L’indécente compétition de l’indignation

La violence extrême, d’où qu’elle vienne, me terrorise, me glace, me sèche la langue, me noue l’estomac. Alors, à l’annonce du meurtre de Samuel Paty, ç’a d’abord été le silence, plus exactement un hurlement muet, comme dans un cauchemar. Puis, par habitude de métier, je me suis aventuré dans le fil des commentaires des articles sur le sujet. Rechute dans le cauchemar.

Je suis correcteur à Mediapart mais aussi professeur de français en centre de formation.

Je ne sais pas vous, mais à l’annonce du meurtre du professeur et collègue et concitoyen Samuel Paty, ma première réaction n’a pas été de me jeter sur mon clavier, avec une détente d’automate, pour témoigner bruyamment dans un billet ou sur des fils de commentaires interminables, ou sur des réseaux pseudo-sociaux qui devraient avoir la décence minimale de se mettre en rideau quelque temps après qu’une telle abomination s’y est affichée et répandue par leurs canaux infects, de mon horreur, de ma détestation des fanatismes religieux et de ma solidarité avec la victime et, au-delà, avec un corps enseignant naguère encore méprisé, décrié et souvent empêché de travailler correctement par sa propre tutelle. Certains élans ne se verbalisent même pas.

Ma première réaction n’a pas été davantage de fourbir une analyse à chaud, d’autant plus péremptoire qu’elle se sait notablement insuffisante, en l’état de l’enquête, et plutôt destinée à régler des comptes sur le ton du « je vous l’avais bien dit ». L’assassinat d’un enseignant au seul motif qu’il enseigne n’est ni une première ni une dernière, pour le malheur de ma profession, mais l’ébauche d’une vision d’ensemble que provoque en nous la réitération des attaques ne doit pas nous dispenser d’une analyse des conditions de leur déclenchement si l’on veut en comprendre le sens et en enrayer la mécanique fatale. Ce ne sont pas les faits qui sont « têtus », mais ceux qui pensent que leur compilation frénétique suffit à expliciter le mouvement qu’ils sont censés illustrer. À ce compte-là, on pourrait inférer de la multiplication des procès en sorcellerie et exécutions de sorcières au XVIe et au XVIIe siècle en Europe une conjuration féministe de l’Internationale de la magie noire contre les sociétés chrétiennes.  

Ma première réaction n’a pas été non plus de rembobiner, pour autant que cela soit possible, l’enchaînement causal complexe qui a conduit à ce crime atroce ni de tenter de démêler l’écheveau des responsabilités. De quel droit et à quel titre m’y aventurerais-je ? Le premier responsable de la mort de Samuel Paty est son assassin.

La violence extrême, d’où qu’elle vienne, quelque visage qu’elle arbore, quelque motif qu’elle invoque, me terrorise, me glace, me sèche la langue, me noue l’estomac.

Alors, ç’a d’abord été le silence, plus exactement un hurlement muet, comme dans un cauchemar.

Deux images, cependant, m’ont traversé l’esprit : l’une, qui m’avait marqué élève, provient d’un manuel d’histoire ou d’un reportage où l’on voyait des soldats américains, hilares, poser devant des têtes coupées de Vietnamiens ou de Nord-Coréens, je ne me rappelle plus exactement et n’ai pas la force d’aller vérifier ; l’autre est le tableau mental que je m’étais fait, lors d’un cours d’histoire, de la marche à la mort des membres de la Rose blanche, ces jeunes résistants allemands, étudiants munichois, décapités par les nazis. Ces images, ravivées, me hantent toujours.  

Je découvre avec effarement les tombereaux d’insanités qui se sont déversés dans les fils de commentaires sur Mediapart depuis vendredi. Je m’interroge sur les motivations profondes – ou l’inconscience – de tous ces commentateurs qui dénoncent en vrac, avec force qualificatifs, la folie du geste criminel (il faut méconnaître l’anatomie humaine pour imaginer qu’on coupe une tête comme cela, en passant, sur un coup de folie, alors qu’il s’agit d’une opération difficile, qui avait son personnel spécialisé et ses protocoles sous l’Ancien Régime comme sous Daech), l’inhumanité du terroriste (c’est un peu facile de reléguer dans le Barnum de la tératologie et de l’extraordinaire une violence qui a trop de précédents dans l’histoire humaine lointaine comme récente, qui suscite trop de fascination morbide chez certains pour qu’il s’agisse d’une monstruosité contingente), le terrorisme islamiste (celui-là surtout, alors que tout terrorisme, par principe, est odieux, irrémissible, qu’il soit religieux, économique ou étatique – l’État a aussi une doctrine de terreur), les « idiots utiles » de « l’islamo-gauchisme » qui lui aplaniraient le terrain (merci de réviser avant usage les conditions d’émergence de ces étiquettes infamantes, quand la seule fraternité objective que sert un tel attentat est celle des assassins fanatisés et des pousse-au-crime multirécidivistes de l’extrême droite qui attendent leur nuit de cristal pour se partager les fruits du chaos), les musulmans qui seraient décidément inintégrables, l’accueil fait aux réfugiés musulmans, terroristes potentiels qu’il faudrait refouler (tout geste d’hospitalité comporte un risque, mais l’hospitalité est un devoir républicain), etc.

