Egalité, j’écris ton nom

Le président s’est heurté à «la passion française pour l’égalité». Les mots sont de Frédéric Says, journaliste et chroniqueur à France Culture, qui reprend à son compte, sans les guillemets de précaution, une expression de la phraséologie néolibérale. Nous mesurons par sa banalisation en quoi le pivot de la devise républicaine, au cœur des revendications des «gilets jaunes», gêne la caste.

 © Angus Macguire © Angus Macguire
Ainsi nous sommes-nous fait étiqueter, lundi matin, au sortir de cinq semaines intenses, déroutantes, d’une mobilisation sociale sans précédent sous notre Ve République, par le chroniqueur politique d’une radio de service public : « Emmanuel Macron souhaitait ouvrir la France à l'esprit de conquête, à l'entrepreneuriat, à la célébration culturelle de la réussite ? Le voici qui opère un virage, contraint de subventionner les bas salaires, de réunir les grandes entreprises et les banques pour leur soutirer quelques gestes. Bien sûr, ce n'est pas le Grand soir, mais là aussi c'est une normalisation. Le président a pris en pleine figure la passion française pour l'égalité. » Nous, Français, aurions la « passion de l’égalité ». Dans un premier mouvement fougueux, surrection d’un vieux fond révolutionnaire irréductible, nous serions tentés de rétorquer : oui, et alors ? Quoi de plus normal, vu la place centrale qu’occupe l’égalité dans la devise républicaine ? Difficile même d’imaginer qu’un tel mot nous trouve tièdes, voire circonspects, puisque l’égalité des citoyens est posée dès le premier paragraphe du préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme et réaffirmée dans l’article premier. La furia francese de l’égalité est un trait de caractère génétiquement transmissible dont nous n’avons a priori pas à rougir. Pourquoi le journaliste s’en avise-t-il aujourd’hui ?

Toutefois, dans un second temps, nous flairons un lièvre. Nous nous voyions déjà en martyrs de l’égalité, coiffés du bonnet phrygien des affranchis en guise de nimbe flatteur ; nous nous représentions, en fait d’illustre prédécesseur, Jésus en sa Passion, figurant sur la croix du supplice un Dieu s’égalant à l’homme, abandonnant ses attributs royaux pour nous embrasser tous, réprouvés autant que saints ; puis nous nous rappelons soudain que l’expression « passion de l’égalité », qui pourrait être la définition de l’égalitarisme, terme dépréciatif où résonne le mot tare, est plutôt associée à la critique néolibérale du socialisme, ce courant politique qui n’a pas voulu s’en tenir à l’égalité de droit (isonomie) et s’est battu pour l’égalité de fait (isomoirie). L’un des tenants de l’école néolibérale, Drieu Godefridi, en a même fait le titre d’un essai, paru chez Texquis, à Bruxelles, en 2017. Pour Godefridi, qui oublie un peu vite la facilité avec laquelle son maître à penser, Friedrich von Hayek, s’est acoquiné avec la dictature d’un Pinochet, la « passion de l’égalité » (de fait), où se rejoignent les différentes chapelles socialistes, en tant que pathologie politique, vésanie morale, élan contre-nature (la nature, selon lui, est inégalitaire), ne pouvait qu’accoucher de régimes totalitaires. La noble et incoercible furia francese ravalée en vulgaire et honteux morbus gallicus[1]…

Nous ne discuterons pas en longueur des faiblesses d’un tel raisonnement, qui fait fi du fait qu’aucun régime estampillé ou autoproclamé « socialiste » n’a jamais instauré l’égalité réelle rêvée par Gracchus Babeuf et Sylvain Maréchal, pour autant qu’il l’ait jamais souhaité, qu’il s’est toujours trouvé une minorité d’accapareurs pour s’exonérer, par opportunisme, montée en grade ou du fait des risques pris au cours du moment révolutionnaire, du communisme réel et fournir le personnel d’oligarques du basculement dans le régime libéral. Nous ne savons donc pas à quoi ressemblerait une société des égaux. Que des caricatures de régime égalitaire se soient effondrées, ou plutôt fondues dans la globalisation néolibérale, n’invalide en rien la recherche de l’égalité. Du reste, l’égalité en régime libéral est une imposture tout aussi odieuse.

