La radicalité du djihad mineur est un leurre

La radicalité, en toute chose, est un retour aux racines, réelles ou fantasmées. Le socialisme français, par exemple, a perdu de vue ses racines, tout autant que le terreau humain qui les nourrit. Un socialisme radical renouerait avec l’exigence ancienne mais toujours aussi impérieuse de subordonner les choix économiques à la question sociale. Le parti grec Syriza ne rougit pas de s’afficher comme un parti radical quand le parti socialiste français, qu’on imagine effrayé par le rouge de sa propre rose, ne tolère plus, en fait de radicalité, que celle exprimée par le nom - et seulement par le nom - de son dernier allié, le PRG.

Dans un souci de nuancement sommaire, journalistes, politiques, prédicateurs et commentateurs divers, patentés ou non, ont souvent opposé, dans leurs analyses du fait terroriste ou dans l’expression de leur émotion, islam modéré et islam radical. Certains imams, de peur d’être taxés de complaisance, sont même allés jusqu’à dire que les djihadistes responsables de l’attaque contre Charlie Hebdo, le 7 janvier dernier, et de l’attentat contre l’hypercacher, deux jours plus tard, n’étaient pas des musulmans. La hantise des amalgames, qui n’aura pas empêché ceux-ci de fleurir en gerbes sous la plume et dans la bouche des plus prudents comme des plus exaltés d’entre nous, a ainsi pu tourner, en quelques occasions, au déni de la violence propre à toute religion instituée et codifiée par des textes. Si l’on accepte, comme Augustin, de ne pas résoudre l’incertitude étymologique du mot religion (de religare, « relier » ou de relegere, « relire »), on notera que pour beaucoup de croyant(e)s pratiquant(e)s, il est permis de se sentir reliés par une même foi dans l’interprétation fétichisante d’un texte sacré, mais qu’en dehors de ce schéma de solidarité, il n’est plus de lien automatique de solidarité qui vaille. L’humanisme laïque a cette supériorité-là sur les humanismes religieux qu’il refuse de graduer l’humanité d’un individu selon sa plus ou moins grande proximité avec une religion. Pour lui, un homme est un homme. La liaison sociale apportée par les religions est toujours restrictive et sélective, du moins tant qu’une conscience est sous l’emprise d’un prêtre. La bibliothèque des djihadistes français qui ont ébranlé la pax republicana en ce début d’année 2015 révèle qu’ils étaient musulmans. On peut montrer - j’ai tenté moi-même de le faire - en quoi leur islam est déviant, par rapport à l’idée qu’on s’en fait, à la pratique qu’on en a ou à l’interprétation de tel passage du Coran qu’on promeut, il n’en demeure pas moins que leur approche, si odieuse soit-elle, est un fait d’islam, une construction intellectuelle à partir d’un corpus islamique.

