«Alamo», une «Iliade» américaine?

Arte diffusait dimanche soir le film « Alamo », de et avec John Wayne. La moindre des choses, pour une chaîne culturelle, aurait été de faire précéder la diffusion d’un avertissement, car cette fresque épique est une manipulation historique qui, quand on en possède les clefs, dit bien autre chose sur la mentalité pionnière américaine.

Vicente Guerrero, président de la République mexicaine qui a aboli l'esclavage en 1829 Vicente Guerrero, président de la République mexicaine qui a aboli l'esclavage en 1829

Il faut reconnaître à Arte un certain sens involontaire de l’autocritique. La chaîne franco-allemande diffusait dimanche Alamo, western-péplum sur l’indépendance texane, de et avec John Wayne, sorti en 1960, et 24 heures plus tard, lundi soir, elle programme le film Amistad, de Steven Spielberg, sorti en 1997, dont le sujet est la révolte d’esclaves africains contre leurs négriers espagnols en 1839 et leur arrivée aux États-Unis. Alamo nous a été vendu par Arte, dans les plages d’annonce des programmes, comme une « épopée ». Une présentation honnête aurait dû livrer quelques clefs supplémentaires pour en apprécier la vraie nature. Alamo est l’histoire d’un siège et d’une défaite, celle des quelque 200 Texians (Texans américains) et volontaires du Tennessee retranchés dans une ancienne mission, Fort Alamo, avec pour ordre de fixer le plus longtemps possible l’armée du général mexicain Santa Anna pour donner le temps au général américain Houston de former et d’entraîner la sienne. En un sens, leur « sacrifice » n’a pas été vain, puisque non seulement Santa Anna a été fixé, mais en plus y a laissé pas mal de ses hommes et sera finalement battu et fait prisonnier par Houston à la bataille de San Jacinto.

On retrouve dans cette « épopée » quelques traits qui rappellent l’Iliade : héroïsme individuel, camaraderie masculine, rivalités entre fortes personnalités (James Bowie/William Travis), ruses de guerre et discours de propagande (mention spéciale pour Davy Crockett, qui se fait écrire une fausse lettre de Santa Anna pleine de gloriole et la fait lire à ses hommes pour les inciter à relever le gant du défi), reconnaissance, malgré la disproportion des forces, du courage de l’ennemi (à ceci près que ce dernier, jugé en bloc, n’a pas de héros à opposer aux héros texans). Hors ces traits, on est dans autre chose, car Alamo, moins qu’une épopée, moins qu’un drame historique, est surtout une réécriture manipulatrice, au sens orwellien du terme, de l’histoire américaine, qui mériterait d’être étudiée pour ce qu’elle ne dit pas, au milieu des protestations d’amour de la liberté et de la République.

Il y a deux raisons connues à la rébellion, en 1836, des colons américains installés au Texas, alors partie nord de l’État mexicain de Coahuila y Tejas : l’effort de centralisation de la République fédérale mexicaine et la récente abolition de l’esclavage (1829) par le président mexicain Vicente Guerrero. La seconde raison est évidemment la plus décisive, car les colons américains, majoritaires au Texas, sont, pour la plupart, des esclavagistes. Le colonel Bowie, dans le film, avant le combat final, affranchit son vieil esclave Jethro, lequel usera de sa toute jeune liberté de choix en se jetant devant son ancien maître blessé pour recevoir à sa place les coups de baïonnettes des soldats mexicains. C’est beau comme l’antique, mais quelque peu ridicule et invraisemblable, sauf syndrome anticipé de Stockholm, quand on sait que Jethro était déjà libre, grâce à la République mexicaine, et que Bowie le maintenait donc illégalement dans la servitude. Au passage, nous avons droit à un éloge ému par Davy Crockett de la République, un mot qui sonne bien aux oreilles et s’enroule bien en bouche, sans qu’à aucun moment il apparaisse clairement que les Mexicains, eux aussi, se battaient pour la République. Le général Santa Anna est, en outre, présenté comme un dictateur et un conquérant, ce qu’il n’était pas alors, puisqu’il était mandaté par le président mexicain José Justo Corro et son gouvernement pour empêcher la sécession du Texas et faire appliquer la loi républicaine. Il fut d’ailleurs démis de ses fonctions après sa capture par Houston pour avoir donné l’ordre aux autres corps de troupe mexicains de battre en retraite. Pour mémoire, la République esclavagiste du Texas fut annexée par les États-Unis en 1845 et cette annexion ne fut reconnue par le Mexique qu’en 1848. Amistad, dont le récit se déroule à la fin des années 1830, dira lundi soir ce qu’Alamo a tu dimanche soir, à savoir que l’esclavage était au cœur de l’économie libérale américaine et que le bon droit des Américains était avant tout le bon droit des Blancs américains.  

