L’écologie, angle mort de la pensée marxienne?

L’économie est une affaire de rapports de forces sociaux et de physique des interactions environnementales. Le XIXe siècle, qui a vu naître l’écologie, en était conscient, et le premier socialisme aussi, mais, pas plus que le XXe siècle il n’a réussi à surmonter la dissonance entre la connaissance des ravages de l’industrialisation et l’inaptitude à mettre en œuvre un autre modèle.

"Le Sauvage satirique", journal anarchiste naturien, 1898 "Le Sauvage satirique", journal anarchiste naturien, 1898
Nonobstant les protestations compassées (Jacques Chirac, au VIe Sommet de la Terre en 2002 : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ») ou larmoyantes (Laurent Fabius, à la COP21 en 2015) d’une prise de conscience chez certains de nos dirigeants, l’économie libérale globalisée semble toujours aussi éprise, derrière le paravent hypnotique de hautes technologies encore largement tributaires de l’industrie, jusques et y compris dans leurs procédés additifs (impression 3D), d’un modèle croissantiste et productiviste dont la critique radicale a été faite dès le début du XIXe siècle, notamment par le premier socialisme. Car il y eut un socialisme avant Marx, comme il y eut des ouvriers et une conscience de classe ouvrière avant la révolution industrielle. 

Il y eut même – rendons-leur justice – des libéraux suffisamment éclairés (et pas au gaz) au sujet de la finitude du vivant pour dénoncer le culte de la croissance et prôner une forme de stase des capitaux et de la richesse. Ainsi de John Stuart Mill, qui, en 1848, faisait du Pierre Rabhi par anticipation dans Principes d’économie politique en parlant d’une « meilleure redistribution des richesses par l’effet combiné de la prudence et de la frugalité »[1]. Le même lançait un avertissement qui ne déparerait pas dans les tribunes actuelles, de plus en plus nombreuses et alarmistes, de scientifiques du monde entier : « Si la Terre doit perdre une grande partie de l’agrément qu’elle doit à des objets que détruirait l’accroissement continu de la richesse et de la population […], j’espère sincèrement pour la postérité qu’elle se contentera de l’état stationnaire longtemps avant d’y être forcée par la nécessité. »[2] Cet état stationnaire rêvé par Mill est étrangement celui, d’après les projections du rapport Meadows, auquel on pourrait parvenir, au lieu de l’effondrement global en cours, si l’on traitait ensemble, comme faisant système, tous les maux dont nous souffrons par choix collectif d’une économie thermo-industrielle capitaliste.   

Qu’on aimerait bien entendre nos gouvernants, si préoccupés en paroles (verba volent, gesta manent…) de lutter contre les bouleversements environnementaux d’origine anthropique et si fascinés par une économie numérique à l’appétit ogresque, évoquer publiquement les réserves connues de matières premières exploitables qu’il nous reste ! Qu’en est-il, par exemple, des terres rares, dont le recyclage est rendu quasi impossible par les alliages où elles se retrouvent ? Qui sait que les gisements accessibles d’indium, métal qui entre dans la composition des écrans tactiles, seront épuisés d’ici dix ans – car nous irons jusqu’à leur épuisement, par une vieille habitude de prédation intégrale que le géographe Ernst Friedrich appelait au début du XXe siècle « Raubwirtschaft » (« économie de pillage »)[3] ? Qui sait que les industriels, qui lui cherchent déjà des substituts, sont bien en peine de lui en trouver un qui soit doué des mêmes propriétés extraordinaires ? Pourtant, on discutait sans ambages de ces questions au XIXe siècle dans les milieux politiques et scientifiques favorables à l’industrialisation. En 1860, à la Chambre des communes, on débattait des réserves en charbon du Royaume-Uni. Disraéli, opposé au traité de libre-échange avec la France (traité de Cohen-Chevalier), les estimait à trois ou quatre siècles pour la consommation nationale et préconisait, pour la survie de l’Empire à long terme, une taxation des exportations. À l’inverse, Gladstone, partisan du traité, s’appuyait sur d’autres études géologiques évaluant confortablement les réserves à 2 000 ans. Au moins se posait-on la question du développement sous l’angle des disponibilités physiques et non du point de vue des marchands d’orviétan de la révolution technologique. En 1898, William Crook, président de la Société britannique pour l’avancement des sciences, attirait l’attention sur l’épuisement du nitrate de guano et le risque d’une crise globale d’une agriculture droguée aux ressources non renouvelables[4]. On pourrait multiplier à l’envi les exemples. 