Le corpus d’un musulman radical devrait logiquement se limiter au Coran et aux hadiths (cela fait déjà une somme). Les néophytes comme moi qui, pressés de se désintoxiquer du ronron médiatique, ont pris la peine de s’intéresser un peu à la bibliothèque des djihadistes ont découvert un corpus d’auteurs modernes, pour certains encore vivants, traitant très souvent de cas jurisprudentiels. La jurisprudence islamique est un vaste monde à explorer d’urgence. Les islamologues en parlent peu, préférant évoquer les différents courants interprétatifs qui font de l’islam un caravansérail houleux, davantage qu’une maison commune. Or, c’est la jurisprudence qui pose véritablement problème. Mahomet, par exemple, si l’on en croit les hadiths, a posé cinq interdits, s’agissant du djihad mineur (guerre défensive, s’il était besoin de le rappeler). Tous ces interdits ont été bafoués par les terroristes. S’ils n’en éprouvaient aucune honte, c’est qu’ils s’appuyaient sur la jurisprudence, qui a enregistré des exceptions. C’est aller vite en besogne que de poser qu’être moderne, c’est adapter les commandements et les lois d’un texte de référence aux nouvelles réalités vécues. À ce compte-là, la vitalité jurisprudentielle islamique serait la preuve que l’islam est moderne. En vérité, l’adaptation aux circonstances, pour toute religion, expose le message divin, prétendument éternel et inattaquable, au risque dissolvant du relativisme qui accompagne une existence transitoire telle que la nôtre. La religion a deux façons de s’adapter à la violence qu’on lui fait : soit elle renonce à imposer sa loi par la force des armes, comptant sur la force de conviction de ses adeptes pour se maintenir, soit elle renforce la violence de sa loi et étend son champ d’application aux domaines qui lui échappaient jusque-là. Le djihadiste criminel ignore volontairement la source mère de la foi dont il se réclame, le Coran, car cette source, d’une part, est difficile d’accès, très souvent cryptique, et demande qu’on s’informe auprès de plusieurs maîtres, et non auprès d’un seul ; d’autre part, et c’est la conséquence du premier point, elle est tellement riche et ouverte sur le plan interprétatif (les contradictions apparentes correspondent à un déplacement de l’angle de vue, lié à une circonstance dont le souvenir s’est perdu ou est seulement conjecturable) qu’il est impossible de s’appuyer dessus pour asséner des vérités intangibles et définitives. Il faut pratiquer le djihad majeur pour entrer dans l’univers mental du Prophète, tel que dépeint par le Coran, et on n’a pas assez d’une vie entière consacrée à la méditation pour y parvenir. Le méditatif ne perd pas un temps précieux à guerroyer. Les idéologues du djihad mineur, quant à eux, décrètent la parole du Prophète intouchable et eux-mêmes y touchent très peu de fait, se contentant de remâcher quelques versets détachés. Leur source de prédilection est beaucoup plus maniable et explicite : c’est l'immense corpus jurisprudentiel.

Il est navrant de constater qu’il aura fallu un évènement traumatique comme l’assassinat au nom du Prophète Mahomet de la rédaction d’un journal pour que d’aucuns, en France, s’intéressent au Coran et s’y plongent, croyant y trouver de quoi confirmer leur préjugé négatif vis-à-vis de l’islam ou, au contraire, des arguments pour en revenir ; il est tout aussi navrant de constater que cet intérêt porté à un texte quasiment indéchiffrable pour le profane et très mystérieux pour l’exégète honnête, détourne de l’analyse d’un corpus idéologique beaucoup moins passionnant, mais beaucoup plus dangereux, car réducteur et immédiatement praticable. Toute foi qui mutile, loin de se fortifier, se mutile elle-même. Le vrai défi, selon moi, pour les sociétés musulmanes, n’est pas celui de la place à accorder aux enseignements du Prophète, qui sont loin d’être univoques et transparents, mais celui de la place à faire, dans la pratique jurisprudentielle islamique, aux principes modernes de tolérance et de retenue dans l’application des peines, en temps de paix comme en temps de guerre, la guerre étant la pierre de touche des beaux principes. Avis aux juristes religieux et laïcs des pays concernés. La disqualification morale de la gouvernance occidentale du monde ne doit pas servir de prétexte à un rejet des apports du droit occidental. Ce n’est pas se renier que d’aller chercher dans la culture de celui par qui l’on se sent agressé une raison de ne pas lui faire la guerre. C’est tendre la main, par-dessus la ligne des soldats et des mercenaires, à la majorité de ceux qui veulent vivre en paix. Les seuls, en définitive, à tirer profit d’un effacement du djihad majeur devant le djihad mineur sont les marchands d’armes. La guerre sainte sert avant tout la guerre, l’économie de guerre sur laquelle est assis le capitalisme. Elle sanctifie l’argent et s’enivre de sang. Elle dit qu’Allah est grand et vénère tout ensemble Mammon et Moloch.                

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