Bertrand ROUZIES
Correcteur à Mediapart
Abonné·e de Mediapart

163 Billets

1 Éditions

Billet de blog 27 mars 2017

Le libéralisme est un conservatisme

Emmanuel Macron s’affirme libéral et se dit au-dessus des partis, en position transcendante. Avec le ralliement d’un Alain Madelin et d’un Robert Hue, il devient l’homme de tous les partis, sans doute parce que la révolution libérale n’est qu’astronomique : elle revient au même point par un détour.

Bertrand ROUZIES
Correcteur à Mediapart
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En marche ! "Metropolis", Fritz Lang (1927)

Comment peut-on soutenir qu’on n’est d’aucun parti en recyclant des badernes bien installées, dont beaucoup n’ont pas renoncé à leur étiquette partisane ? Comment peut-on croire un instant que ces ralliés sénescents ne se mettent en marche que pour accompagner une régénérescence politique qu’ils ne chercheront pas à vampiriser pour perdurer dans leurs sinécures ? Emmanuel Macron voudrait nous convaincre que sa candidature est une manière supérieure, réellement libérale, de faire de la politique en faisant l’économie du politique. Mais l’absence de politique est peut-être la pire des politiques. En réalité, si des éléments de droite, de gauche et du centre s’agrègent à sa candidature, c’est que les partis d’où ils proviennent, à bout de souffle et de pensée, n’ont plus de colonne vertébrale idéologique. Les masques tombent, car il s’agit de sauver les places plutôt que des idées auxquelles, au fond, on n’a jamais cru. La vieille sectorisation idéologique avait ses inconvénients, mais elle maintenait des frottements, pour ceux qui y croyaient, ce qui donnait une apparence de vie à notre démocratie très imparfaite. La synthèse macronienne, encadrée par des barons sans foi ni loi, apparaît, à qui veut bien la regarder en face, comme l’achèvement de la révolution conservatrice qu’est le libéralisme : extinction de la polyphonie politique dans ce qui prétend harmoniser les différences et imposition d’un régime socio-économique inégalitaire comme unique politique.     

On ne peut pas sauver le libéralisme politique en le débranchant du libéralisme économique, comme le font certains libéraux en accusant leurs contradicteurs d’ignorer l’histoire du libéralisme. Les deux s’entre-épaulent depuis la fin du XVIIe siècle. La philosophie de ce courant, dès l’origine, se vit comme une physique de transformation du monde, par opposition à une métaphysique desséchée de tour d’ivoire, associée à la philosophie scolastique. Au XVIIe et au XVIIIe siècles, de Locke à Goethe, en passant par Smith et Condorcet, tous les penseurs que le libéralisme tente ou qui s’en réclament sont en position académique et/ou politique pour le mettre à l’épreuve de l’expérience. Le libéralisme fait donc système, avec le risque totalitaire que le mot embarque. Le fait qu’il se décline sous plusieurs teintes, se subdivise en plusieurs branches, n’atténue en rien les effets concrets de l’idéologie qui le sous-tend et qui est une philosophie de combat, digne en cela d’être combattue.

Cette idéologie, au siècle des Lumières, visait à promouvoir et à réaliser politiquement, avec l’appui ou non du peuple compris dans un sens plus ou moins restrictif, les valeurs de la classe marchande contre les valeurs évangéliques, (bien mal) incarnées par des Églises rivales, contre les valeurs aristocratiques, dont le champ opératoire s’était considérablement réduit avec l’inféodation de la noblesse à l’État central, et contre les valeurs communales (au sens de la cogestion des communs). Ces trois systèmes, la religion, l’aristocratie, la cogestion des communs, étaient interdépendants, sur le mode du « je te tiens, tu me tiens par la barbichette », et interagissaient. Ils avaient leur dynamique propre, qui explique en partie la Révolution, tout à la fois explosion novatrice et produit d’une longue fermentation. L’idéologie libérale, mise au service d’une fraction infime de la population, s’est évertuée à casser les interactions qui cimentaient les trois systèmes de valeurs de l’Ancien Régime pour pouvoir en abattre deux, ceux de la religion et de la cogestion des communs, qui empêchaient qu’on fût maître absolu chez soi, et substituer le sien au troisième, celui de l’aristocratie, opération grandement facilitée par le glissement irrépressible de cette dernière vers une simple ploutocratie. L’émancipation (très relative) du peuple n’a jamais été qu’un objectif instrumental, quand on n’avait pas l’armée et les curés avec soi, comme les péripéties révolutionnaires françaises l’ont montré. La grande arnaque du libéralisme aura été de nous faire croire qu’on n’était pas libres avant son triomphe. Or, un libéral n’est pas un libertaire, et même un libertarien a besoin d’une police pour faire décamper le pauvre hère qui « squatte » l’abribus de son ghetto pour riches.

