Paris provincialisé par les «gilets jaunes»?

Observons-nous une revanche des provinces sur Paris à la faveur de la descente des «gilets jaunes» vers la capitale, contrepoint massif de la montée des Rastignac ? La question mérite d’être posée, tant un certain Paris, en plein naufrage éditorial, semble démuni pour penser non pas un épiphénomène, mais une lame de fond, qui vient de fort loin.

Cela va bientôt faire un mois que le mouvement dit des « gilets jaunes » occupe et sature la chronique sociale et politique française, comme reverdie avant l’heure au beau milieu d’un hiver infidèle à lui-même. L’abattage commercial de l’avent, qui a substitué Mammon au petit Jésus dans la crèche, tombe à plat, sonne plus faux qu’à l’accoutumée. La fête est gâtée, qui du reste n’en était pas une. Sans doute les nouveaux jacques, les croquants postmodernes n’ont-ils pas contribué pour rien, avec leurs feux de palettes ou de Porsche, ce Versailles mobile des arrivistes contemporains, à la relative douceur du fond de l’air et au réchauffement de solidarités populaires que d’aucuns croyaient un peu vite enterrées, dans l’enclos électrifié du chacun pour sa gueule.

Presque un mois a passé, durant lequel le petit aréopage parisien, voire faubourgeois, d’intellectuels autoréférencés, d’experts stipendiés, de commentateurs primesautiers, d’éditorialistes fougueusement inoriginaux et d’universitaires égotiquement tribunolâtres a été renvoyé à son brouet d’analyses remâchées, de sophismes régurgités, d’insignifiances logorrhéiques, de positionnements télécommandés par une gueusaille provinciale inattendue, diverse, attrapant parfois le pire (sans qu’il soit possible de la résumer à ce pire), inventive, insaisissable, autrement coriace que le personnel capté et captif des centrales syndicales, autrement déterminée que les moulins à vent du bocage politicien. C’est qu’il ne faut pas seulement un peuple titan pour menacer Zeus, il faut aussi un peuple multiforme. Tout ce qui donne le la de ce qu’il faut penser en France, tout ce qui se croit locataire emphytéotique de la scène de l’histoire et des têtes de gondole a été pris de court, marginalisé, périmé par une insurrection massive et multiforme, qui non seulement sait trouver les mots avec les gestes, mais encore se réapproprie et réarme un ordre symbolique vidé de sa substance par le novlangue énarchique des aménageurs fous du territoire.

Cela a commencé par le gilet jaune lui-même, sorte de stigmate vestimentaire dénoncé comme tel par l’arbitre des élégances parisiennes qui en faisait la promotion, stigmate retourné en étendard claquant de la révolte contre un système politico-mafieux d’insécurisation globale des parcours de vie. « C’est jaune, c’est moche, ça ne va avec rien, mais ça nous sauve la vie », à un point que n’imaginaient certes pas les communicants du ministère de l’écologie. Le jaune de la traîtrise est renvoyé à la face du parti présidentiel, dont ce fut la couleur par défaut dans les camemberts de premier tour. À la face des syndicats également, qui n’arborent point la couleur mais pratiquent la chose, préférant négocier dans l’ombre l’aumône du répit, plutôt que d’exiger la manne du repos. Les « gilets jaunes », surexposés en tant qu’ils sont chacun un étendard, agissent à découvert, refusent les tractations en coulisses ; ils sont le signal qu’il faut cesser de trahir, que le compromis n’a pas sa place dans la conflictualité démocratique. Le jaune fluorescent, artificiel des gilets acquiert au fil des jours l’honorabilité de l’or, mieux, dépossède l’or de son honorabilité, en pâlit le lustre trompeur, car que penser d’une République démocratique qui loge son président, ses ministres et ses représentants dans des palais fastueux de l’Ancien Régime, tout ruisselants d’un or volé ?