Le courant socialiste, à ses prémices, avant le coup de fouet marxiste de l’émancipation ouvrière par la réappropriation des outils industriels, avait compris le piège que constituait pour la culture ouvrière la poursuite de l’élan productiviste. Le souci écologique était logé en son cœur. L’inventeur du mot socialisme en 1843, Pierre Leroux, polytechnicien, devait d’ailleurs fonder dans la Creuse, à Boussac, une colonie appelée « Circulus », qui pratiquait le recyclage des excréments humains à des fins agricoles. Et quand Ernst Haeckel lança en 1867, année de parution du premier volume du Capital de Karl Marx, le mot œkologie, il condensa dans ce vocable une tradition déjà ancienne d’appréhension de la nature comme un système de puissantes mais fragiles interactions. Qu’est-ce que Haeckel entendait par œkologie ? Pour lui, l’ensemble des êtres vivants compose un foyer, oïkos en grec (langue dans laquelle Marx rédigea sa thèse de doctorat), conflictuel, certes (Darwin est passé par là), mais aussi bénéficiaire de rapprochements symbiotiques et d’une forme d’assistance mutuelle. Haeckel souhaitait en outre adosser à ce mot une discipline scientifique dédiée à l’étude des interactions entre les organismes vivants et leurs environnements respectifs, aussi bien au plan des conditions physiques que des conditions biologiques d’existence. 

Un des grands précurseurs de l’écosocialisme est Charles Fourier. C’est le lanceur d’alerte politique du premier quart du XIXe siècle. Il s’oppose au courant saint-simonien, qu’il juge idolâtre d’un faux progrès piloté d’en haut et plus soucieux de penser l’association des maîtres que l’association des ouvriers. Il écrit en 1821 un texte prémonitoire et douloureusement actuel intitulé Détérioration matérielle de la planète. Sa critique de l’« industrie civilisée » diagnostique un « déclin de la santé du globe » et descend à la racine du mal : « Ces désordres climatériques sont un vice inhérent à la culture civilisée ; elle bouleverse tout […] par la lutte de l’intérêt individuel avec l’intérêt collectif. »[5] Toute tentative de réaliser l’utopie socialiste dans un tel cadre est vaine ou duplice. Nous devons, pour notre salut, sortir du cadre, « changer de paradigme », diraient nos cuistres contemporains (et non changer « de logiciel », car le changement de logiciel ne touche pas au cadre) : « Il est donc souverainement ridicule de s’arrêter à faire des décrets [sur les forêts] qui enjoignent à la Civilisation de n’être plus elle-même, de changer sa nature dévastatrice, d’étouffer son esprit rapace […]. Autant vaudrait décréter que les tigres deviendront dociles et ennemis du sang. »[6]

Il faut se replonger dans le contexte d’ébullition sociale et environnementale pour apprécier la pertinence du propos de Fourier. Et ce contexte ne doit pas séparer les villes et les campagnes, l’industrialisation ayant évidemment des répercutions sur la gestion des ressources rurales, les ouvriers de l’agriculture faisant cause commune avec les ouvriers des manufactures dans la défense de leurs savoir-faire et de leurs rythmes de travail. À la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, la police environnementale de l’Ancien Régime et les organisations ouvrières traditionnelles (métiers et corporations), dont certaines conservaient la trace de l’émancipation médiévale des femmes par le travail, sont démantelées, le processus ayant été amorcé en France avant même la Révolution par la royauté elle-même, aux abois sur le plan financier. Le rapport des forces, en équilibre « tendu » jusque-là, se dégrade, entre d’un côté une main d’œuvre qualifiée, fière de son indépendance et de ses savoir-faire, et de l’autre des patrons de manufactures (où l’État avait des parts), maîtres du temps industrieux (l’objet à la mode, à l’époque, est la montre), entre d’un côté des villageois gestionnaires des communs et de l’autre un État rallié aux intérêts des trafiquants de ressources, avec l’onction d’une académie des sciences rhabillant le pillage organisé en gestion rationnelle. 