La rébellion texane de 1835, par les problématiques qu’elle soulève, annonce la mini-guerre qui agitera le Kansas en 1855, lorsque les « Border Ruffians » esclavagistes du Missouri imposeront par la terreur, durant la première élection organisée sur ce territoire de fronts pionniers, une législature à leur main. Cette mini-guerre contient elle-même en germe la guerre civile de 1860-1865. La République libérale américaine, qui sacrifiait davantage au Dieu dollar qu’au Dieu des Évangiles, avait la passion d’une liberté restrictive, qui n’incluait pas les Amérindiens (Davy Crockett s’était fait une spécialité de les massacrer) et les Noirs, et méprisait les formes républicaines latino-américaines, inspirées de la Révolution française et de l’expérience haïtienne. Un certain John O’Sullivan, théoricien du « destin manifeste » de l’expansionnisme américain, poussant la détestation du métissage assez loin, envisageait même dans les années 1840 de déporter les esclaves noirs des États-Unis en Amérique du Sud (laquelle commence au Mexique), digne exutoire, selon lui, de cette infrahumanité : « Les populations espagnoles-indiennes-américaines du Mexique, de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud fournissent le seul réceptacle pour l’absorption de cette race. […] Il s’agit de populations qui sont déjà elles-mêmes de sang mixte et hybride. »[1] Rappelons que le Texas, dans un grand élan républicain, fit sécession une seconde fois en rejoignant la rébellion confédérée.

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Il existe une épopée de la frontière tout autre, dont l’historicité est également contestable, mais qui, bien comprise, nous immuniserait contre les manipulations de l’épopée nationale. On la considère généralement comme un des textes fondateurs de la culture européenne et on la présente tout aussi généralement, sans s’en alarmer, comme une épopée guerrière, qualificatif redondant avec le nom qu’il explicite, tant le genre épique ne semble devoir se déployer que comme une oriflamme au bout d’une pique. Mais a-t-on bien lu cette épopée du fond des âges ?

Intéressons-nous d’abord à son auteur, presque mythique : l’Otage. L’Otage est un aède des marches orientales du monde grec. L’Otage ? Homère pour les puristes, le protopoète. « L’Otage » est une des deux traductions possibles du nom grec Homêros[2]. On en déduira que l’homme était grec par obligation et qu’il s’est trouvé mêlé, comme monnaie d’échange, à des tractations diplomatiques. Lucien de Samosate, qui savait être véridique dans l’affabulation, en fait un Babylonien. L’Otage, espèce de Dionysos incasable, détonne dans le panthéon poétique grec. Certains commentateurs lui dénient toute existence. Le racisme savant, lorsqu’il est forcé de reconnaître le génie d’une œuvre étrange, accuse son auteur d’imposture.

L’Iliade et l’Odyssée sont le plus cinglant démenti jamais promu par une société contre son propre système de valeurs. Il est douteux, cependant, que la plupart des Grecs aient jamais compris ce qu’Homère voulait leur dire. Lisez l’Iliade à un enfant. Son cœur, oubliant le prétexte de l’entreprise, oubliant le bon droit de Ménélas, balancera entre les deux camps, qui comptent à peu près le même nombre de héros dignes d’éloges. L’erreur courante consiste à faire de ce poème un hymne grec à la guerre. Mais qu’entend-on dès le titre, Ilias en grec ancien, le « Chant d’Ilion », Ilion étant l’autre nom de Troie ? Que ce chant de victoire parle des vaincus davantage que des vainqueurs. Que c’est peut-être même les vaincus qui s’y chantent, qui y poussent la complainte de leur culture anéantie. Et quelle image en retient-on ? Celle d’une guerre piteuse, de guerriers enlisés dans un conflit qui s’éternise et dont le motif a été perdu, d’adversaires résolus, certes, mais qui s’admirent presque autant, sinon plus qu’ils ne se détestent. Hommes, femmes, enfants, Troyens, Grecs et Barbares venus du monde entier, toutes et tous, pêle-mêle, se battent moins pour triompher que pour ne plus avoir à se battre. La nature elle-même exprime son dégoût de la guerre. Le fleuve Scamandre, s’estimant souillé de la moisson sanglante des Troyens, soulève en un spasme son flot contre les moissonneurs grecs. Les demi-dieux, du reste, n’en peuvent plus de verser le sang. C’en est devenu mécanique. Achille, c’est une Parque équipée d’une machine à coudre. Mais Achille a de meilleurs rendements dans le deuil que dans la colère.