Le réarmement de l’ordre symbolique s’est poursuivi dans le choix des lieux de rassemblement, des ronds-points, ces carrefours paysagés dont la multiplication abusive, jusqu’au record mondial, sous des prétextes discutables, a surtout assuré une rente aux bétonneurs, aux goudronneurs et aux fleuristes mégalomanes, et des pots-de-vin substantiels aux maires. Le rond-point bloqué figure en outre exactement la révolution macronienne, une bête révolution astronomique qui, faute d’échappées hors du cadre néolibéral, nous ramène au point de départ, après une balade circulaire autour de l’Olympe m’as-tu-vu où se pavanent startupers et grands argentiers, parasites qui se nourrissent de la destruction des savoir-faire et de l’extinction des services désintéressés.

La province, étymologiquement la « terre des vaincus », est cet arrière-pays qui commence au-delà des fortifs, un terroir forcément sous-développé, ravagé par la consanguinité, médiocre et morne, qui regarde passer l’Histoire au large de son pré carré. Elle a été moquée par quasiment tous les illustres de notre littérature classique, y compris et surtout par ceux qui en étaient issus et étaient montés à la capitale pour y faire oublier leur accent et s’y tailler, à force de « coups », une gloire immortelle. La province a été racisée au point que l’Auvergnat était raillé par Balzac pour son « charabia » (de l’arabe al-arabiya) et que certains beaux esprits se plaisaient à parler de « Charabie Pétrée » à propos du Cantal et de « Charabie heureuse » à propos du Puy-de-Dôme[*]. C’est cette périphérie-là, cette rase campagne où s’inventa au Moyen Âge la notion de communs, qui donne aujourd’hui une leçon de centralité, de mobilisation, de créativité et de civisme militant à Paris, l’ombilic du monde, qui se trouve par là même ringardisé, provincialisé en somme. L’endogamie stérile et débilitante de l’entre-soi germanopratin se prend soudain à grimacer jusqu’à la caricature en présence de la franche expressivité populaire. L’expertise à deux liards et l’analyse à l’emporte-pièce de nos chiens de garde, jusque-là peu dérangés dans leur magistère, ne pèsent plus rien, démonétisées, devant les récits d’existences meurtries qui saignent en direct par toutes les plaies que leur ont infligées les mots d’ordre libéraux assenés tranquillement depuis des décennies. Répéter la phraséologie libérale devant un « gilet jaune » revient à s’accuser d’un crime, le lien de la cause à l’effet étant maintenant clairement établi, tranches de vie, factures et tickets de caisse à l’appui. Ce régime économique est criminel et, ajoutons-le, puisque Pascal Bruckner, en une du Figaro de ce 10 décembre, associe violence et barbarie, barbare. Il n’est plus possible de le nier. La langue du néolibéralisme est un borborygme qui tue. Il est donc permis de juger et de se défendre. La violence est d’abord son fait et le nier est une autre violence.     

Toutefois, il serait excessif, partant d’un milieu sociologique microscopique, presque aussi universellement détesté que son chef de file, l’actuel président de la République, de reconduire bêtement la dichotomie entre Paris et les provinces, comme il est réducteur d’affirmer que la capitale, autrefois au cœur des luttes sociales et politiques, ne serait plus que le champ de bataille passif de forces qui la dépassent. Le monde entier est un champ de bataille, vu le type de globalisation retenu, et Paris regorge de souffrances dont l’abcès a crevé ailleurs, mais qui bouillonnent en lui. Le menu peuple n’habite peut-être plus Paris, mais il travaille à Paris, permet à Paris de jouer, à destination des touristes, son rôle d’arbre enguirlandé dissimulant une forêt dégarnie et saccagée. Le jour où ce menu peuple de la couronne parisienne en aura assez d’être au menu des nantis et endossera massivement la chasuble jaune, faisant sa jonction avec le reste du pays, il n’y aura plus personne pour étayer le village Potemkine de la caste assiégée.
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[*] Salah Guemriche, Dictionnaire des mots français d’origine arabe, Le Seuil, « Points Essais », 2007, p. 282.

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