Avant même la révolte des luddites en Angleterre, on observe en France des bris de machines, surtout dans le secteur textile mais pas seulement. À Rouen, grande ville drapante, le 14 juillet 1789, des centaines d’ouvriers envahissent une filature et brisent 30 métiers mécaniques. Cette prise de la Bastille-là ne visait pas tant l’Ancien Régime que le nouveau en gestation. En juillet 1830, 700 ouvriers typographes parisiens saccageront les presses mécaniques de l’Imprimerie royale. Des centaines d’actions de ce genre sont répertoriées dans toute l’Europe entre 1780 et 1830. Elles sont le fait d’artisans urbains et d’ouvriers ruraux qui défendent l’idée d’un juste prix pour un juste labeur, d’une économie morale, la hantise des néolibéraux. Les ouvriers ne sont pas technophobes. Ils ont alors leurs propres machines mais à domicile, et ils produisent dessus des ouvrages de qualité, en un temps déterminé par eux. Déjà à l’époque les manufactures produisaient des produits aussi clinquants que médiocres (la plupart des produits high tech contemporains appartiennent à cette catégorie, c’est dire le chemin parcouru…), ce dont s’inquiétaient les classes moyennes, soutien des luddites en Angleterre. Ainsi pouvait-on lire en 1811 dans la Nottingham Review : « Les machines ne sont pas détruites par hostilité à toute innovation mais parce qu’elles permettent de fabriquer des marchandises de peu de valeur, d’apparence trompeuse, qui portent atteinte à la renommée du métier et des produits. » Lord Byron s’opposerait un an plus tard à l’instauration de la peine capitale pour les luddites. 

Finalement, le modèle manufacturier de masse comme fabrique déshumanisante de la médiocrité devait l’emporter, avec l’appui des syndicats naissants et de la plupart des socialistes, moyennant quelques adoucissements conquis de haute et sanglante lutte. Et c’est ce modèle que l’Occident imposa à une Chine qui n’en voulait pas. Aveu de faiblesse dans l’expression de sa toute-puissance, il lui fallut envoyer des canonnières pour vaincre les répugnances d’une économie qui marchait bien sans cela. On ne rappellera jamais assez que la « libre concurrence » s’exerce rarement à armes égales et n’entend pas qu’on se croie libre de s’y soustraire.                 

Les campagnes n’étaient pas en reste dans toute cette effervescence, notamment autour des enjeux de l’exploitation forestière, qui se heurtait à la gestion des communs. On pense à la « guerre des demoiselles » dans les Pyrénées françaises, qui opposa les villageois aux maîtres de forges et aux charbonniers. On pense moins à ce qui se passait en Bavière ou en Prusse dans les années 1840, où les forêts, privatisées à tour de bras, devenaient des usines à bois pour l’industrie. En Prusse, les 5/6 des poursuites judiciaires concernaient des vols de bois. Le jeune Marx a découvert la lutte des classes non pas dans les villes industrielles anglaises mais dans ces campagnes où les petites gens se battaient pour la sauvegarde des usages communaux.     

À l’instar des autres grands penseurs matérialistes, des agronomes, des hygiénistes et des chimistes de son temps, Karl Marx, dans le troisième volume du Capital, souligne qu’il n’y a pas d’arrachement possible vis-à-vis de la nature, mais ce n’est pas là – et c’est dommage, car l’impossibilité d’ériger l’économie en science tient principalement à son mépris de la réalité physique – le cœur de sa critique du capitalisme. Il s’intéresse néanmoins à la rupture métabolique entre ville et campagne, à cette circulation matérielle perturbée voire asséchée entre société et nature qui caractérise une économie vampirique, insoutenable, et qu’illustrent, selon lui, les grands domaines agricoles vides d’hommes, qui prennent tout à la terre et ne rendent rien[7]. L’autre volet du diptyque, le volet industriel, il le connaît bien aussi. Il a décrit dans le détail le fonctionnement de ces casernes manufacturières où l’homme est devenu lui-même un minerai, une ressource, une force de travail machinal à laquelle le patron ou l’administrateur étatique prend tout en échange d’illusoires gratifications, comme une giclée d’huile dans des rouages qui s’usent inexorablement, comme un rang de médailles sur la poitrine d’un mutilé de guerre à qui cela fait de belles jambes. 