Ces commentateurs, toute charte oubliée, sans craindre de laisser une trace passible de poursuites, n’ont rien de plus pressé que de se ruer comme des forcenés sur les agoras virtuelles pour s’y terroriser les uns les autres, s’invectiver, s’anathématiser, se jauger au gourdin, se juger au tranchoir, en faisant assaut depuis leur fauteuil de pureté laïque, d’engagement républicain, en opposant christianisme et islam (dans une recherche de boucs émissaires qui recrucifie Jésus, probablement le premier et le dernier adepte de sa religion d’amour). Par leur ignorance de l’histoire des religions – et singulièrement de l’histoire religieuse de notre pays –, par leurs outrances généralisantes et leur rhétorique de foire d’empoigne, ils insultent le travail des chercheurs en histoire et des enseignants qui l’adaptent et le transmettent, en plus de montrer à quel étiage se situe le débat démocratique dans notre pays, faute de formation, d’outils et de lieux véritablement dédiés à son déploiement. Ils insultent la mémoire de celui-là même qu’ils prétendent honorer en se piétinant les uns les autres pour occuper le sommet du podium de l’indignation.

J’en suis même venu à me dire – et cela ajoutait à mon sentiment d’oppression – que le meurtre de l’enseignant Samuel Paty était moins révélateur d’un projet totalitaire déjà bien connu, identifié et proclamé sans détour par les groupes terroristes islamistes, que du point de bascule atteint dans notre appréciation individuelle et collective des phénomènes, sous la forme d’une guerre de tranchées où il faut choisir son camp avant toute discussion, sans plus interroger la raison et les intérêts de cette guerre, par-delà la condamnation pleine du crime lui-même. Or, la terreur, quoi qu’en disent les militaires pour se distinguer des terroristes, est une arme de guerre qui a pour objectif de nous imposer l’horizon fort lucratif d’une guerre perpétuelle.      

Alors que le grand déchaînement des passions tristes commençait à s’opérer ici même, entre abonnés, parfois du même bord, dans une débauche tous azimuts d’amertume, de ressentiment, de posture virile ou d’agressivité tripale, que les aboyeurs publics remplissaient leur office dans la chambre d’échos pestilentiels des chaînes d’information en continu, sur le marché de mon quartier populaire, au lendemain du meurtre, les regards croisés, à défaut d’autres expressions, n’étaient pas plus durs, façon Super Dupont en lutte contre « l’anti-France », ni plus inquisiteurs, façon Torquemada de zinc. Il m’a semblé – mais je peux me tromper – qu’ils étaient surtout plus las, plus demandeurs de réconfort, interrogatifs pour certains, et les conversations surprises à la volée, dans les allées et aux tables des rares cafés-brasseries encore ouverts, ne tournaient pas obsessionnellement autour du sujet du moment, sorte d’éclipse éditoriale qui frappe et oblitère tout à la fois l’intelligence. Ce qui n’exclut nullement qu’il ait été dans les têtes, mais les cervelles, saturées de négativité, en ont peut-être assez d’être prises pour des poires à poudre par les arquebusiers des plateaux TV. Cette résistance générale, dans l’espace public concret, à l’ensauvagement médiatique, qui nourrit en s’en nourrissant l’ensauvagement du monde dont il prétend n’être que le miroir, me fait dire que l’enseignant a encore son mot à dire et peut encore le dire, entre le marteau institutionnel et l’enclume sociétale, comme passeur et comme défricheur. Mais s’il n’était que cela, passeur et défricheur, toutes les puissances établies et rivales ne l’inquièteraient pas. Car le vrai rôle du maître, écrivait Quintilien, est d’apprendre à ses disciples à se passer de maître. Dès lors qu’on suit cette ligne, on s’expose en marchant dans le no man’s land entre les tranchées.

Pour ma part, tant qu’il m’est donné d’enseigner, je suivrai cette ligne, ainsi que j’ai toujours fait, quoi qu’il m’en coûte. Et je pense ne faire là que mon devoir.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.