L’autre arnaque du libéralisme aura consisté à nous vendre la démocratie comme s’il en avait été la matrice. Rappelons que la démocratie est née dans une république qui a voulu dissocier puissance économique et puissance politique. La démocratie athénienne, c’est l’horreur absolue pour un libéral, non parce qu’elle excluait les femmes, les esclaves et les étrangers qui n’adhéraient pas à sa Constitution – des régimes dits libéraux ont pu s’accommoder de ces exclusives, quand ils ne les ont pas institutionnalisées –, mais parce qu’elle empêchait les nantis de tirer avantage de leur fortune pour se hausser du col et se croire appelés à régner toujours sur un peuple enfant. Rien n’est plus abominable, pour un libéral, que le principe même de la cogestion élargie à l’ensemble de la société. Le libéral, comme le comte de Mirabeau, héros et modèle d’Alain Minc, a l’échine souple sur le plan du régime et de ses orientations générales, pourvu que les simples citoyens soient découragés de mettre trop profond leur nez dans ses affaires. Le protectionnisme, la préférence nationale, le rétablissement des frontières, les nationalisations, autant de mesures qui ne le dérangent qu’à la marge, dans un système globalisé, et que des réajustements transmuteront en sources intarissables de profits pour les bénéficiaires du nouveau système, souvent les mêmes que ceux du système précédent. Le libéralisme peut être prospère sous un régime fasciste. La dictature ne lui a pas semblé trop contraignante quand, au Chili, Hayek et Pinochet étaient à la manœuvre. Il tolère même le communisme, mais sans les soviets.        

Nous avons déjà montré, à propos de sa contribution au colonialisme raciste américain, combien partielle et finalement très partiale est sa conception de la liberté. Mais il faudrait aussi souligner les libertés que prend le libéralisme avec ses valeurs cardinales. Quand il veut arriver à ses fins et que la société est trop lente à se mettre en branle, le parti libéral, ouvertement ou sous divers faux-nez politiques, n’hésite pas à prendre le contrôle de l’appareil d’État, ce mammouth en corset qu’il s’est pourtant fait un sport d’accabler de ses critiques les plus mordantes. Il le fait alors ruer dans les brancards, quitte à mettre en péril la sacro-sainte propriété (pour les autres du moins), qu’un astucieux scélérat a rangée parmi les droits naturels et imprescriptibles dans l’article 2 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et dont la Convention, les 16-22 mars 1793, irait jusqu’à punir de la peine mort la contestation. Ainsi des expropriations perpétrées sans préavis par la France non pas contre des tribus exotiques, mais contre ses propres citoyens. Ce qui est par exemple arrivé aux paysans du Larzac, qui ont appris par la radio l’extension du camp militaire à leur détriment, est aussi arrivé aux représentants des communes de la région de Fos, que l’État n’a pas consultés pour la mise en place du complexe sidérurgique. Ah, les gens… On veut bien les mettre au centre de la révolution numérique, mais au centre de sa marge, pas en son cœur. Imaginez la tête qu’on ferait dans la Silicon Valley s’il était question de collectiviser les infrastructures de l’Internet !          

Le libéralisme moderne n’est pas assez libéral pour imaginer que l’amour de la liberté puisse s’épanouir en dehors de son champ conceptuel et du périmètre surprotégé de sa caste. Il est même assez doué pour fabriquer des prisons conceptuelles où nous sommes, nous, les rouages, priés de nous laisser enfermer et de nous tenir tranquilles. Qu’est-ce qu’une prison conceptuelle ? C’est une affaire de lexique. Il est des façons de nommer les choses qui nous aident à penser le monde et notre rapport à l’altérité, qui aident à agir en conscience. Quand Pierre-Joseph Proudhon écrit en 1840 : « La propriété, c’est le vol » (Qu’est-ce que la propriété ? ou Recherche sur le principe du Droit et du Gouvernement), il donne dans la caricature. Son schématisme dérange, agace le cervelet, fait grincer des dents, fait se récrier les honnêtes gens dont la prudhommie se mue en tyrannie domestique une fois franchi le paillasson de leur pas de porte. Mais une caricature n’est pas un mensonge. C’est une loupe posée sur la réalité en un point ou en plusieurs points à la fois, pour la plus réussie. Le tableau qui se profile derrière la caricature proudhonienne est exact, toujours dramatiquement exact, vérifiable et vérifié quotidiennement, à toute échelle, sous quelque angle qu’on l’aborde. La définition de la propriété, de l’espace propre à soi, fut rarement quelque chose de concerté entre tous les membres d’une communauté humaine. Son périmètre a fait l’objet d’âpres négociations, marquées par les rapports de forces du moment, qui n’ont que rarement été favorables aux petits. Il est donc erroné et tendancieux d’en faire un droit « naturel », un fondement à tout, alors que le cadastre n’a jamais été remis à plat au bénéfice de la collectivité, après consultation de la collectivité.   