Mais le capitalisme industriel dégage une telle impression de puissance démiurgique, dont la géo-ingénierie est le dernier avatar, que nombre de socialistes sincères ont cru qu’il fallait jouer de ce muscle divin pour abaisser plus vite le levier du changement, ignorant délibérément qu’il n’est de point d’appui qu’en ce monde fini et que le sol se dérobe sous nous à mesure qu’on l’exploite à grand renfort d’excavatrices géantes, de dynamite et de semi-esclaves. Ainsi ont-ils contribué à chasser durablement du cœur du socialisme la question écologique, même si celle-ci s’est maintenue vaille que vaille, parfois sous les quolibets, dans des communautés égalitaires de retour à la nature et dans ce que certains historiens ont nommé le « back to nature socialism », où l’on peut ranger les socialistes sentimentaux anglais[8], les Allemands engagés dans la Lebensreform (« réforme de la vie »)[9] et certains anarchistes français[10] (dont beaucoup d’ouvriers indépendants rétifs à l’encasernement en usine), autant de sources fécondes où Gandhi puisa les arguments de son rejet de l’industrialisation comme avenir d’une Inde décolonisée dans son premier livre Hind Swaraj, publié en 1909.

Ce socialisme-là, enraciné dans la culture et les pratiques populaires, longtemps marginalisé, était dans le vrai. Il devrait être notre phare dans la tempête où nous sommes pris. L’apologie de l’industrie et les dévotions à la Sainte Croissance n’ont rien à faire dans la bouche et dans le programme d’un socialiste. L’histoire profonde du monde ouvrier montre que l’horizon industriel est non seulement tout à fait dépassable, mais qu’il doit être absolument dépassé, car il faut un grand sens et une grande maîtrise de l’art pour préserver la beauté de la nature dans le geste qui la transforme, et ce sens et cette maîtrise, apanage des œuvriers, sont quasiment perdus dans nos sociétés hyperconnectées mais impotentes.
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[1] John Stuart Mill, Principes d’économie politique, 1848, traduction de Léon Roquet, Paris, 1894, p. 139.

[2] Ibidem, p. 141.

[3] Ernst Friedrich, Wesen und Geographische Verbreitung der Raubwirtschaft, Petersmanns Mitteilungen, 50, 1904.

[4] Vaclav Smil, Enriching the Earth, Cambridge (MA), MIT Press, 2001, p. 58.

[5] Charles Fourier, « Détérioration matérielle de la planète », dans René Schérer, L’Écosophie de Charles Fourier. Deux textes inédits (il s’agit de notes préparatoires de 1820-1821 pour le Traité de l’association domestique agricole : théorie de l’unité universelle (1822), finalement publiées seulement en 1847 dans La Phalange), p. 67.

[6] Ibidem, p. 117.

[7] John Bellamy Foster, Marx’s Ecology. Materialism and Nature, New York, Monthly Review Press, 2000.

[8] Ceux regroupés au sein de la Socialist League cofondée par Morris et Engels, mais aussi les partisans d’une politique de la beauté et de la convivialité, à travers la pratique du vélo, notamment, dont les sources d’inspiration sont le roman Erewhon de Samuel Butler et les articles de Robert Blatchford publiés dans The Clarion, journal socialiste le plus lu des années 1890, et rassemblés en 1894 dans Merrie England. J. R. R. Tolkien est un lointain héritier de ce courant.

[9] Promoteur des cités-jardins, du végétarisme et du naturisme, opposant résolu à l’industrialisation, à la pudibonderie et à la viriculture impériales, ce mouvement eut pour principal inspirateur le philosophe Ludwig Klages. Ce dernier non seulement dénonça l’extermination de millions d’oiseaux par l’industrie de la mode, mais encore l’éradication des cultures non occidentales.

[10] Eux aussi pratiquaient le végétarisme. Ce courant « naturien » avait ses organes de presse spécialisés, par exemple La Nouvelle Humanité, L’État naturel ou La Vie naturelle, mais avait aussi voix au chapitre dans un plus gros tirage comme Le Libertaire.  

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