur du centre Abbé Pierre-Emmaüs d’Esteville, l’Aquarius est « un symbole très fort de l’assistance aux personnes démunies et en danger et incarne la tentative de construire une société qui tend la main aux plus faibles ». Visiblement, à Rouen, cette ville si pieuse dont Jeanne d’Arc, prisonnière, découvrit la chaleureuse hospitalité, d’aucuns considèrent qu’on ne fédère pas autour d’un tel symbole. On ne veut pas d’un sémaphore de la mauvaise conscience au milieu des voiliers-écoles et des derniers fleurons de la marine militaire.

Il faut dire que le nom de l’événement aurait dû nous mettre la puce à l’oreille quant au fond mercantile et conservateur de l’affaire (il ne faut pas gâter la fête, ni en déranger l’ordonnance) : l’appellation « Armada de la liberté », qui fait suite à celle, plus légère, de « Voiles de la liberté » donnée aux célébrations du bicentenaire de la Révolution française, est un de ces énoncés oxymoriques, sémantiquement autodestructeurs, donc vides, qu’affectionnent les communicants, lorsqu’ils veulent muscler, sans trop y toucher, une formule qui ronronne. Et s’ils peuvent en sus y glisser une allusion à un fait historique spectaculaire (en l’occurrence, l’expédition de l’Invincible Armada, cette immense flotte espagnole destinée à appuyer l’invasion de l’Angleterre hérétique en 1588), dont ils maîtrisent généralement mal les tenants et les aboutissants, alors le bénéfice, du moins l’espèrent-ils, en sera doublé. « Armada de la liberté » fait autant sens que « soldat de la paix » ou « légion d’honneur ». Mais un souffle épique passe, entre deux piliers de portique de sécurité. Il n’en demeure pas moins que l’Armada de la liberté, par son refus d’intégrer in extremis un navire comme l’Aquarius, donne la fâcheuse impression de soutenir une autre armada : celle des patrouilleurs qui, protégeant notre liberté de saccager et de piller les territoires du sud de la Méditerranée maintenus par nos gouvernements dans une dépendance politique et économique, empêchent les populations qui les fuient de nous en présenter directement la facture. Ah ! la liberté à géométrie variable des chantres du libéralisme…

Rouen, c’est cette ville où, contre toute logique et suivant la nouvelle lubie du président de la Métropole, Frédéric Sanchez (PS), ultime avatar d’un fabiusisme en pleine déroute, on construit à tour de bras des hôtels quatre étoiles, à destination des touristes asiatiques. On le fait de préférence en des lieux chargés d’histoire qui, altérés, en deviennent par là même moins attractifs. Ainsi du donjon dit « Tour Jeanne d’Arc », dernier vestige encore debout du château construit par Philippe Auguste, où la Pucelle fut détenue durant son procès, qui se voit flanqué d’un bête cube de béton, clapier de luxe sans intérêt architectural dont l’ingénierie médiévale, fonctionnelle autant qu’élégante, se fût gaussée. Ainsi, également, de l’ancien Palais des Consuls, grand édifice de pierre et de béton de style art déco, signé Pierre Chirol, dont la sobriété de l’enveloppe extérieure renseigne mal sur la richesse de la décoration intérieure, laquelle sera prochainement annihilée par un réaménagement en hôtel et appartements de standing. Qu’un Architecte des bâtiments de France puisse cautionner des opérations pareilles trahit le haut degré de servilité, de compromission et/ou de veulerie atteint par les garants locaux du droit patrimonial. 

Rouen, c’est encore cette ville où, la cupidité faisant oublier aux chrétiens le plus élémentaire de leurs devoirs, celui d’hospitalité, le diocèse a vendu récemment à un spéculateur immobilier un ancien couvent et foyer pour étudiantes de 250 chambres, toutes meublées, alors qu’il ne pouvait ignorer que plusieurs centaines de migrants en attente de régularisation errent de squat en squat dans l’agglomération. Rouen est surtout une ville hospitalière à la migration des portefeuilles bien garnis.

Dans une mise en abyme lamentable des récents déboires des organisations humanitaires qui affrètent les navires de sauvetage, pas plus qu’il ne semble y avoir de place pour une (infime) partie de la misère du monde dans un des pays les plus riches du monde, il ne semble y avoir de place pour l’Aquarius dans le port de Rouen, n’eût-il personne à son bord (il a été rendu fin 2018 à son armateur) qui soit susceptible d’alourdir une charge et une responsabilité que les collectivités n’assument pas de toute façon correctement en temps normal.            

Le pire est qu’il y avait une place pour l’Aquarius, une place d’honneur même. Le président de l’Armada a beau dire qu’il aurait eu plaisir à accueillir le navire, que les demandes de participation dépassaient les capacités du port, on est en droit de s’interroger sur l’impossibilité technique avancée, car un emplacement tout désigné attendait l’Aquarius, dans l’axe de la perspective Pasteur perpendiculaire à la Seine, perspective occupée à un bout par l’ancien Hôtel-Dieu (tout un symbole, justement !) et obstruée à l’autre par le Panorama XXL, dont le démontage devait intervenir en… 2019.

Ce dernier bâtiment, une rotonde en dégradé bleuâtre, imitée des anciens gazomètres, que les Rouennais, dans leur grande majorité, honnissent, l’affublant de surnoms cocasses tels que « la boîte à meuh », « le pot de yaourt » ou « le rouleau de PQ », est un équipement culturel « provisoire » de 3,5 millions d’euros, voulu et implanté sur le quai en 2014, sans concertation avec les habitants, par le président de la Métropole. On en doit le « concept » – même si l’idée des toiles panoramiques remonte au XVIIIe siècle – à l’artiste et architecte mégalomane allemand Yadegar Asisi, dont c’est la rente pépère assurée, puisqu’il perçoit de l’argent sur chaque entrée payante ou gratuite, et sur chaque toile géante qu’il y expose. Elle est essentiellement là, la performance. Il fallait que Rouen fût la première ville française à en posséder un, « XXL », comme de juste, aux proportions assumées de l’ego obèse de la présidence métropolitaine. Son coût annuel pour la collectivité, lui aussi obèse, est de 9 millions d’euros. Avec une telle somme, on aurait pu, depuis 2014, restaurer et reconvertir une église par an dans une commune surendettée que la surabondance des clochers embarrasse.

Mais ce Panorama XXL a également l’inconvénient de mordre sur le quai, créant un goulot d’étranglement qu’il faudra compenser, pendant l’Armada, par une barge, pour éviter… les noyades en cas de bousculade ! Le maire et le président de la Métropole s’étant entendus pour prolonger la vie de l’équipement jusqu’en 2021, au rebours de la promesse initialement faite aux Rouennais de le démanteler en 2019, il faudra faire avec, c’est-à-dire avec une place en moins le long du quai pour un bateau supplémentaire, qui aurait pu être l’Aquarius.

Rouen, axe Hôtel-Dieu-Panorama XXL

C’est une certaine conception de la politique qui parachève brillamment son naufrage moral sous nos yeux.        

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