Comme aime à le répéter Franck Lepage dans la conférence gesticulée qu’il consacre au thème de l’éducation, « l’égalité des chances », autre expression libérale indûment banalisée, consiste à mettre un lièvre et une tortue sur la même ligne de départ et à leur dire : « Maintenant, à vous de jouer. » L’égalité réelle en matière d’éducation implique non seulement de fournir aux élèves en difficulté les moyens de rattraper leurs retards, de combler leurs lacunes, mais encore d’empêcher les élèves les mieux dotés en capital culturel de prendre de l’avance. Cette égalité-là se double d’équité, d’une juste pesée de la situation, des avantages et de l’engagement de chacun.

Le libéral y verra immédiatement une insupportable atteinte aux libertés (des plus riches), comme si l’on mettait un licol de bête de trait à un coursier, un exemple parfait de la tentation du socialisme de vouloir tout régenter, y compris la réussite et le mérite. On lui répondra que, sauf pour les cancres absolus, il se trouve que la réussite et le mérite sont aussi, sinon davantage du côté des élèves en difficulté, dont il est démontré depuis longtemps que c’est eux qui travaillent le plus (les retards à combler, justement), de surcroît dans un inconfort terrible (la conscience et la honte d’être en retard). On lui répondra également que la contrainte, pour le lièvre empêché d’avancer, pourrait être tout simplement de l’obliger à partager ce qu’il sait avec celui qui ne sait pas ou doute de lui, à développer l’effort de la tortue pour franchir ensemble la ligne d’arrivée. Ainsi la distinction ne se ferait plus sur le critère du mérite personnel mais sur celui du mérite acquis en commun. C’est le modèle d’école imaginé par Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau[2], auquel on préféra à la Révolution le modèle du libéral Nicolas de Condorcet, qui a produit l’école inégalitaire que nous connaissons. Quel enseignant, dans les conditions actuelles d’exercice du métier, n’apprécierait pas que, tandis qu’il s’occupe de quelques-uns de ses élèves le plus en difficulté, les plus avancés de la classe prennent en charge la progression des laissés-pour-compte ?

La « passion française de l’égalité », de même que la chasuble jaune dans le domaine de la sécurité routière, est de ces stigmates que le mouvement des « gilets jaunes » a retournés en force positive, à un moment de l’histoire française où l’écart entre les plus hauts et les plus bas revenus atteint un niveau qui eût été même inconcevable sous l’Ancien Régime. En refusant l’injurieuse aumône des primes, que des syndicats d’un jaune hématique sont si empressés à saisir sans souci de l’après-demain, en proposant de créer un salaire mensuel maximum et de ramener la rémunération des représentants au niveau du salaire médian, en demandant une revalorisation substantielle du Smic, des bas revenus – qui sont souvent la rémunération des métiers les plus durs – et des retraites, en dénonçant les injustes de droit et de fait, les « gilets jaunes » raniment un élan égalitaire socialiste qui, sans viser à l’égalité parfaite, inatteignable mais toujours désirable, redensifient d’un coup le pivot de notre devise, évidé par des décennies d’égalité tronquée, de redistribution trompeuse. Car le mal de l’inégalité entretenue, dans une République infidèle à sa devise, est ancien. Au milieu des années 1970, le sociologue Albert Meister signalait déjà qu’en France 5 % des ménages détenaient 40 % du patrimoine total[3]. Le tableau qu’il fait d’une égalité plus formelle, partielle et inéquitable que réelle est toujours valable :