Achille en vient à faire la guerre à la guerre. L’Iliade se referme sur une scène proprement édifiante. Dans le camp grec, au milieu des bûchers fumants et des saletés d’une armée en campagne, Priam et Achille se regardent en silence. Achille a le bras vibrant encore du coup fatal qu’il a porté à Hector, il a le cœur lourd encore du souvenir de la mort de Patrocle. Priam, lâchant les insignes du pouvoir, s’abandonne à l’empire de la douleur. Pour récupérer le corps de son fils, il n’a pas hésité à se déguiser – ce déguisement est son cheval de Troie – et le voilà, manteau à terre, genou plié, sous la tente d’Achille. Il est à la merci de son pire ennemi, qui se trouve au faîte de sa puissance. Le monarque impuissant et le guerrier tout-puissant se regardent et comprennent que la mort les a mis d’accord. Ils se regardent comme deux amis de toujours qui se devinent et s’estiment par-delà les corps. Leur héroïsme, à cet instant, est dépouillé. Priam a jeté au loin la gloriole de sa royauté vénérable, Achille a sabordé sa colère. Le corps d’Hector peut être restitué. La guerre n’a plus lieu d’être. Elle se poursuivra, certes, mais comme l’ombre d’elle-même.

Alexandre Ivanov, "Priam sollicitant d'Achille le corps d'Hector", 1824 Alexandre Ivanov, "Priam sollicitant d'Achille le corps d'Hector", 1824

Il n’y a pas d’héroïsme guerrier. L’héroïsme véritable a sa source dans la nudité de Priam et dans la clémence d’Achille. Cet héroïsme-là n’a pas fait beaucoup d’émules dans la Grèce ancienne. Si Troie a finalement été détruite – victoire militaire et défaite morale, crime irrémissible qui s’aggrave de ce qu’il n’est abordé qu’en passant dans l’Odyssée, et au milieu des larmes d’Ulysse –, subsiste néanmoins l’image de son roi magnifique et défait, Priam l’Oriental, qui fait paraître le Grec Agamemnon un pourceau libidineux et poltron. L’errance d’Ulysse est le juste châtiment de ce gâchis. Pour n’avoir pas su tolérer qu’il y eût une autre royauté glorieuse que la grecque, il est condamné à visiter d’autres peuples avant de retrouver le sien. Ulysse annonce Hérodote.

Alexandre le Grand, s’il a cru rééditer l’exploit des Achéens en conduisant ses phalangistes mercenaires jusqu’à l’Indus, a surtout réédité leur erreur. La royauté universelle ne se conquiert pas à la pointe des sarisses[3]. Elle ne se conquiert pas du tout. On ne règne pas par la terreur. L’empire d’Alexandre, bâti sur une tromperie, devait se disloquer après sa mort. Et la pourpre redevint sang.

L’Otage fut incompris de son temps et des suivants. Nous qui nous targuons de bien le connaître, nous continuons de ne voir en lui que le premier des poètes, alors qu’il fut probablement le premier des philosophes.
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[1] John O’Sullivan, « Annexation », United States Magazine and Democratic Review, vol. IV, juillet 1845, p. 7.
[2] Homêros peut se traduire également par « L’Aveugle ». Réévaluée à cette aune, la fameuse épithète homérique signerait moins l’art du rhapsode que le mal dont il souffrait. L’aveugle sait qu’il ne repêchera pas un monde qui lui échappe dans la nasse trouée du langage ordinaire. En revanche, rien ne l’empêche de se fabriquer un langage propre pour dépeindre le monde qu’il voit en lui. Quelques fous, parmi nous, ont cru au monde d’Homère, acceptant que l’aurore fût une rose et que cette rose eût des doigts.  
[3] Sarisse : très longue lance du fantassin macédonien, qui raffolait des brochettes. 

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