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Billet de blog 28 août 2019

Le feu qui couve dans les forêts françaises

Les forêts amazonienne, subsaharienne et boréale se consument dans des proportions inédites. Le brûlage à des fins agricoles est incriminé pour les deux premières. Notre pays, par la voix de son président, sonne le tocsin. Fort bien, mais que fait la France du trésor de ses propres forêts ? Un vulgaire minerai. Elle est serve en cela d’une logique perverse partout à l’œuvre.

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La nouvelle est tombée cet été et on ne l’attendait pas si tôt, même si elle était appréhendée à brève échéance. La pie-grièche à poitrine rose est le premier vertébré à disparaître du territoire français en ce début de XXIe siècle. La Ligue de protection des oiseaux (LPO) de l’Hérault, qui suivait le dernier couple connu, en a fait l’annonce. La femelle n’est pas revenue au nid, après l’éclosion des œufs, probablement percutée par une voiture, et le mâle n’a pas assuré la relève. Cette espèce nidifiait dans les bosquets à proximité des vignobles, dont on sait qu’ils absorbent une bonne partie des pesticides et insecticides les plus ravageurs pour la faune.

Pie-grièche à poitrine rose, espèce déclarée éteinte sur le territoire français en juillet 2019.

Quand ce ne sont pas les activités agricoles qui provoquent un écocide, ce sont les activités cynégétiques dites « traditionnelles », dont l’habitude semble indéracinable dans son lourd terreau folklorique, refertilisé à chaque élection. L’avifaune forestière, et non seulement celle des haies et bosquets en lisière de champ, est aussi concernée. Après qu’un projet d’arrêté eut été lâché comme un ballon d’essai, qui proposait un « prélèvement » de 30 000 tourterelles des bois pour la saison de chasse 2019-2020, alors que l’espèce est menacée au niveau mondial, ses effectifs étant passés en Europe de l’Ouest de 15 à 3 millions d’individus entre 1980 et 2015, la LPO s’est vue contrainte de déposer en avril dernier une plainte contre la France auprès de la Commission européenne, pour non-respect de la directive « Oiseaux » de 1979.

Tourterelle des bois, espèce gravement menacée que les chasseurs français veulent garder à leur menu. © Rudmer Zwerver

Le biotope français, notamment sylvicole, n’est pas au mieux de sa forme et il est quelque peu malvenu de la part d’Emmanuel Macron de jouer les vertueux en la matière quand la vertu n’est que d’affichage, les mesures volontaristes tardant à voir le jour sur le territoire national. Le mouvement de marchandisation du vivant en vue de la dépossession des derniers communs explique sans doute qu’un personnel politique majoritairement acquis à ce maquignonnage se découvre soudain apathique, sinon complice. Nous avions mal compris, à cause des majuscules : nous lisions « EN MARCHE ! », il fallait comprendre « En marché ! », et fissa. Les agents de l’Office nationale des forêts (ONF) ont dû goûter modérément l’écotartufferie présidentielle en la matière. On peut se glorifier d’avoir reconstitué le couvert végétal de la Gaule chevelue, encore eût-il fallu que le couvert fût de qualité. C’est à se demander si l’homme ne comprend réellement dans quel engrenage il a mis le doigt qu’une fois confronté à la pénurie. C’est le Moyen Âge des défrichages intensifs (essartages), ère du bois et non du métal ou même de la pierre, qui, très vite, a instauré un contrôle drastique des prélèvements, pour que la ressource continue de profiter aux œuvres communes (charpenterie d’église, par exemple, avec maîtrise des techniques de tutorage des troncs dans les chênaies pour obtenir des fûts droits).

L’ancêtre de l’ONF naquit sous Philippe le Bel, en 1291. C’était l’Administration des eaux et forêts, dont l’intitulé prouve que les fonctionnaires royaux avaient compris l’interaction entre végétation et circulation des eaux. Cette administration fut sévèrement ébranlée à la Révolution, Révolution libérale sur plan économique, comme l’ensemble du code environnemental de l’Ancien Régime, rogné de tous côtés par les patrons de fabrique. C’était une des rares choses qui méritaient d’être conservées intactes. Les attaques incessantes contre le commun forestier obligèrent à la militarisation des gardes affectés à sa gestion et à sa préservation. L’ONF fut créé en 1966. Il fut aussitôt rangé dans la catégorie des EPIC, établissements publics à caractère industriel et commercial. Cet intitulé devait d’emblée l’enfermer dans le piège d’objectifs de rentabilité contre-productifs sur les plans environnemental et humain.

La privatisation de ce commun absolument essentiel, non seulement pour l’humanité en particulier mais pour l’ensemble du vivant, est en marche depuis quelques années en France, et ce feu-là, après avoir longtemps couvé, provoquant une immense souffrance au travail parmi les gardes forestiers (suicides, dépressions, démissions), s’est réveillé spectaculairement en 2017, quand l’ensemble de l’intersyndicale, qui représente 90 % des 6 000 agents de droit public de l’ONF, a démissionné des instances de l’établissement, dont le CHSCT. Peu après, c’est un millier d’agents qui ont manifesté entre le ministère de l’agriculture et celui de la transition écologique.

La crise est plurifactorielle : baisse des cours du bois, qui creuse la dette de l’établissement (l’ONF récolte 40 % des bois vendus mais ne gère que 25 % des forêts du pays) ; recrutement d’employés sous contrat privé qui, à la différence des gardes assermentés, ne peuvent pas verbaliser les auteurs de coupes illicites ; rythme de coupe supérieur à celui du renouvellement dans certains massifs ; gestion financière sur 1 ou 5 ans, alors que la durabilité de la ressource s’envisage sur 200 ans ; monoculture des résineux à pousse rapide au détriment des feuillus indigènes (c’est le cas dans le Morvan, par exemple), pourtant plus résistants aux aléas climatiques et plus efficaces dans la captation du carbone ; négligence des services environnementaux rendus par les forêts, considérées comme de simples « usines à bois », ainsi que la forêt artificielle des Landes, composée à 90 % de pins maritimes, en offre le triste exemple. Les remèdes sont connus et le recul des siècles, après un certain nombre de catastrophes qui ont durement éprouvé les sociétés humaines, permet d’en évaluer très précisément la pertinence.

Complexification et étoffement des massifs forestiers, avec la création de vastes zones de jachère durable pluriséculaire, pour permettre la reconstitution de la biodiversité, et de sanctuaires exclus de la logique d’exploitation ; prise en compte du coût réel de la déforestation à usage commercial et industriel, répercuté dans un prix du bois fixé par l’État ; à terme définanciarisation à l’échelle globale de ce commun, avec constitution d’un corps international armé de police de la ressource, sous contrôle onusien ; abandon pur et simple de la monoculture, qui favorise la propagation des maladies et des feux, en plus de stériliser les sols et d’appauvrir le biotope ; développement massif de l’agroforesterie : voilà quelques mesures ambitieuses qu’il eût fallu annoncer et promouvoir, après avoir tiré le signal d’alarme, pour être un minimum crédible chez soi, sinon à l’étranger. Il n’y a plus lieu d’atermoyer et de se gargariser d’un bilan en trompe-l’œil. Les pollutions engendrées par ces incendies gigantesques sont catastrophiques et ajoutent aux désordres climatiques. Il est peut-être utile de rappeler que le jeune Marx a découvert la lutte des classes non pas dans les villes manufacturières anglaises mais dans les campagnes de Bavière et de Prusse, où la privatisation des forêts au profit de l’industrie bouleversait la gestion communale de la ressource.

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