« - Égalité devant la santé, alors que les cotisations sociales sont plafonnées et qu’on sait que la consommation médicale est d’autant plus forte que le niveau de vie est élevé […] ;

- égalité devant l’éducation, alors que les ouvriers ne vont pas à l’université et ne reçoivent qu’un sous-produit de la culture dominante, de caractère moralisateur et destiné à reproduire l’inégalité ;

- égalité en matière d’avantages sociaux, alors que les allocations familiales sont les mêmes quelle que soit l’importance du revenu ; et que les équipements collectifs, dont les moins favorisés pourraient bénéficier davantage, sont sacrifiés en premier lieu par les mesures de restriction des dépenses publiques ;

- égalité en matière de logement, alors que les aides sont proportionnelles à l’apport individuel et que la déduction fiscale des intérêts hypothécaires favorise les plus riches, puisque faite sur les tranches de revenu les plus élevées. Par ailleurs, si l’inflation a conduit à l’accroissement du nombre des constructions, les chiffres globaux masquent les rythmes bien plus faibles de construction de logements sociaux ;

- égalité devant la retraite, alors que les  pauvres vieillissent et meurent plus tôt que les riches ;

- égalité devant la protection, alors que la police est utilisée pour défendre la propriété et que les quartiers populaires plus denses (notamment les banlieues) sont les moins protégés ;

- égalité devant les moyens de transport, alors que les catégories les plus modestes se déplacent moins et n’empruntent pas certains moyens de transport (trains de luxe, avion) qu’elles contribuent à financer ;

- égalité devant le fisc, dont l’injustice a été rappelée plus haut ;

- égalité, enfin, devant le coût de la vie, alors que les différents groupes sociaux ne ressentent pas la hausse de la même façon, l’indice officiel unique masquant le fait que les catégories modestes sont bien plus affectées. »[4]

L’arrivée des socialistes au pouvoir en 1981 ne changea rien à cette tendance, car ceux-ci, après s’être s’évertués à arracher à leurs prédécesseurs des privilèges pour les étendre à leur propre clientèle, en reconduisirent et en consolidèrent le principe une fois aux manettes, au détriment des aspirations de leur électorat. Chaque fois que ce dernier réclama plus d’égalité, on lui répondit par une aumône dérisoire, petit saut quantitatif présenté par les syndicats comme une victoire, qui en eût été vraiment une s’il s’était agi d’un grand bond quantitatif et qualitatif. C’est ce type de bond que proposent d’accomplir les « gilets jaunes » en s’entêtant, par « passion de l’égalité », à agréger à l’amélioration du pouvoir d’achat des mesures d’intérêt général qui rappellent à la haute fonction publique ce que servir veut dire.

Alors oui, en nous inscrivant contre cette manie journalistique qui consiste à épuiser la langue et les luttes qui s’expriment par elle en dupliquant dans les mots, sans recul ni précaution, une « objectivité construite et conventionnelle » qui la rend « mécanique et disponible, indéfiniment réitérable », ce que Karl Kraus, écrivain et journaliste lui-même, nommait justement « phraséologie »[5], il nous a paru essentiel de souligner, à travers  cet exemple de « la passion française de l’égalité »,  combien, en tant que profession prescriptrice en la matière, le journalisme se devait de servir la langue et non de s’en servir.   
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[1] Nom alternatif donné par le médecin véronais Girolamo Fracastoro à la syphilis au début du XVIe siècle.
[2] Son frère Félix fit partie de la « conjuration des égaux », aux côtés de Babeuf et Maréchal. 
[3] Albert Meister, L’inflation créatrice, Paris, PUF, 1975, p. 169-170. Pourcentages avancés par Alain Clément dans « Le temps des récriminations », Le Monde, 26 avril 1973.
[4] Ibid., p. 174-175.
[5] Karl Kraus, cité par André Hirt dans L’universel reportage et sa magie noire, p. 195.

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