Inversement, il est des façons de nommer les choses qui nous interdisent de penser et de voir. Quand la sociologie abandonne la notion d’exploitation pour celle de défaveur, elle s’interdit et nous interdit de penser ce qui est toujours à l’œuvre dans un régime biface de salariat et de précariat, de « libération des énergies » à la sauce Condorcet ou Macron, qui place un lièvre surentraîné et un lièvre estropié sur la même ligne de départ en décrétant que c’est cela, l’égalité. Sacré progrès qu’une égalité des chances qui se joue avec des dés pipés ! Un exploité est quelqu’un de structurellement infériorisé. Un défavorisé est quelqu’un qui n’a pas eu de chance. Vous voyez la différence ? La construction sociale est remplacée par le hasard. Le hasard, cela ne se prend pas d’assaut, cela ne se démantèle pas comme la Bastille. Cela ne se juge pas. Cela n’a pas de cou, cela ne se guillotine pas. Le hasard intègre même la possibilité que tout ne soit pas hasardeux, ce qui lui permet de s’absoudre lui-même. Le hasard a ses lois, qui, étrangement, incidemment, confortent la loi du plus fort, c’est-à-dire du mieux doté. Que voulez-vous ? C’est une coïncidence due au hasard. Le hasard, en somme, en très grosse somme – en liquide de préférence –, c’est une affaire de mathématicien probabiliste. Macron a sans doute prévu de confier au mathématicien médaillé Cédric Villani son futur ministère du hasard, chargé de non-gérer les inégalités sociales, suivant des courbes paraboliques qui se rapprocheront sans jamais se toucher. 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Affaire Abad : une élue centriste dépose plainte pour tentative de viol
Selon nos informations, Laëtitia*, l’élue centriste qui avait accusé, dans Mediapart, le ministre des solidarités d’avoir tenté de la violer en 2010, a porté plainte lundi 27 juin. Damien Abad conteste « avec la plus grande fermeté » les accusations et annonce une plainte en dénonciation calomnieuse.
par Marine Turchi
Journal — France
Opération intox : une société française au service des dictateurs et du CAC 40
Une enquête de Mediapart raconte l’une des plus grandes entreprises de manipulation de l’information intervenue en France ces dernières années. Plusieurs sites participatifs, dont Le Club de Mediapart, en ont été victimes. Au cœur de l’histoire : une société privée, Avisa Partners, qui travaille pour le compte d’États étrangers, de multinationales mais aussi d’institutions publiques.
par Fabrice Arfi, Antton Rouget, Tomas Madlenak et Lukas Diko (ICJK)
Journal
Le procès des attentats du 13-Novembre
Le procès des attentats du 13-Novembre a débuté mercredi 8 septembre à Paris. Durant neuf mois, vingt accusés vont devoir répondre du rôle qu’ils ont joué dans cette tuerie de masse. Retrouvez ici tous nos articles, reportages, enquêtes et entretiens, et les chroniques de sept victimes des attentats.
par La rédaction de Mediapart
Journal — International
Tragédie aux portes de l’Europe : des politiques migratoires plus mortelles que jamais
Vendredi 24 juin, des migrants subsahariens ont tenté de gagner l’Espagne depuis Nador, au Maroc, où des tentatives de passage se font régulièrement. Mais cette fois, ce qui s’apparente à un mouvement de foule a causé la mort d’au moins 23 personnes aux portes de l’Europe.
par Nejma Brahim et Rachida El Azzouzi

La sélection du Club

Billet de blog
Pays basque : le corps d’un migrant retrouvé dans le fleuve frontière
Le corps d’un jeune migrant d’origine subsaharienne a été retrouvé samedi matin dans la Bidassoa, le fleuve séparant l’Espagne et la France, ont annoncé les autorités espagnoles et les pompiers français des Pyrénées-Atlantiques.
par Roland RICHA
Billet de blog
Exilés morts en Méditerranée : Frontex complice d’un crime contre l’humanité
Par son adhésion aux accords de Schengen, la Suisse soutient l'agence Frontex qui interdit l'accès des pays de l'UE aux personnes en situation d'exil. Par référendum, les Helvètes doivent se prononcer le 15 mai prochain sur une forte augmentation de la contribution de la Confédération à une agence complice d'un crime contre l'humanité à l'égard des exilé-es.
par Claude Calame
Billet de blog
Frontières intérieures, morts en série et illégalités
Chacun des garçons qui s'est noyé après avoir voulu passer la frontière à la nage ou d’une autre manière dangereuse, a fait l’objet de plusieurs refoulements. Leurs camarades en témoignent.
par marie cosnay
Billet de blog
Melilla : violences aux frontières de l'Europe, de plus en plus inhumaines
C'était il y a deux jours et le comportement inhumain des autorités européennes aux portes de l'Europe reste dans beaucoup de médias passé sous silence. Vendredi 24 juin plus de 2000 personnes ont essayé de franchir les murs de Melilla, enclave espagnole au Maroc, des dizaines de personnes ont perdu la vie, tuées par les autorités ou laissées, agonisantes, mourir aux suites de leurs blessures.
par Clementine Seraut